Troisième partie La part de l'ombre - 1955 - 1980

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CHAPITRE V - A la recherche de l'Amour - 1961 - 1965

Extrait II - Une petite vie nouvelle - la séparation - Ne serais-tu pas un peu allumeuse !

Grape vine 

Une petite vie nouvelle

Les précautions étaient celles de la méthode Ogino avec les risques, qu'elle comportait. Il s'avéra qu'ils se concrétisèrent ! Je me trouvais bientôt enceinte avec la promesse d'une petite vie nouvelle pour le mois de septembre suivant. Mais j'étais contente, car Philippe allait avoir six ans et cela faisait déjà beaucoup d'écart entre deux enfants. J'espérais de tout mon coeur, comme une gamine, que l'enfant que je portais était de Jacques, sans chercher plus loin, ni mesurer les conséquences, ni l'avenir, tout à mon bonheur d'aimer et d'être mère.

Jacques était tout ému et souhaitait en être le père. La situation devenait délicate, car Georges, cette fois-ci, semblait être content de l'arrivée d'un second enfant. Je le soupçonnais bien un peu de se dire, en son for intérieur, qu'ainsi je serais bien occupée ! …

Jacques voulait connaître mon fils, mais c'était trop dangereux de les faire se rencontrer. Comme j'avais promis à Philippe de l'amener voir les "101 Dalmatiens", nous décidâmes d'aller au cinéma ensemble, mais séparément et Jacques vint s'asseoir à côté de moi. Nous ne nous parlâmes pas, mais il put observer Philippe réagir aux péripéties du film et nous-mêmes, nous tenir la main.

L'enfant dut être opéré des végétations cette année-là et durant sa convalescence, j'allais très vite faire mes courses afin de ne pas le laisser seul trop longtemps. De ce fait je ne pouvais guère voir Jacques au-dehors et craignant un réveil de mon fils la nuit cette semaine-là, il ne vint pas. J'allais juste, le surlendemain de l'intervention, jusqu'à la pharmacie en fin d'après-midi, alors que Philippe s'était assoupi. Je rencontrai Jacques quelques instants dans une ruelle à l'écart, pas très loin du marchand de jouets, parce qu'il tenait à offrir une petite quatre L rouge à mon fils. Il me la donna en me disant : "C'est parce qu'il a été très brave pour son intervention". C'était gentil de sa part, parce que c'était un jeune qui avait peu d'argent de poche, et attendrissant pour moi-même, car bien entendu, je ne pouvais en indiquer la provenance à Philippe. Ce dernier s'était réveillé pendant ma courte absence et était à deux doigts des larmes parce que le soir tombait. Heureusement l'arrivée de l'auto le rasséréna et expliqua mon absence...

Les mois passèrent, l'ardeur de notre passion ne faiblissait pas, mais nous n'osions évoquer l'avenir. Jacques dont le sursis expirait vers la fin de l'année 1962, savait qu'il aurait le service militaire à faire et un métier à se forger et nous savions trop bien qu'il ne nous fallut faire aucun projet dans l'immédiat.

Je retins une place à la maternité où Philippe avait vu le jour et y fus suivie également durant ma grossesse qui se passa relativement bien, malgré la présence d'un ver solitaire, comme deuxième occupant et mangeur de ration, ce qui fit que je ne grossissais pas beaucoup. Je me souviens m'être cousue une robe trapèze en doupion turquoise foncée, pour le Salon de la confiserie, en mai je pense, et que toute resplendissante de bonheur et de ma maternité, un voisin de stand me fit des avances, ce dont Georges fut furieux et me reprocha ! ...

Nous passâmes quinze jours de vacances, à Vannes, chez grand-mère. Toute la famille s'y trouvait réunie pour le 15 août, maman, papa, ma sœur et sa famille et nous-mêmes, tous étaient contents du bébé attendu. J'étais heureuse de cette réunion familiale, mais très triste d'être séparée de l'être aimé, d'autant que nous demeurions une partie du mois de juillet à Gazeran, ce dont je me serais bien passée. Pour Philippe c'était mieux, parce qu'il pouvait jouer avec ses cousins François et Pascal et être au bon air toute la journée dans le jardin.

