Première partie Au delà du présent - 2032 - 2065

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CHAPITRE I - Karmas

Extrait IX - Prémonitions

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Dame Irène rejoignit prestement l'oratoire pour redescendre prévenir Gaétan. Celui-ci se morfondait dans l'inaction. A ces dires, il se précipita pour caler deux lourds bancs qui se trouvaient dans la salle de garde, en l’arc boutant contre la porte condamnée. Cela retarderait sans doute un peu les assaillants. Ils regagnèrent le couloir en fermant à clef la porte par laquelle ils étaient venus. Ils ne se faisaient guère d'illusions, si le bélier cassait la première porte, la deuxième céderait également. Gaétan proposa à Dame Irène de l'attendre d'ici une demi-heure à l'entrée des cailloux. Pendant ce temps, lui-même, tenterait une sortie à découvert par le pavillon de Vénus, pour aller aux écuries seller deux chevaux et la rejoindre ensuite.

Bit10048 fem ancDame Irène jugeait que c'était très risqué car les écuries devaient être investies par la troupe du Chevalier. Avant le départ de Gaétan vers le pavillon, ils allèrent dans le couloir menant au château et constatèrent des bruits de butoir assourdis par l'épaisseur des murs.                                               .
Le temps restait compté, mieux valait agir au plus vite. Ils regagnèrent la chambre. Gaétan recommanda à Dame Irène de ne pas refermer le verrou du salon, pour qu'il puisse revenir jusqu'aux autres sorties en cas de nécessité. Puis il partit tenant une lampe regarnie d'huile, à la main. En traversant la salle de tortures, il ressentit de nouveau ce frisson d'angoisse le long du dos ! Le jeune homme s'y arrêta cependant un instant, parce qu'il sentait un appel d'air et se demandait d'où il venait. Il fit le tour de la pièce, se butant à d'horribles engins de supplice et de mort. Tâtant la paroi, rocheuse à cet endroit, il frôla un drap sombre qui obstruait un soupirail semblable à celui du couloir. Il le souleva, mais il dût monter sur un banc de bois qui se trouvait proche pour regarder à l'extérieur. Cette ouverture donnait également sur la cour du château. Autant qu'il pouvait en juger, il lui semblait que les deux soupiraux n'étaient pas très éloignés l'un de l'autre, séparés par un angle à quatre-vingt-dix degrés. Cela laissait supposer que le couloir, allant du château aux appartements souterrains de la butte, était parallèle avec, le corridor, l'escalier et le couloir qu'il venait d'emprunter, venant de ce lieu jusqu'à la chambre de tortures qui longeait l'autre couloir. Il y avait tout lieu de penser que ce labyrinthe laissait la place à une troisième porte dans la salle où il se trouvait actuellement et qui donnait dans le couloir tout proche.

Gaétan délaissa le soupirail, il n'y avait rien à voir dans la cour. Les hommes devaient se relayer pour porter les coups de butoir qu'il entendait très nettement de ce lieu. A tâtons, frappant du plat de la main sur le mur qu'il longeait, l'écuyer cherchait l'ouverture qu'il devinait. Il la trouva sans mal au milieu du mur et face à celle qu'il devait emprunter pour rejoindre le pavillon de Vénus. Il souleva le loquet en poussant de l'épaule, mais la porte résistait. Il ne palpait pas de clef. Peut-être était-elle fermée avec la clef sur la serrure de l'autre côté ! Il n'avait pas le temps de s'appesantir sur ce problème, il franchit la porte qui le menait au pavillon, celle-ci était ouverte et la clef était sur la serrure. Ouvrait-elle également les deux autres portes ! Il ne prit pas le temps de le contrôler, mais il referma celle-ci avec la clef qu'il mit dans son pourpoint.

Gaétan monta jusqu'à la pièce située dans le pavillon. Par prudence il jeta le tapis roulé dans un coin sur la trappe de l'escalier dérobé et s'apprêta à ouvrir la porte. Le jeune homme inspecta les alentours. Tout paraissait calme dans la cour du château qu'il entrevoyait de biais. Le bâtiment où il logeait, ainsi que son père et qui faisait face aux écuries avait une porte qui donnait à l'arrière, sur le parc, à cent mètres de la pièce d'eau. Cette porte était toujours ouverte et Gaétan décida de pénétrer par-là. La difficulté était ces cent mètres totalement à découvert, si quelqu'un passait sur l'allée d'accès au château qui montait de la cour des écuries vers ce dernier. Pour le moment, un homme d'armes à pieds y marchait en direction des écuries. Il ne paraissait pas se préoccuper de ce qui se passait autour de lui. Il était plutôt intéressé par un groupe d'hommes qui parlait bruyamment et que Gaétan ne pouvait voir parce qu'ils étaient cachés pour lui par le bâtiment où il logeait.

