Première partie - Au delà du présent - 2032 - 2065


Eyes3 mic

CHAPITRE I - Karmas

Extrait I - Songes

Grape vine

Neuf novembre 1998. Un curieux rêve se présente à moi et me réveille. Il me tient dans une demi-conscience et se déroule devant moi comme un spectacle ! …

Bit01z37 jeune fem fdb tNous étions en 2065, la scène se passait dans une petite ville de campagne des Etats-Unis d'Amérique. Le personnage me paraissait être moi-même, quant au ressentir interne. C'était une jeune femme de trente-trois ans environ, aux longs cheveux blonds et aux yeux d'un vert changeant, le visage avait des traits familiers, puisqu'ils me paraissaient être les miens.                             

Elle était vêtue d'un uniforme de policier avec un couvre-chef formant une casquette féminisée et arborait un revolver au côté.

Dans la séquence de vie où j'accédais, elle venait de constater que ses supérieurs hiérarchiques de deux grades différents, formaient une équipe assez dépravée avec d'autres policiers du service ! Notamment, leur chef, Eddie, avait une réputation de coureur de jupon à succès, de tête brûlée, de chef tyrannique. Il n'avait de respect pour personne et méprisait particulièrement les femmes tout en abusant sans sentiment de leur présence, selon son bon plaisir.

L'officier qui était sous ses ordres ne valait guère mieux, sinon pire ! Il ne bénéficiait, de plus, ni de son charme physique, ni de son savoir-faire auprès des femmes. Cela ne l'empêchait pas de vivre au même rythme que son chef et de l'imiter dans tous les domaines sans aucune finesse !

Les femmes et les hommes des différentes brigades étaient plus ou moins du même acabit. Mickaëla se demandait pourquoi elle avait eu la malchance de "tomber", la veille, dans ce poste qui lui paraissait pourri !

Comme elle était agréable à regarder, elle avait déjà entendu des "vertes et des pas mûres" depuis son entrée. La jeune femme n'était pas bégueule, mais elle n'aimait pas ce genre-là et jusqu'ici elle n'avait pas rencontré dans son travail de tels individus ! Ils semblaient faire la loi sur la place, parlaient haut et buvaient beaucoup hors service, peut-être même en service ! …

Le matin même, lors d'une altercation avec un groupe de casseurs qui s'était terminée par l'arrestation de ces derniers dans une piscine privée, le chef avait plongé le premier tout habillé. Il avait combattu hardiment pendant près de dix minutes dans l'eau, avant d'en ressortir dégoulinant tenant son homme au collet. Il s'était dévêtu devant elle jusqu'au slip qu'il avait gardé. Puis s'approchant d'elle et écartant le slip de sa taille, il lui avait dit d'un air prometteur : "Regarde un peu par-là, ce qui t'attend !" Ceci en jetant un bref regard vers son membre viril qui paraissait, au demeurant, très vigoureux !

Mickaëla n'avait pas bronché. Son regard s'était porté involontairement sur "l'objet" présenté mais d'un coup d'œil si discret, qu'étant donné la proximité du sujet, nul ne pouvait définir si elle avait pu apprécier ! Pas même Eddie, car elle avait les yeux baissés au moment de son apostrophe. Il avait toutefois réagi en ricanant et murmurant entre ses dents en s'éloignant d'elle : "Tu ne tarderas pas à faire connaissance avec ce que tu parais négliger ! " Mickaëla en avait conclu que toutes les femmes du service avaient dû se trouver dans l'obligation de devoir en passer par là, pour garder leur place. Comme elle jugeait rapidement qu'elle désirait en partir très vite, elle se dit qu'il fallait qu'elle se prépare à refuser habilement tout contact.

Mickaëla savait que le soir même, un vendredi, tous "fêteraient" son arrivée dans le service à grand renfort de bière brune qu'ils semblaient tous fortement apprécier. Elle essayait d'imaginer un plan de retraite stratégique, tout en observant au maximum le comportement des deux hommes qui l'inquiétaient le plus, c'est-à-dire, son supérieur direct Whitney et le chef Eddie.

Durant la journée qui devait être décisive pour le choix de sa place de coéquipière, elle mit à profit toutes les occasions de mieux connaître les deux compères. Certains dans le service se firent un plaisir sadique de lui raconter leurs bons comme leurs pires exploits !