Au retour de vacances, je préparais le berceau de mon futur enfant. Je souhaitais une fille, ayant déjà un garçon, Georges également. Dans le doute, je décidais de garnir le moïse que ma belle-sœur Josette m'avait prêté, d'un voile de plumetis jaune pastel à petits pois blancs. Je fis un volant double bordé de dentelle blanche, fixé par des pressions sur le pourtour du berceau, pour qu'il soit amovible et lavable facilement, un gros travail de patience, fait main. La capote du berceau fut également recouverte d'un semblable volant, fixe celui-là, le tour et le fond furent agrémentés du même tissu, ainsi que l'édredon. J'étais très fière de mon travail et me débrouillais pour que Jacques puisse le voir terminé.

Je ne me souviens pas d'avoir choisis des prénoms de garçons en vue de la naissance ! Celui de Sylvie me tentait parce qu'il était romantique. Jacqueline penchait pour Frédérique en me disant que si c'était un garçon le choix serait vite fait. Je trouvais ce prénom dur, aussi bien pour un garçon que pour une fille et attendis de voir se présenter l'heureux événement le 25 septembre 1962. Ma fille est du même signe que moi-même, celui de la Balance, à deux jours près, c'est dire que nos caractères sont proches, ce qui procure parfois de petites et courtes tensions ! ...

Le bébé avait un solide appétit, je n'allaitais pas cette fois-ci, trop fatiguée par la présence du ténia que je n'eus le droit d'évacuer qu'après la naissance, les médicaments pour l'éliminer étant trop nocifs pour l'enfant et mon lait n'aurait pas été assez riche. Sylvie eut droit au biberon de lait Guigoz. A cette époque, il était recommandé de laisser crier les bébés la nuit, même s'ils hurlaient, pour les habituer plus vite à la notion de consommer la nourriture le jour, de préférence à la nuit. Pour que Philippe ne soit pas réveillé, nous mettions notre petite fille à la voix haute perchée, dans notre double pièce et bien sur, le concert nocturne rendait Georges furieux, mais comme il avait pris de la maturité, il était heureux de cette naissance et se contentait de lancer ses chaussons en direction du berceau ! ...

J'avais la mort dans l'âme d'entendre pleurer mon enfant, mais obéissante aux directives des sages femmes et médecins, je patientais stoïquement en semaine. Le week-end, je prenais Sylvie une ou deux fois la nuit pour la bercer et la calmer pour que Georges puisse dormir. Elle mit près d'un mois à comprendre la dureté de la vie, puis se calma et devint un bébé sage comme l'avait toujours été son frère la nuit.

Jacques ne fit sa connaissance que lorsque je commençais à la promener aux squares voisins dans son landau. Il était bien difficile de trouver une ressemblance quelconque… Sylvie n'était pas physiquement du côté maternel et il fallut un certain nombre d'années pour tirer une conclusion.

Il nous était pratiquement impossible de nous rencontrer intimement dans cette période qui suivit la naissance de Sylvie. Pourtant, Jacques reçut sa feuille de route et sut qu'il était incorporé courant janvier 1963. Bien qu'attendu, le coup fut rude, et éplorés de ne pouvoir être plus proche en attendant ce départ, nous résolûmes de nous revoir pendant que Philippe était à l'école et que Sylvie dormait.

Grape vine

La séparation

Pour Noël 1962, Jacques m'offrit un magnifique foulard de soie que j'ai toujours gardé et porté lorsque ses couleurs, écru, bordeaux et une gamme dégradée de roses saumonés, s'harmonisaient avec mes toilettes, d'une époque à l'autre. Le départ de Jacques était proche. Curieusement, le souvenir m'échappe, s'il fit trois mois de classe en France ou s'il partit directement en Allemagne ! Durant ces longs mois d'absence, notre seul lien était le courrier qu'il m'adressait poste restante, une à deux fois par semaine. Cet échange ardent nous aidait à attendre la permission lointaine, le coeur gros d'un chagrin rentré. Heureusement que la joie d'élever ma fille, cette fois bien à moi, car maman était moins présente, compensait un peu l'absence de celui que j'aimais.

Je dis que maman était moins présente et il y avait deux raisons à cela, la première étant l'éloignement relatif, certes, la deuxième était qu'un rapprochement s'était produit entre mes parents qui avaient repris une vie commune et des rapports physiques.