Le jeune homme s'élança sur le gué de marbre comme un homme à la mer se jette sur un radeau et en quelques enjambées arriva sans encombre à la porte arrière choisie. Il entra et se dirigea vers le logis de son père où sa tante Mariette devait être aux aguets. A moins que le Chevalier ne l'ait fait chercher pour la questionner. La porte du logement était ouverte et sa tante ne s'y trouvait pas. Il regarda par la fenêtre. Dans la cour, le groupe d'hommes bruyants buvait du vin qu'ils avaient rapporté de la cave où ils avaient découvert la porte que leurs compagnons étaient en train d'enfoncer. Le marcheur de tout à l'heure les avait rejoints et buvait déjà au goulot. Jetant un regard vers les écuries, Gaétan aperçu sa tante qui regardait dans sa direction. Abritée par la voûte du passage central des écuries, elle lui faisait signe que deux chevaux sellés l'attendaient. Il s'agissait, soit de traverser la cour sans attirer l'attention, soit, ce qui lui paraissait plus raisonnable, de repasser par la porte par laquelle il était entré. Il contournerait le bâtiment par l'arrière et passerait en bout de cour, discrètement, pour rejoindre le sentier qui passait derrière les écuries. Là, il ferait signe à Mariette de lui amené les chevaux. Il partirait par le sentier vers l'extérieur du domaine, pour traverser la route d'accès suffisamment loin, pour ne pas être repéré. Il rejoindrait, en effectuant un demi-cercle, le bois et l'entrée des cailloux située à l'est de la butte. Son plan paraissait bon. Il exécuta la première approche sans difficulté, les hommes étant trop occupés à boire, aucun n'était de garde. Sa tante avait deviné sa manœuvre et se tenait du côté extérieur avec les chevaux dont elle avait enveloppé les sabots de chiffons. Gaétan pensait l'emmener, mais elle refusa. Elle désirait s'occuper de la sépulture du Comte et de ses hommes. Le jeune homme s'inquiétait que le Chevalier ne veuille la faire parler, pour savoir où se cachait Agnès. Mariette ne voulut rien entendre et poussa son neveu hors des lieux, pour qu'il exécute son plan rapidement.

Knight2 cavalierGaétan prit les chevaux par la bride et s'éloigna sans bruit, en direction de la route d'accès. Arrivé suffisamment loin pour ne plus être vu de la cour des écuries, le jeune écuyer enfourcha sa monture et prit l'autre cheval en remorque. Il s'apprêtait travers la route, lorsqu'un cavalier chevauchant bride abattue passa devant lui sans le voir, faisant faire un écart à son cheval qui hennit.
D'autres cavaliers suivaient le premier, ils ralentirent voyant l'écuyer en selle accompagné d'une seconde monture. C'étaient des hommes de mains du Chevalier qui avaient fait le tour du domaine, visitant les fermes des alentours pour voir si Agnès ne s'y était pas réfugiée. Constatant que Gaétan portait les couleurs du Comte, ils s'arrêtèrent, lui intimant de les suivre. Le jeune homme dégaina son épée, mais ils étaient trop nombreux, dix lames le menacèrent en un éclair et il fut désarmé. Bonne prise, s'écrièrent-ils, menons-le rapidement au Chevalier de R… En passant dans la cour des écuries, Gaétan entre aperçu sa tante derrière le rideau de sa fenêtre. Si seulement elle avait l'idée de partir rejoindre son frère.

Dame Irène devait l'attendre ! Que ferait-elle ! Reviendrait-elle sur ses pas, au risque d'être découverte, si le bélier faisait son office et défonçait les trois portes à franchir pour arriver à l'appartement souterrain. Attendrait-elle la nuit pour rejoindre les écuries ! Mariette la convaincrait-elle de rester pour ensevelir le Comte et ses hommes ! Gaétan ne pensait pas à lui qui courrait, cependant, le plus grand risque d'être torturé jusqu'à ce qu'il indique où était Agnès. Les hommes l'accompagnèrent jusqu'à leur maître qui avait investi le bureau du Comte. Ce dernier reposait sur son lit dans la chambre voisine, ce que Gaétan constata dès son entrée dans les lieux.