La soirée commença par un repas au menu assez sympathique, mais où la bière coulait déjà à flot et où les plaisanteries lourdes volaient très bas ! …

Mickaëla était coincée à gauche par Whitney qui la "reluquait" d'un air goguenard et gourmand, de la même manière qu'il goinfrait son repas et avalait sa bière en claquant la langue, tel un fin connaisseur qui apprécie les plaisirs qu'il prend sur l'heure et ceux qu'il imaginait pouvoir prendre bientôt !                         .  
De l'autre côté se tenait un garçon assez déluré mais qui semblait intéressé par sa voisine de droite et plus encore par un certain Tchin -Taï, aux magnifiques yeux en amande, qui n'était pas très loquace et placé de l'autre côté de sa voisine de table.

Mickaëla dût subir durant tout le repas les pressions du genou de Whitney et sa conversation coupée d'éructations bruyantes émises de façon répétée, ce qui n'était pas étonnant si l'on considérait tout ce qu'il absorbait ! La jeune femme avait fini par se mettre de biais, puisque son voisin de droite ne s'intéressait pas à elle.

En face, l'observant comme un chat aux aguets, s'était placé Eddie. A ces côtés, Florence et Violène, deux filles robustes et pleines de vie qui avaient l'air de "croquer la pomme" avec plaisir et d'avoir actuellement les faveurs d'Eddie qui se tournait alternativement vers l'une ou l'autre, les tripotant sans vergogne. Elles se laissaient faire sans aucune gêne, habituées à ses manières et ayant sans doute tâtées plusieurs fois du "superbe objet" qu'Eddie semblait proposer avec beaucoup de largesse !

Mickaëla ne savait pas ce qui la rendait le plus mal à l'aise ! Le regard d'Eddie qui semblait faire de la provocation sous ses yeux ou la présence bruyante et envahissante de Whitney qui la coudoyait !

Après ce repas qui lui sembla interminable, et les nombreux verres levés, toutefois, en son honneur, accompagnés de plaisanteries d'un goût douteux, Eddie proposa de terminer la soirée chez "Taupin" un bar français où ils aimaient à se retrouver. Tous acceptèrent joyeusement, sauf ceux qui étaient de garde et regagnèrent leur poste plus qu'éméchés pour la plupart ! … Mickaëla aurait bien aimé refuser mais c'était "sa soirée" et elle savait qu'elle ne le pouvait !

Au sortir de la salle de restaurant, Whitney la serrant de très près lui dit : "Viens, je t'emmène sans ma voiture". Voyant son hésitation, il apostropha Eddie qui sortait flanquer des deux femmes qu'il tenait par le cou : "La petite nouvelle ne semble pas apprécier ma proposition de conduite" ricana-t-il en direction de son supérieur ! Celui-ci haussa les épaules d'un air indifférent en se dirigeant, lui-même, vers son véhicule. Puis, soudain se ravisant, il lâcha brutalement ses deux compagnes, dont l'une, la plus grande, la blonde plantureuse, tituba sur le bas côté de la route, rattrapée de justesse par Florence ou Violène, Mickaëla ne savait pas encore les distinguer l'une de l'autre !

Eddie qui ne donnait pas l'impression d'avoir bu exagérément, s'approcha du couple formé par Whitney et Mickaëla, d'une main ferme il écarta son sous ordre, en lui disant d'une voix qui n'admettait aucune réplique : "Ce soir, c'est moi qui accompagne la jeune fille ! "

Whitney ne se le fit pas dire deux fois, il se dirigea d'un pas mal assuré vers Florence et Violène, les prit chacune par un bras et les entraîna vers son véhicule.

Pendant ce temps, Eddie qui semblait tout à coup avoir changé d'attitude, présenta cérémonieusement son bras arrondi à Mickaëla et lui murmura : "Venez, ma chère, nous allons nous rendre au bar ensemble."

Cette dernière eut l'impression très nette qu'il prenait le chemin des écoliers pour se rendre au bar qui ne lui avait pas paru si lointain ! D'instinct elle se tint sur ses gardes, prête à sauter de la voiture qui roulait très doucement, si un geste équivoque l'y obligeait. Il se passa un court temps de silence, puis Eddie dit d'une voix douce et chaleureuse tout en la regardant en biais : "Parlez-moi de vous ? " Mickaëla réalisa que depuis qu'il s'était proposé pour l'accompagner, Eddie ne la tutoyait plus comme il le faisait lui-même ainsi que tous ses subalternes, depuis son arrivée.

Elle ne savait trop que penser de cette nouvelle attitude ! La rumeur lui avait fait connaître qu'Eddie était un charmeur, qu'il savait s'y prendre avec les femmes. La jeune femme était doublement sur ses gardes. Elle se dit qu'un peu de la stratégie imaginée dans la journée ne nuirait pas pour repousser, sans le vexer, les travaux d'approche qu'elle sentait venir.