Je ne sais si c'est à la suite de la longue lettre que j'écrivis à papa, car ce dernier ne m'en parla jamais, par pudeur sans doute. Cependant dans les mois qui suivirent un rapprochement se fit entre maman et lui-même et dura environ trois ans.

J'étais désolée par la vie sevrée d'affection masculine que maman menait depuis si longtemps. Je me rendais compte, maintenant que je connaissais le bonheur d'aimer et de l'être en retour, combien c'était triste pour elle, qui était une femme agréable à regarder, coquette et de caractère joyeux si personne ne l'étouffait, d'envisager de finir sa vie sans tendresse à ses côtés. Je résolus d'écrire à mon père une lettre que je déposai sur son bureau discrètement, un jour où nous étions venus "en visite" dans notre ancien quartier.

J'essayais de lui démontrer la vieillesse bien triste qu'il se préparait, s'il ne tentait pas de reprendre une vie de famille, avant d'avoir franchi un certain cap. Je lui parlais de ma tendresse pour lui, de mon désir d'être plus proche et d'échanger, des petits-enfants, de maman dont l'entourage appréciait le joyeux caractère, l'aspect soigné et coquet de sa personne et lui suggérais d'oser faire cette tentative ! ... Je schématise, car ma lettre comportait deux pages.

J'aurais sans doute dû lui en reparler, les circonstances voulurent que quelques semaines passent avant que je ne le revoie et je pense que ça le gênait de parler du passé. Il préféra donc garder le silence et agir progressivement en effectuant un rapprochement et en proposant à maman de faire une tentative de reprise de vie commune réelle. Ce que maman accepta et ils semblèrent retrouver une nouvelle jeunesse, faisant des voyages, des week-ends à la campagne et reprenant une vie plus agréable, achetant un Bichon maltais, comme bébé commun. Ce qui fait que lorsque je parlais de ma fille et de ses progrès à maman, celle-ci me répondait : "La mienne - sa chienne Loly - a fait ceci ou cela ! ..."

Quelques mois après la naissance de Sylvie, nous avions engagé une femme de ménage deux matins par semaine. J'étais fatiguée après ma maternité et il me fallait reprendre du tonus et les kilos mangés par le ténia. Philippe allait à la grande école et les horaires des tétées ne coïncidaient pas toujours avec ceux de classe. Je trouvai une charmante vieille dame qui arrondissait sa pension en menant un enfant à l'école, cela me permit de mieux m'organiser. Philippe la trouvait sévère et habillé "vieux" mais il l'aimait bien et l'appelait "la mère Popo", début de son nom plus compliqué.

Nous passâmes les week-ends, dès les beaux jours, comme toujours, à Gazeran. Je fis des photos de Sylvie que j'envoyais à Jacques, ainsi que d'autres prisent par papa lors d'un pique-nique familial en forêt et sur lesquelles je me trouvai seule avec ma fille. Je cachais dans mon portefeuille une photo d'identité de lui en uniforme, bien petite trace de cet amour dont l'absence me labourait le coeur. Les mois passaient et il n'était question de permission qu'à la fin de l'année...

Notre échange épistolaire continuait, c'était bien peu, mais cela nous aidait à attendre des retrouvailles Je n'étais pas assez prudente avec ces lettres, car je les gardais pour les relire et aussi parce que je n'arrivais pas à retenir par coeur l'adresse allemande. Je les mettais dans mon placard à vêtements, sur l'étagère et sous des mouchoirs…

Nous étions à la veille du 1er novembre 1963, Sylvie marchait depuis son treizième mois. Plutôt rondelette, elle avait eu du mal à se lâcher seule, bien qu'ayant fait tôt le tour de son parc. Georges rentré de prospection la veille, s'endormit sur le canapé, le samedi après-midi et je décidai, comme le temps n'était pas trop mauvais, d'aller jusqu'au square Tenon avec les enfants qui avaient besoin de bouger et risquaient de réveiller leur père.

Bien couverte, je m'assis sur un banc pendant que les enfants jouaient. Il se passa trois quarts d'heure peut-être, lorsque je vis arriver Georges, l'œil sombre et l'air courroucé. Il vint vers moi et me dit :

 -"Tu rentres, appelles les enfants et suis-moi".