Le Chevalier le toisa d'un regard hautain et lui dit :                           .
- « Alors petit écuyer, on s'enfuyait, on allait rejoindre sa maîtresse ! »                   .
Il appuyait sur le mot maîtresse d'une manière qui aurait pu faire supposer qu'il était au courant de la liaison récente du jeune homme et de sa future épouse.                       
Il continua :                                                   .
- « Où est-elle ? »                                                                           .  
Il martelait la table du poing, l'autre main sur la poignée de sa dague. A ce moment, le bruit que faisait le bélier pour défoncer la porte, au sous-sol, cessa. Un homme accourut qui annonçait que la première porte était enfoncée. Il décrivit la salle de garde souterraine, l'escalier qui montait sans issue et la seconde porte qui leur donnerait, sans doute, les mêmes difficultés à ouvrir. Tout à cette nouvelle, le Chevalier oublia, Gaétan et le laissant sous bonne garde, descendit voir l'état des lieux découverts.

Le jeune homme sollicita d'aller se recueillir un instant auprès de la dépouille de son maître. Le plus âgé de ses gardes lui fit signe qu'il le pouvait. Gaétan regrettait de ne pas connaître tous les couloirs secrets du château, comme Dame Irène et son père. Il savait qu'il en existait un derrière la cheminée du bureau, mais il n'en connaissait pas l'accès et la cheminée était sur le mur opposé à celui de la chambre. Il se rappela qu'aucun garde n'était à la porte de la chambre du Comte. Ses gardes avaient négligé de l'attacher, se sachant nombreux dans ces murs. Le jeune homme d'un saut leste se trouva près de la porte, il l'ouvrit sans bruit et se glissa à l'extérieur. Rien à droite ni à gauche. Pour gagner l'escalier qui menait aux appartements d'Agnès, d'où il pourrait sortir par le toit de l'oratoire, il lui fallait passer devant la porte du bureau qui était restée ouverte. La situation était critique et il était nécessaire de faire vite, le Chevalier pouvait revenir d'un instant à l'autre par la droite, venant du sous-sol. A gauche, il passait devant le bureau. Il s'élança vers l'escalier avec souplesse et presque sans bruit. Il s'engageait sur les premières marches de ce dernier, quand le plus jeune de ses gardes réagit, malgré tout, à ce qu'il avait cru entendre. Par bonheur, il commença par regarder dans la chambre du Comte, ce qui donna quelques minutes d'avance à Gaétan pour gagner la chambre d'Agnès. Le jeune homme se dissimulait derrière la tapisserie cachant la porte dérobée, quand il entendit les deux gardes se précipiter à sa poursuite. Il trouva rapidement le mécanisme et pénétra dans l'oratoire. Gaétan hésitait, devait-il attendre la nuit tombée pour tenter son évasion par les toits ! Il ne savait quel chemin il faudrait prendre et si la lune ne l'éclairait pas, comment le trouverait-il sans danger de chute et d'attirer l'attention ! Il prêta l'oreille en direction de l'autel où se trouvait le passage vers la salle de garde investie par le Chevalier. Ses hommes avaient parlé d'un escalier qui menait en un endroit qu'ils n'avaient pas découvert. Le mécanisme que Gaétan connaissait, était simple mais il fallait deviner où il se cachait. Cela pouvait demander un certain temps de recherche. Apparemment ils avaient abandonné cette recherche car le bruit du bélier attaquant l'autre porte venait de retentir.