Eddie avait tourné la tête pour regarder la route. Elle pouvait contempler son profile et constater que celui-ci était de type méditerranéen, le nez un peu court, comme le nez grec. Bien sanglé dans son uniforme qui était de bonne coupe, il avait une certaine allure cet Eddie et quand il lui parlait avec respect, il semblait un tout autre homme ! Une imperceptible impression de déjà vu et connu l'envahissait sans qu'elle ne comprenne réellement la cause…

Il fallait qu'elle dise quelque chose ! Elle n'avait pourtant pas envie de parler d'elle ! Jusqu'à son arrivée hier, dans ce service qui la choquait par sa tenue générale, elle avait eu une vie assez calme et facile au sein d'une famille unie. Cela si l'on faisait exception d'un drame survenu après ses dix-huit ans. Son père policier gradé, juste et aimé de tous l'avait par son exemple, incitée à choisir ce métier. Elle considérait, elle-même, ce dernier comme le moyen d'être au service des autres. Cela d'une manière différente d'un certain souvenir incontrôlable qui lui revenait périodiquement, comme faisant partie d'une vie antérieure et qu'elle arrivait difficilement à chasser, comme s'il lui rappelait sans cesse qu'elle avait quelque chose à terminer …

Sa mère, au caractère fortement trempé, avait été un soutien constant pour son père tout au long de leur vie commune et femme compréhensive pour son métier à risques. Maintenant encore, alors qu'ils approchaient de la retraite, ils se promettaient de finir ensemble une vieillesse heureuse.

Pendant qu'elle remuait pour elle-même tous ces souvenirs, Mickaëla sentait le regard d'Eddie se poser de nouveau sur elle. Il semblait à la fois calme et impatient d'entendre sa réponse. Il avait dû prendre le parti de ne pas la brusquer pour arriver à ses fins, pensa-t-elle ! Elle attaqua brusquement au lieu de répondre à sa question : "Vous ne semblez pas être réellement l'homme que vous voulez paraître ? " Eddie sourcilla, sembla ralentir encore l'allure du véhicule mais ne proféra pas une seule parole. Il paraissait vouloir la laisser se débrouiller avec sa propre question ! Mickaëla se dit que la partie serait rude, que l'homme était sans doute plus fin qu'il ne le laissait croire !

Puisqu'ils se laissaient mutuellement sans réponse, peut-être pouvait-elle laisser la conversation en suspens, sans continuer ni dans un sens, ni dans l'autre ! D'ailleurs le bar ne devait plus être très loin ! Elle devait s'être trompée sur la distance à parcourir ou inattentive et peut-être qu'Eddie en avait-il profité poursuivre le chemin, car elle ne voyait toujours pas de bar à l'horizon. La nuit tombait maintenant très vite. C'était la fin de l'été et le repas avait un peu traîné en longueur. La jeune femme aurait aimé être rentrée chez elle où elle avait fort à faire pour ranger le contenu des cartons de déménagement et installer son logement le plus confortablement possible. Il n'en était rien, son chef continuait une route qu'elle ne connaissait pas encore et attendait d'elle une poursuite de la conversation engagée soit par lui, soit par elle-même. Il ne se montrait pas pressé, loin de l'apparence de l'homme qu'elle avait pu observer depuis son arrivée et cela perturbait la défense qu'elle avait mise au point.

"J'ai cru discerner, en vous observant cette après-midi, attaqua-t-elle de nouveau, une lueur de tristesse dans votre regard, comme si vous cachiez une lourde peine sous des dehors discourtois et forcés ? ! " Elle se disait, si je lui donne l'impression d'être intéressée par lui, peut-être me considérera-t-il autrement que les filles faciles qui l'entourent ! Il m'a déjà prouvé qu'il pouvait être plus respectueux qu'à l'ordinaire, essayons de gagner du terrain sur ce plan-là !

Eddie parut s'animer un court instant, lui jetant un regard presque furtif. Celui ou celle qui l'aurait observé à cette minute précise, aurait pu constater l'apparition de cette lueur de souffrance réprimée en un éclair et qui se transforma en un rire sardonique accompagné d'une phrase cinglante : "Ma petite nouvelle veut échapper à la trique, semble-t-il ?" Ce retour vulgaire au sujet qui apparemment le préoccupait seulement, remis aussitôt Mickaëla sur ses gardes. Comment se sortir de cette situation périlleuse sans égratignure ? …

L'homme constatant que sa phrase lui avait fait, probablement, perdre du terrain, changea à nouveau de tactique. Reprenant un ton bon enfant, presque paternel, il lui dit : "Allons mon petit, ne vous formalisez pas, la vie n'est pas drôle, je plaisantais voyons ! " Eddie accompagna cette phrase d'un sourire que l'on pourrait qualifier de "bon", tout en tapotant en "tout bien, tout honneur" la cuisse de sa passagère ! Celle-ci préféra ne pas réagir, d'autant qu'elle voyait clignoter l'enseigne lumineuse du bar "Chez Taupin" maintenant tout proche.