Je lui demandai s'il était arrivé un malheur, d'un air interrogatif et inquiet ? Il me regarda froidement et méchamment et me répondit :

 -"Oui, en effet ! Cela fait plusieurs semaines que j'oublie de prendre ma clef, alors je l'ai cherchée pour venir te rejoindre ainsi que les enfants et tu devines ce que j'ai trouvé ?"

Mon sang ne fit qu'un tour, car je me rappelais soudain que son porte-clefs en cuir, était posé dans mon placard, au-dessus de la pile de mouchoirs et des lettres de Jacques. Imprudence et négligence, car le matin même, je m'étais dit qu'il fallait que je les cache mieux et que je ressorte la clef.

Je lui jetai un regard en biais. Son air sombre ne laissait rien augurer de bon. Je me souvins qu'il m'avait dit avant notre mariage, le jour même où je lui avais sacrifié ma jeunesse parce qu'il parlait de suicide, que si je le trompais, il me tuerait ainsi que l'homme qui voulait me prendre à lui, cette menace ayant été le remerciement de ma pitié.

Jacques étant au loin pour le moment, je me trouvais rassérénée en ce qui le concernait. Cependant, je me disais que s'il mettait sa promesse à exécution, pour moi-même, mes enfants seraient privés de mère et de père à la fois. Alors qui s'en occuperait ? Maman n'en avait plus ni l'âge ni la santé, la mère de Georges n'avait jamais été coopérative et avait largement eu son lot avec ses cinq enfants ! Restait ma sœur en laquelle j'aurais toute confiance, mais mon beau-frère était déjà peu patient avec ses propres enfants ! ...

Pendant que ces sombres pensées m'assaillaient, Georges ne desserra pas les dents, les enfants étant à portée de voix, sauf pour murmurer :

- "Tu ne foutras plus les pieds au square, je te le garantis, plus de sorties". C'était plutôt rassurant, bien que totalement idiot !

Le repas fut encore plus silencieux qu'à l'accoutumé, car il parlait très peu habituellement. Tant que les enfants ne furent pas couchés, il ne m'adressa pas la parole. Dès qu'ils furent endormis, il me dit avec un regard agressif et sombre :

-"Alors explique, pourquoi, comment, où, et Sylvie ? "

Avant de répondre, et bien que j'eusse eu du temps jusqu'à cet interrogatoire pour réfléchir à ce que j'allais lui dire, j'hésitais encore car le dilemme était grand. Je pouvais lui dire franchement la vérité :

 "Je ne t'ai jamais aimé et je sais maintenant de quoi je parle, je préfère une séparation amiable et refaire ma vie"

. Dans ce cas, il me fallait trouver rapidement une activité, Sylvie était encore bébé et Philippe bien jeune et je désirais les élever, de plus aurais-je pu les faire vivre décemment et en aurais-je eu la garde ? Jacques, sans situation, envisagerait-il son propre avenir avec moi, son aînée de sept ans et avec deux enfants ? Autant de questions sans réponse !

Il fallait faire vite pour décider de l'attitude à avoir, car je ne savais pas ce que Georges avait derrière la tête. Ma façon de présenter les choses m'engagerait pour l'avenir. J'étais consciente qu'il me manquait un élément pour pencher vers une version franche et réaliste des faits ou une version atténuée, permettant une continuité possible de vie commune et cet élément c'était le risque d'être séparée de mes enfants. J'avais toujours en mémoire, l'horreur de l'abandon de sa fillette de trois ans, par ma grand-mère paternelle, lorsqu'elle avait divorcé pour épouser celui qui fut mon grand-père. Elle si gentille et tendre avec ses petites-filles ! Jusqu'à présent, je n'avais jamais vraiment compris ce qu'elle avait pu vivre lors de son choix. Celui de l'amour de l'être aimé, pour lequel elle avait préféré l'abandon de son enfant. Tout mon être se révoltait contre cette solution, mon amour de mère frémissait de crainte, je ne pouvais tromper mes enfants.

Le Seigneur eut pitié de moi, car en cette phase rapide de mes réflexions, Il me vint en aide, à travers la voix de Georges, qui dans l'attente de ma réponse et devant mon hésitation, précisa à la suite de sa question :

-"Si tu pars, tu ne reverras jamais tes enfants, comptes sur moi pour faire ce qu'il faudra pour cela !"