La fuite vers le bas, pour regagner l'appartement souterrain, était devenue impossible. Gaétan plaqua l'oreille contre la porte dérobée par laquelle il venait d'entrer. Le mur était épais et les bruits amortis par la tapisserie, il n'entendait rien ! Il lui paraissait hors de question de repartir par-là, les gardes en éveil devaient le rechercher dans tout le château. Le jeune homme fit le tour de l'oratoire palpant tous les murs. Il était persuadé que c'était de cet endroit que son père avait regagné les écuries et que Dame Irène était partie pour épier dans le bureau du Comte. L'oratoire était petitement dimensionné, mais il possédait une cheminée qui tenait presque tout le panneau situé face à la fenêtre. Ce ne pouvait être qu'à cet endroit qu'il trouverait la solution. La plaque de feu qui recouvrait le fond de la cheminée comportait de nombreux motifs en relief. Gaétan s'acharnait à découvrir un mécanisme secret s'inspirant des deux autres, connus par lui, dans cette pièce. Un assez long temps, lui sembla-t-il, s'écoula avant que le déclic tant espéré ne survienne. Quand il advint, il eut bien du mal à se rappeler le geste qui l'avait déclenché, tant il avait essayé de solutions. Pourtant, s'il devait revenir sur ses pas, il fallait comprendre ce mécanisme pour le reproduire sans hésitation. Plus il observait la plaque en question, plus une similitude lui revenait en mémoire. C'était le souvenir des motifs ornant le fond de cheminée de la chambre de son père, dans leur logement proche des écuries. Il en était tout à fait certain, cette ressemblance était due en grande partie au fait que le motif principal était constitué par les armes du Comte, mais aussi par l'oiseau de proie qui les surmontait. Ce détail se retrouvait également sur la plaque de cheminée du bureau du Comte. Gaétan referma le panneau décoré et poussa sur le bec de l'oiseau, le déclic se fit entendre de nouveau. C'était bien cela ! L'oiseau était également reproduit sur la face interne du panneau, côté couloir.

Bit10058 homme renaisLe jeune homme jugea qu'il pouvait s'engager dans le couloir, mais pas sans s'être muni, au préalable, d'un éclairage de fortune. Un bougeoir dont le cierge était intact, trônait sur l'autel, à côté de son pendant qui achevait de se consumer. Il s'en empara, l'alluma et sans plus attendre, s'engagea dans le couloir en refermant le panneau secret. Il fit à peine trois mètres et se trouva devant deux possibilités. Une porte sur sa gauche, bien visible dans le mur, et face à lui, un escalier en vis, conduisant vraisemblablement au rez-de-chaussée. Il opta pour la descente, non sans avoir testé la porte, qui ne possédait aucune serrure, ni mécanisme apparent, mais qui résista sous sa pression.

Comme il l'avait justement supposé, l'escalier en colimaçon le conduisit jusqu'à un palier d'où partaient un couloir, qu'il jugea être en direction du bureau du Comte, et un escalier qui s'enfonçait vers le sous-sol du château. Gaétan s'engagea dans le couloir, dans l'espoir de pouvoir surprendre quelques projets du Chevalier dans le bureau du Comte. En arrivant derrière le miroir sans teint, il constata que ce dernier était vide, mais qu'il se faisait un grand remue ménage dans l'entrée et à tout ce niveau du bâtiment. Il aperçut l'épée et la dague dont il avait été délesté, posées sur le bureau. Il se dit qu'il pouvait récupérer ses armes dont il aurait besoin pour se défendre. Le jeune homme fit jouer le mécanisme bien huilé qui céda rapidement sous sa pression. Il n'y avait pas de feu dans la cheminée, mais elle était pleine de cendre et il risquait d'en répandre sur le sol et le tapis jusqu'au bureau. Gaétan s'avança prudemment, guettant la porte du bureau et celle de la chambre du Comte. Ce dernier, étendu sur son lit, était dans le même état que précédemment. Mariette n'était donc pas venue jusqu'ici.

D'un geste prompt, Gaétan s'empara de ses armes, les remit au fourreau et regagna le foyer. Quelques traces de cendre avaient voleté autour de ses pas, mais les hommes du Chevalier étaient entrés et sortis fréquemment avec des bottes crottées et peut-être que ce détail passerait inaperçu. Nul ne venait vers le lieu où il se tenait, Gaétan s'empressa de faire jouer le mécanisme du fond de cheminée et lestement regagna le corridor secret. La flamme du bougeoir était vacillante, mais il restait suffisamment de longueur au cierge pour rejoindre les écuries, si aucun obstacle ne lui barrait le chemin. Le jeune homme ne savait pas ce qu'il allait trouver en arrivant au sous-sol ! Du haut de l'escalier l'on entendait le bruit sourd du bélier toujours à l'œuvre. Cet escalier n'avait pas été découvert quand les hommes du Chevalier avaient fait leurs recherches dans les caves, Gaétan pouvait espérer que sa route ne croiserait pas d'opportun. Il amorçait sa descente, quand un dialogue à voix forte s'engagea dans le bureau du Comte, entre le Chevalier et le chef de ses sbires. Le jeune homme revint sur ses pas pour écouter :
- « Avez-vous questionné la tante de l'écuyer, interrogeait le Chevalier ?                    
- Non, Messire, lui fut-il répliqué.                          .
- Allez la chercher, nous la ferons avouer où se trouve Demoiselle Agnès, reprit le Chevalier, clamez ceci assez haut et fort pour que son neveu l'entende et, cherchant à la protéger, se découvre. Je le veux vivant celui-là ! »

Gaétan comprit qu'il était grand temps qu'il soustraire sa tante Mariette, même contre son gré, aux grands risques qu'elle encourrait. Le jeune homme aimait tendrement sa tante qui l'avait élevé, après le décès de sa mère survenu lorsqu'il avait neuf ans. Il s'en voulait de n'avoir pas insisté pour qu'elle parte avec lui, tout à l'heure, mais quand il avait été pris par les hommes du Chevalier, ses regrets s'étaient envolés.

Il arrivait au bas de l'escalier, les bruits du butoir et les ahanements des hommes qui les poussaient, étaient perceptibles. Le couloir qui s'amorçait à la suite de l'escalier devait, à son avis, passer sous la cour du château, à un niveau, inférieur à celui de la salle de garde. Sinon, il se serait trouvé nez à nez avec les sbires du Chevalier. Il s'engagea à grandes enjambées dans le sombre boyau, mais il dû courber la tête et ralentir, tant il se rétrécissait, autant en largeur qu'en hauteur. Il était, en grande partie, taillé dans la roche et les difficultés rencontrées avaient contraint les perceurs à des méandres qui ralentissaient la marche du jeune homme, malgré son désir de faire vite.

Il parvint enfin au centre d'une petite salle. Il distingua une porte. Par chance, elle n'était pas fermée. Il l'ouvrit et découvrit un escalier qui, logiquement, devait le ramener au niveau de la cour. L'ascension lui parut interminable, et il eut la surprise de se retrouver face à un panneau identique, à s'y se méprendre, à celui qui fermait la cheminée de l'oratoire. Sans même l'ouvrir, il savait déjà qu'il déboucherait dans la chambre de son père. Il avait donc toutes les chances de retrouver Mariette avant les hommes venus la chercher. Il poussa le bec de l'aigle et constata qu'il ne s'était pas trompé. Il courut vers la chambre de Mariette et la trouva préparant des linges pour l'ensevelissement du Comte. Elle paraissait indifférente aux bruits de la troupe s'agitant dans la cour. Gaétan ne lui laissa pas le temps de dire un mot, ni de faire un geste, il l'attrapa dans ses bras et l'emporta dans la chambre de Grégoire. Il fit jouer le mécanisme et se précipita avec son fardeau sur l'étroite plate-forme située en haut de l'escalier.

Il avait à peine refermé le panneau secret, qu'ils entendirent les cris des hommes et leurs pas courant en tous sens dans la maison, à la recherche de la maîtresse des lieux. Les injures pleuvaient devant le résultat de leurs vaines recherches. Le chef décida de continuer du côté des écuries et des granges attenantes, ainsi que des greniers. Ils quittèrent les lieux en laissant une sentinelle, au cas où Mariette reviendrait chez elle. Les bruits s'estompèrent, mais Gaétan supposait qu'il restait un ou deux gardes. La sagesse était d'attendre, quelques heures peut-être où moins, si les hommes dégageaient la cour de l'écurie. Gaétan se dit qu'il sellerait deux chevaux et tenterait de rejoindre le bois à l'entrée des cailloux. Il espérait que Dame Irène était redescendue à l'abri dans l'appartement souterrain, mais qu'elle devait remonter de temps à autre pour contrôler s'il n'arrivait pas. Il regrettait d'avoir fermé à clef la porte de la chambre de tortures, parce qu'elle aurait pu essayer de venir les rejoindre par ce moyen. Elle était assez forte pour ouvrir la trappe du pavillon malgré le tapis qu'il avait jeté dessus, et la porte de ce dernier devait avoir une seconde clef dont elle connaissait l'emplacement ainsi que la porte arrière de leur logement.