Le Seigneur lui avait-il donné soudain cette finesse d'esprit pour faire "barre" sur mes sentiments et garder ses chances de triompher ? Cela voulait-il dire également que, selon ce que je dirais, il était capable de pardonner pour ne pas me perdre et que son amour n'était pas que possessif et physique ! ?

De toute façon, devant cette réflexion, je n'avais plus d'autre choix, que celui de l'évocation de l'absence constante, même hors des prospections, du manque, de tendresse et d'attentions, comme si tout était un dû, du rejet d'amis, des distractions inexistantes. C'était la vérité d'ailleurs, mais je ne reparlais pas de ses propres mensonges, de ses apitoiements suicidaires à une époque où j'étais disposée à le quitter. A quoi bon, il n'avait pas compris à ce moment-là, maintenant que le sort de mes enfants était en cause, il aurait beau jeu de faire celui qui ne comprenait pas davantage !

Le pourquoi étant expliqué, restait comment, où, et Sylvie... Je mentionnais simplement les rencontres aux squares qui justifiaient ainsi son interdiction de tout à l'heure. J'évoquais la chambre de bonne de son frère, ce qui lui rappelait sa propre façon d'agir, prétendais le peu d'occasion, qui permettait de supposer que Sylvie était presque à coup sûr, sa fille, ce qui le rasséréna grandement, car il s'était beaucoup attaché à l'enfant, l'âge aidant et sans doute l'attirance des sexes.

Il m'assura qu'il se montrerait magnanime si je promettais de rompre immédiatement et de ne plus écrire. La mort dans l'âme et révolté d'un tel discours sur la magnanimité, je promis de rompre. J'étais presque déçue qu'il n'ait même pas parlé de me faire passer de vie à trépas, bien qu'il ait ajouté après son "pardon", si ton mec avait été la, il aurait passé un sale quart d'heure. Ce qui fait que je me demandais, s'il était lâche ou toujours amoureux, en ce qui me concernait ou tout simplement réaliste, car finalement, comment se serait-il débrouillé avec les enfants, lui qui ne s'en occupait pratiquement jamais, même lorsqu'il n'était pas sur les routes ?

Nous devions aller déjeuner le lendemain midi, 1er novembre, chez Taty Jeannette. A la suite de ces explications, je demandais à Georges s'il avait toujours l'intention d'y aller ? Il n'aimait déjà pas beaucoup cette rare obligation, mais il convint que cela nous forcerait à donner une excuse plausible et que, quant à garder pour nous notre mésaventure sentimentale, il valait mieux commencer tout de suite et que nous irions à cette invitation sans rien laisser paraître. Ce qui fut dit, fut fait, bien que mon coeur soit dans la détresse sentimentale la plus profonde, parce que je ne savais de quelle manière annoncer à Jacques l'évolution de la situation et la poste restante m'était désormais interdite quant aux réponses.

J'attendis la venue de maman et je lui révélais mon aventure sentimentale. Je lui expliquais que ce grand amour était sans espoir puisque je ne voulais pas prendre le risque de perdre mes enfants, mais qu'il fallait qu'elle m'aide à recevoir les lettres de Jacques chez elle. Je ne pouvais lui signifier ainsi la rupture nécessaire, sans l'aider à y faire face, d'autant qu'il devait venir le mois suivant en permission.

Après maintes interrogations et comprenant enfin à quel point j'étais désespérée, maman accepta, après bien des hésitations, de recevoir les lettres pour me les retransmettre.

Expliquer à Jacques que, par la faute de ma négligence, mon mari avait découvert nos amours clandestines, était pénible et je l'implorais de me pardonner ma bêtise et de comprendre l'obligation où je m'étais trouvée d'admettre une séparation. Néanmoins, je lui promis que nous nous reverrions lors de sa permission, maman accepterait sûrement de garder les enfants une ou deux fois. Je lui recommandais d'écrire chez elle et l'assurai de mon amour et lui dis combien j'avais besoin du sien pour tenir.

La réponse transmise, m'assura de toute sa compréhension, sa tendresse, son amour. Il me gronda pour ma négligence et me conseilla la prudence quant à l'avenir et de déchirer ses lettres. Nous aviserions quand il serait là.

Georges n'était plus en tournée et la deuxième fois où maman vint me voir après nos explications du 31 octobre, il fit un retour "surprise" dans l'après-midi, pour voir sans doute si j'étais bien présente. Il aimait bien maman et voulut la mettre au courant, tout en essayant de savoir si elle était complice. Maman nia toute participation à une aide quelconque, car elle craignait pour moi et ne voulait pas se le mettre à dos.

Lorsque Jacques vint en permission, je lui téléphonais dès que je l'aperçus à sa fenêtre. J'étais seule avec les enfants et il me suffisait de mettre un disque de contes dont Philippe raffolait et que sa petite sœur écoutait attentivement pour faire comme le grand frère qu'elle adorait, pour être certaine de ne pas être écoutée, mais seulement dérangée pour retourner le disque ou en changer. Cela pouvait durer des heures, ils ne se lassaient pas.

Ces appels nous permirent de laisser déborder une tendresse contenue depuis de si longs mois et d'organiser nos rencontres dans la chambre de bonne de son frère. Cette pièce était bien celle d'un célibataire peu enclin au rangement et au ménage, mais nous n'en avions cure, tout à la joie des retrouvailles. Nous n'osions encore moins parler d'avenir que par le passé, la situation se trouvant bloquée par le risque concernant les enfants. Jacques, de ce fait, envisageait de rester en Allemagne après son service, afin d'y trouver une situation, possédant bien la langue maintenant, avec son bac, il pensait qu'il trouverait assez facilement.

Je n'avais, bien évidemment, pas indiquer à Georges que mon amant habitait en face, ce qui me permettait de regarder subrepticement et sans trop de crainte par la fenêtre, mais Jacques était prudent et n'allumait plus le soir. Pendant son séjour, nous eûmes également quelques brèves rencontres au café et à l'extérieur, malgré le froid de l'hiver, lorsque je faisais les courses ménagères et que Phina, notre si gentille femme de ménage espagnole, gardait Sylvie en faisant le ménage.

La séparation s'effectua de nouveau douloureusement et les mois s'écoulèrent, maman relayait toujours les lettres. Le frère cadet de Jacques me téléphona un jour pour me dire qu'il partait en stop, le voir en Allemagne et que si je voulais qu'il emporte quelque chose de ma part pour son frère, il monterait le chercher, le soir même, il me suggéra l'achat une bouteille de whisky. Ce que j'acquis et lui remis avec une lettre. Nous bavardâmes un peu, car mon mari était en tournée et les enfants couchés. Il me demanda de lui donner cinquante francs pour ne pas être pris pour un vagabond s'il était contrôlé sur la route, car il partait sans rien ! C'était un drôle de numéro sur tous les plans, d'après Jacques.

Ce dernier, lors de sa permission, avait confié à sa propre maman notre secret et nos problèmes et parfois je lui téléphonais pour avoir plus de nouvelles. Nos conversations étaient amicales, elle me demandait des nouvelles de Sylvie. Je pense que son fils avait dû lui parler de la question que nous nous posions pour elle, mais elle ne l'aborda jamais.

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Ne serais-tu pas un peu allumeuse !

Pour Pâques, cette année-là où il fit très beau, nous allâmes une semaine en vacances en Suisse, dans un chalet hôtel et fîmes la tournée de toute la famille. J'eus comme toujours, beaucoup de plaisir à être reçue par la tante Germaine et l'oncle Georges auxquels nous présentions Sylvie qu'ils ne connaissaient pas encore.

Le cousin Raoul se proposa pour nous guider aux alentours et vint quelques fois avec nous. Je me souviens que nous conversions gaiement dans la voiture sur la ville de Vevey et ses environs et que souriante comme je sais l'être, quand je prends plaisir à une conversation avec quelqu'un d'intéressant et d'agréable, cette attitude naturelle et spontanée me valut la réflexion suivante, lors d'un aparté : "Ne serais-tu pas un peu allumeuse " me dit Raoul ! Je fus saisie et consternée qu'il ait pu me juger ainsi ! J'étais simplement heureuse de pouvoir échanger amicalement.