Cette réflexion, l'amena à soumettre à sa tante la proposition suivante : Il lui remettait les deux clefs, celle du pavillon et celle de la chambre de tortures. Elle se rendait dans l'appartement souterrain pour prévenir Dame Irène qu'il arrivait avec les chevaux. La gouvernante, malgré ses rondeurs avait prouvé qu'elle était leste et montait à cheval. Mariette savait s'y tenir, si l'on tenait son cheval par la bride. Il mènerait les chevaux à l'entrée des cailloux et selon les chances, il prendrait Mariette en croupe ou elle partirait avec Dame Irène pendant qu'il détournerait l'attention des éventuels troubles fête. Le jeune homme ne savait pas si le Chevalier continuait à faire patrouiller sur le domaine.

La fouille minutieuse des écuries et de ses dépendances ne donnant aucun résultat, les hommes rappelés par leur chef quittèrent les lieux. Ils avaient, hélas, malmené palefreniers, aides et servantes, pour essayer de les faire parler. Ces derniers ne savaient rien. Ils emmenèrent Jules qui parut au chef le plus éveillé, pour ne pas revenir bredouille vers son maître.

Lorsque le calme fut rétabli, Gaétan sortit de sa cachette pour s'assurer que la voie était libre pour Mariette, vers le pavillon. Son souci, pour celle-ci, était que la seconde porte soit enfoncée et la chambre de tortures envahit par la troupe, depuis la porte close de l'intérieur. C'était un risque à prendre ! Tout étant calme, Mariette s'apprêta à partir, munie des clefs. Elle embrassa affectueusement son neveu qu'elle considérait comme son fils. Elle ne s'était pas mariée pour s'occuper de son frère et de Gaétan. Cette femme dévouée était également courageuse et elle s'arma d'une dague, pour se donner la mort plutôt que de parler, si elle se voyait prise par ces hommes sans foi ni loi. Ils se quittèrent en se souhaitant mutuellement bonne chance, car Gaétan n'était pas certain de réussir sa nouvelle sortie.

Le jeune homme attendit de voir Mariette entrer dans le pavillon sans encombre, pour traverser lui-même la cour désertée en trois bonds. Le petit Bastien gisait sous le porche, ensanglanté et pleurant. Gaétan déchira le bas de sa chemise pour compresser le sang qui coulait de sa cuisse. Malgré le risque de se faire repérer, il retraversa la cour pour le ramener chez ses parents qui se terraient dans le logement des serviteurs. Ils le remercièrent avec effusion et l'assurèrent de leur discrétion. Robin, le père, qui était palefrenier, revint avec Gaétan aux écuries pour l'aider à seller plus rapidement les chevaux. Il avait lui-même l'intention de se rendre au village pour faire soigner son garçon par le curé qui avait quelques dons dans ce domaine. Il dit à Gaétan qu'il placerait la charrette en travers de la cour pour qu'il ne soit pas aperçu de loin quand il traverserait l'allée d'accès. Il fallait faire vite, car une certaine agitation semblait se produire du côté de la cour du château.

La traversée de la route se passa bien et Gaétan parvint dans le bois où se trouvait l'entrée des cailloux. Tout y était calme, mais aucune des deux femmes ne l'attendait. Gaétan chercha un coin ombragé pour y cacher les chevaux et se dirigea vers l'entrée qu'il ne connaissait pas de l'extérieur. Les rochers s'étendaient à l'est du parc et formaient un gros bloc adossé à la colline qui cachait le château. Le jeune homme s'engagea entre deux rochers qui semblaient être des bornes. Il fallait presque aussitôt grimper sur plusieurs pierres en gradin pour parvenir à une petite plate-forme de galets dissimulée par le roc. Il cherchait une ouverture entre les rochers entourant cette partie plate, lorsqu'il entendit un bruit de frôlement à deux pas de lui. Il vit émerger Dame Irène, vêtue comme un homme et portant chapeau, la dague au côté. Elle suffoquait un peu de son ascension, étant donné sa corpulence. Elle enjamba le dernier degré de l'échelle de fer, l'air affolé malgré son courage. "Ils ont enfoncé toutes les portes d'accès, dit-elle, je m'apprêtais à partir en courant dans le sous bois avant qu'ils ne parviennent à l'appartement. Je ne sais par quel côté ils arrivent, ajouta-t-elle, j'ai entendu une voix de femme appeler mon nom, puis plus rien, et j'ai vivement grimpé ici. Ils ne sauraient être loin, mais j'espère qu'ils ne trouveront pas de sitôt les deux orifices.