Depuis que la mode était au maquillage "en œœil de biche", j'avais toujours employé "cet artifice" si l'on veut le nommer ainsi. Je portais à l'époque, une robe de vichy à carreaux mauve et blanc avec corsage à baigneuse froncée qui permettait d'apercevoir la naissance des seins, c'était la mode en France et je m'étais faite cette robe selon un patron modèle. J'étais coiffée avec un chignon banane "à la BB" et je fonçais mes cheveux bruns jusqu'au noir corbeau. L'ensemble était sans doute aguichant, mais c'était mon style, peut être trop parisien pour Vevey, et je n'avais jamais été traitée d'allumeuse pour cela ! Ceci expliquait peut être la jalousie de mon mari ?

C'est vrai que moins timide depuis que j'étais mariée, comme tous les êtres de mon signe, paraît-il, j'étais charmeuse... mais c'était naturel, je n'en rajoutais pas. Ce n'était pas désagréable de constater que l'on plaisait, mais c'était sans arrière pensée. J'essayais donc d'expliquer, tant bien que mal à notre cousin que je n'avais pas tenté de le "vamper ! "                            .
L'ayant revu trente-trois ans plus tard, lorsqu'il vint nous dire bonjour avec son épouse en notre magasin de Vevey, je ne pus, en l'embrassant après tant d'années, m'empêcher de penser a cette fameuse réflexion. Je ne sais si elle était présente à sa mémoire, mais le fait qu'il ne donna pas suite à son projet de nous inviter, me laisse supposer que oui ! ....

Lorsque Jacques revint du service, la chaleur du mois de juin sévissait. Peu de facilité pour nous rencontrer, seule la chambre de son frère pouvait nous accueillir. Pour justifier une absence, la seule sortie que je trouvai pour l'englober, fut une vente de charité à laquelle ma belle-mère me convia. Cette réunion avait lieu dans le centre de Paris, chez l'une des dames patronnesses du groupe dont elle faisait partie depuis le décès de son mari.

Maman garda les enfants avec cette référence à pouvoir donner à Georges, en cas de visite ou de téléphone impromptus et nous pûmes, après ce périple dans le métro où Jacques m'accompagna à l'allée et au retour afin de nous voir le plus longtemps possible, nous retrouver enfin seuls dans la chambre sous les toits brûlants de soleil.

Toujours en fouillis et d'aspect peu engageant, étouffante par cette chaleur torride, il fallait beaucoup d'amour et de désir pour passer sur le cadre. Cependant nous y vécûmes un court moment de bonheur passionné, comme si nous sentions que c'était le dernier.

Quelques échanges téléphoniques et rencontres rapides au café ou dans la rue, furent nos rares moments de bonheur. Jacques partait quelques temps en vacances en Normandie sur la côte et regagnait ensuite l'Allemagne où il avait trouvé une activité dans une firme importante. Nous nous promîmes de continuer à nous écrire par le canal habituel, lorsqu'il aurait trouvé un logement.

A quelque temps de notre rencontre, Georges et moi-même, fûmes pris de démangeaisons en un endroit intime de notre individu. C'était déplaisant au possible et je n'en imaginais pas raison. Je me rendis chez la pharmacienne qui me connaissait bien depuis la naissance de Sylvie à la découverte de cet inconvénient et je lui demandais ce qu'il fallait faire en pareil cas ? Elle me suggéra que ce devait être des morpions et me conseilla un traitement énergique pour nous en débarrasser rapidement, ce qui fut fait péniblement.

Les questions restaient pour moi, où ? Quand ? Comment ? Georges n'insinua rien, mentionnant les vécés de l'hôtel suisse, mais nos vacances me semblaient bien lointaines ! ... Quand je pus écrire à Jacques, je lui demandai s'il avait eu des problèmes de ce genre lui-même et si l'on avait eu raison de se fier à la propreté de la chambre du huitième étage ? Il m'assura qu'il n'en avait pas eu et que malgré l'apparence de sa chambre, son frère n'avait jamais eu l'inconvénient signalé, non plus. Il me suggéra que mon mari ne soit peut être pas exempt de reproches dans ce domaine, il avait pu coucher avec une dame de petite vertu lors de ses tournées en province, son peu de virulence à ce sujet s'expliquait peut être ainsi ! Quant à lui-même, il me rappela, que malgré la séparation, il m'était resté fidèle depuis son départ au service, se faisant d'ailleurs chahuter par ses copains de chambrée, car il acceptait volontiers de boire de la bière avec eux, mais pas de les accompagner au bordel, malgré le fait que notre amour se trouvait sans horizon.

Je compris ou crus comprendre que je devais lui rendre sa liberté et dans la lettre qui répondait à la sienne, j'essayai de trouver les termes qu'il fallait pour lui dire, malgré le mal que cela me faisait, que je comprendrais très bien qu'il vive sa vie de son côté, puisque j'étais tenue de vivre la mienne, malheureusement sans lui.

Jacques eut d'abord l'air peiné que je semble douté de lui-même, mais dans les lettres qui suivirent, je le sentis devenir différent. Alors un dégoût s'empara de moi-même. J'étais brisée. Je pleurais de longues heures, seule, la nuit et parfois le jour. Je me sentais en pleine déprime. J'avais envie de mourir, seuls mes enfants me retenaient à la vie. Quand je me sentais trop oppressée par la douleur qui me donnait des spasmes nerveux, la seule chose qui me calmait un peu était l'audition de la Symphonie Pastorale, que je finissais" par murmurer en chantonnant d'une voix plus qu'atténuée par les larmes, des mots que j'imaginais sur ce thème musical : "Poupette, poupette, petite poupette à maman, poupette. poupette, mon petit enfant" me raccrochant ainsi à l'idée que ma fille était peut-être l'enfant de celui que j'aimais en pure perte.

Jacques m'écrivis qu'il ne viendrait que quelques jours pour les fêtes de fin d'année, qu'il était très pris par son activité. Je comprenais à demi-mots que c'était la fin de cet amour, qu'il fallait l'accepter.

La recherche d'une aide spirituelle me fit acheter un livre du Père Bruckberger "L'Histoire de Jésus-Christ" et cette lecture me fit du bien, me replongeant dans la foi de mon enfance. J'aurais sans doute dû aller voir un prêtre, mais je n'étais pas encore assez disponible, mon coeur appartenait toujours à l'homme aimé. Cependant lorsqu'il vint pour la fin de l'année, nous ne nous revîmes qu'au café habituel et je lui offris le double de ce même livre en le lui dédicaçant, mais je n'ai plus le souvenir de que j'écrivis sur la page de garde. Pour qu'il se sente totalement libre, je lui dis que je cherchais refuge et secours auprès du Seigneur pour refaire surface. Il me promit de lire ce livre, sans grande conviction. A l'époque je ne me rendis pas compte que, certainement, il avait déjà des projets en tête ou peut-être déjà en réalisation.

- Les mois passaient, la vie filait. Je pourrais évidemment m'étendre sur des sujets de tous les jours, cependant mon propos n'est pas de relater ma vie dans le détail, mais de suivre ce fil ténu dont je parlais dans l'introduction, ce fil qui fait qu'un jour, je constaterais que le pardon existe pour celui ou celle qui a beaucoup aimé et dont la sincérité ne pouvait être mise en doute.

Jacques et moi-même échangions de rares lettres et vers Pâques, il m'écrivit qu'il viendrait avec une amie allemande dont il m'avait déjà parlé dans une précédente lettre et que je supposais être celle qui m'avait remplacée dans sa vie. C'était normal, mais cela faisait très mal. Il ajoutait :

 -"Pour que tu la voies, je lui dirai de se mettre à la fenêtre, tu me diras ce que tu en penses ?"

C'était un comble ! J'avais l'impression, par moments, qu'il n'éprouvait pas de sentiment pour cette femme, que c'était plus pour satisfaire un besoin physique et pour être comme tout le monde qu'il était poussé vers une autre personne. Mais cela ne me consolait pas, car je l'aimais toujours et depuis cette lettre je me sentais repartir vers la déprime que je supposais avoir dominée.

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- Chapitre V - A la recherche de l'Amour -
I Haut de page : Une petite vie nouvelle - La séparation - Ne serais-tu pas un peu allumeuse ! I

Grape vine
Copyright by Micheline Schneider - Chapitre V - Extrait 1I - Une petite vie nouvelle - La séparation - Ne serais-tu pas un peu allumeuse !
 "La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

 

Date de dernière mise à jour : 01/05/2020