Pour Gaétan, l'appel entendu par la gouvernante ne faisait aucun doute, il s'agissait de la voix de Mariette. Le jeune homme ne prit pas le temps de se perdre en conjectures, réfléchissant rapidement à la difficulté de la situation, il suggéra avec fermeté à Dame Irène d'enfourcher l'un des chevaux, s'il ne revenait pas dans les dix minutes qui suivaient. La bonne Dame ne voulait rien entendre et désirait attendre son retour et celui de Mariette. Gaétan réussit à la convaincre que, plus elle attendrait, plus elle mettrait sa vie en danger et qu'il était nécessaire d'avertir Demoiselle Agnès et son père de la situation où Mariette et lui-même se trouvaient. En la quittant, le jeune homme chargea Dame Irène de transmettre à Agnès et Grégoire combien il les aimait. Il essayait de dominer l'émotion qui faisait trembler sa voix, un pressentiment de tristesse indicible l'envahissait. Il embrassa Dame Irène, et s'engouffra dans la cheminée, après un dernier signe d'adieu.

Dès qu'il eut atteint l'âtre de la cuisine, Gaétan entendit des rumeurs qui venaient à travers la chambre et le salon, du corridor d'accès que les hommes du Chevalier venaient de découvrir. Mariette avait-elle été prise au moment où elle franchissait la porte de la chambre de tortures, en direction des appartements ! Gaétan ne voyait que cette conclusion. Connaissant sa tante, elle n'aurait pas parlé, surtout dans un aussi court laps de temps. Pouvait-il encore lui venir en aide. Il se cacha dans un placard qu'il avait découvert lorsqu'il cherchait récemment de l'huile pour garnir la lampe. Les bruits se rapprochaient, le Chevalier devait mener les recherches. Gaétan l'entendait donner des ordres à voix forte et triomphante, lui semblait-il ! L'assassin du Comte pensait-il qu'il trouverait sa fille derrière ces portes et se disait-il qu'il allait devenir propriétaire de tous ses biens !

La porte du salon s'ouvrit brutalement, Gaétan entendit le pas rapide de l'homme en direction de la chambre et le cri de dépit de n'y trouver personne ! Il avisa la porte menant à la cuisine et la poussa violemment avec sa botte. N'y trouvant personne, il ne chercha pas plus loin et se retourna vers le chef de ses troupes :                                      .
- « Questionnez la femme, hurla-t-il d'une voix de stentor, qu'elle parle, ou torturez-là, ricana-t-il, nous l'avons trouvée dans la pièce ad hoc ! »                   .  
Ainsi Gaétan savait-il Mariette toujours en vie ! Avait-elle pu garder sa dague ! Il en doutait, avait-elle pu dissimuler cette arme à la fouille des sbires du Chevalier. Quelles chances avait-il de pouvoir la sauver. Combien de temps sa tante tiendrait-elle à la torture. En un instant il n'eut plus à se poser la question, car il entendit, venant du corridor, un grand cri de rage, la voix du Chevalier qui tonitruait : - "Vous ne pouviez pas vous rendre compte qu'elle possédait une arme ! Quel est le drôle qui l'a fouillée, que je l'étripe ! »                                 .  
La voix s'estompa… Le Chevalier s'était vivement éloigné pour constater l'état de Mariette et juger s'il pouvait encore obtenir d'elle quelques renseignements.

Hors, Mariette s'était frappée mortellement, mais pas assez directement pour que le trépas n'advienne immédiatement. Elle avait encore tous ses esprits et il lui vint à l'idée de perdre le Chevalier dans le dédale des couloirs secrets pour faire gagner du temps à Gaétan qu'elle imaginait en mauvaise posture. C'est ainsi que ce dernier entendit le Chevalier et quelques hommes, revenir vers le salon et chercher la porte qui menait au couloir du château. Bien sûr, ils fulmineraient en se retrouvant devant la porte de la chambre de tortures, par laquelle ils étaient entrés, mais la montée vers l'oratoire et le passage indiqué, les occuperaient ensuite un certain temps.

Bit10058 homme renaisGaétan ne pouvait deviner leurs recherches, mais il pensait pouvoir venir en aide à sa tante et il sortit de sa cachette dès qu'il n'y eut plus de bruits. Il s'empara d'une lampe à huile qu'il savait trouver dans un autre réduit, la vérifia et ouvrit la porte de la cuisine. Il emprunta le corridor, l'escalier puis le couloir qui menait à la chambre de tortures. Tout était désert. Tendant l'oreille contre la porte de la pièce fatale, il entendit une respiration très faible, tout en constatant que la porte était entre ouverte. Il poussa cette dernière, très doucement et se trouva dans la pièce sombre et désertée également. La pauvre femme sans force et mourante ne les avait pas inquiétés et ils l'avaient laissée gisante au sol, seule pour mourir et sans l'achever.

Gaétan se précipita pour lui porter secours, mais au premier coup d'oeil, il jugea de l'inutilité de ses espoirs, le coup porté au ventre était sans rémission. Le jeune homme se pencha sur Mariette et murmura à son oreille pour se faire reconnaître d'elle. Elle ouvrit péniblement les yeux et hacha ces quelques mots dans un dernier soubresaut de lucidité                                    .                                
- « Pars, il en est encore temps, je le ai envoyé se perdre dans les couloirs secrets. »
Gaétan ne voulait pas abandonner celle qui avait été une mère pour lui. Il souhaitait être présent, tendrement, jusqu'à son dernier souffle. Mariette haletait péniblement, pressant son ventre douloureux et béant. Elle articula :                           .
- « J'ai soif ! »                                                     .
Le jeune homme savait qu'il ne fallait pas boire avec une blessure au ventre, mais il inspecta la pièce du regard, en vain. Il songea à repartir vers l'appartement, mais il aurait l'air de l'abandonner et au point où elle en était, il ne la retrouverait plus vivante à son retour. Il lui caressa la main, la prit dans les siennes. La pauvre femme gémit et s'agrippa à la main de son garçon, elle entre ouvrit les yeux. Son regard suppliant semblait l'implorer, qu'il parte et sauve sa vie. Aux portes de la mort, elle sentait le danger fondre sur lui. Il l'embrassa tendrement et la sentit partir vers cet au-delà qui n'est qu'Amour !

Il restait là, prostré, penché sur ce corps sans vie, priant. Le temps s'écoula sans qu'il n'y prît garde, et c'est le bruit de pas résonnant dans le couloir venant du pavillon qui le fit sursauter. Trois hommes entrèrent. Ils avaient trouvés les clefs sur Mariette et étaient allés inspecter cette partie secrète. N'ayant débusqué personne, ils venaient au rapport, pensant trouver en ce lieu, leur chef ou le Chevalier. Apercevant Gaétan courbé vers sa tante, ils s'en emparèrent aussitôt. L'un des hommes partit prévenir le Chevalier, en passant par la porte donnant directement dans le couloir menant au château. Les deux autres, accrochèrent le jeune homme à un système de poulies fixé au plafond dans la partie nord de la salle. Gaétan, lors de ses précédents passages dans cette chambre lugubre, n'avait pas observé cet engin de tortures, s'étant préoccupé seulement, du soupirail à l'ouest et des portes, au sud qui était close et celle de l'est par laquelle il était passé dans les deux sens. Celle du nord toujours franchie rapidement, ne lui avait pas laissé le loisir de constater son sinistre environnement.

Le système de poulies, auquel ses gardes l'avaient attaché, était fixé sur une poutre du plafond qui formait un cadre avec deux autres, sur les côtés, et une quatrième au sol. Sur celle-ci coulissaient les chaînes qui s'enroulaient ensuite sur un treuil à manivelle à double gorge. Pour le moment ses pieds reposaient sur cette poutre, au sol, sans écartèlement. Seuls ses bras étaient étendus, mais à la longueur normale, sans effet d'élongation. Le dispositif, hélas, laissait très bien supposer son emploi lorsqu'un homme était soumis à la question.

Pendant les longues minutes qui succédèrent à sa capture, Gaétan eut tout loisir de se souvenir des frissons qui l'avaient parcouru lors de ses précédents passages dans ce lieu, comme s'il avait eu la prémonition de ce qui l'attendait un jour tout proche.

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- Chapitre I - Karmas – Extrait IX -

I Haut de page : Prémonitions I

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre I - Karmas - Extrait IX - Prémonitions
« La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine »

Date de dernière mise à jour : 12/04/2020