A peine étaient-ils entrés dans le bar, qu'Eddie l'entraîna vers le comptoir. Mickaëla n'aimait ni les bars, ni être juchée sur un tabouret. Elle déclina l'invitation de son chef à s'y installer. Elle lui indiqua qu'elle préférait être assise à une table, d'autant que Whitney trônait déjà au comptoir entre les deux filles passablement éméchées. Eddie s'inclina à sa demande et ils s'installèrent à une table un peu à l'écart …

Les regards convergèrent vers eux dès qu'ils s'attablèrent. Les petites phrases, soit assassines pour la jeune femme, soit sous-entendues pour l'homme dont la réputation n'était plus à faire concernant le beau sexe, fusèrent de toutes parts, l'équipe étant disséminée dans la salle aux lumières tamisées.

Eddie, d'un revers de main et d'un coup d'œil sévère, balaya la gouaille des importuns. Tous se jetèrent un clin d'œil entendu et se turent. Le chef voulait avoir les mains libres pour opérer. Mickaëla comprit rapidement leur mutisme, car quittant sa tête des mauvais jours, en quelques secondes, son compagnon arborait le plus charmeur des sourires. Il fallait jouer serré si elle ne voulait pas à court terme se trouver dans une situation délicate, en devant répondre carrément, non, aux avances de son supérieur !

Elle prit d'instinct les devants, en lui demandant de sa voix la plus suave, s'il était marié ? Cela parut le surprendre ! Il allait lui répliquer : "avez-vous des intentions, ma belle enfant ? " Mais il se ravisa et lui répondit simplement la vérité. Sans qu'il n'y prit garde, sa voix avait pris une intonation grave et triste à la fois, quand il lui dit : "J'ai été marié, il y quelques années et j'avais quatre enfants. Il y en a deux dont je suis sûr, parce qu'ils me ressemblent ! … "Pourquoi dites-vous, j'avais ? " Le regard d'Eddie se voila et une note d'amertume dominait dans sa voix lorsqu'il reprit : "Oh ! Ils sont grands maintenant. Lorsqu'ils étaient petits, Monica leur a dit pis que pendre de moi et ne voulait pas qu'ils me revoient et elle a réussit ! A l'heure actuelle, elle n'aurait pas tort mais lorsqu'elle a commencé ce manège, ce n'était pas vrai. Cependant, ils ont cru tout ce qu'elle inventait. J'ai déraillé voyant cela, après qu'ils me laissèrent tomber.

Eddie était tout étonné par ce qu'il s'entendait dire ! Depuis que ces événements, qui étaient véridiques, s'étaient passés, il n'avait jamais parlé à quiconque de ses malheurs ! Si, peut-être, une fois, à Whitney. Ce dernier ne voulut pas croire qu'il avait pu, un jour, être différent de ce qu'il était devenu maintenant ! Aussi, scrutant le visage de son interlocutrice, il s'attendait à une attitude étonnée et incrédule. Il n'en fut rien. Mickaëla devint soudain attentive et sa voix monta grave et douce, lui sembla-t-il, lorsqu'elle lui demanda les noms de ses enfants ? Les deux qui me ressemblent s'appellent Bruno et Isabelle … Sa voix se brisa et il s'arrêta net, envahit par un sentiment de tendresse qu'il n'avait plus éprouvé depuis bien longtemps. Cela lui faisait mal et pourtant, pouvoir parler à quelqu'un qui l'écoutait avec sollicitude lui donnait une sensation de bien-être indéfinissable. Il regarda Mickaëla avec détresse, quêtant presque sa compassion, comme un baume à mettre sur sa plaie toujours vive.

Elle lui apportait beaucoup plus, mais cela, il ne le comprit que bien plus tard. Elle lui murmura :

- "Les deux autres enfants ne se nomment-ils pas Eric et Sophie ? "

Eddie dévisagea la jeune femme attentivement, comme s'il cherchait à la reconnaître. Plissant le front, ses sourcils qu'il avait épais, se rejoignirent et son regard interrogateur se planta dans les yeux quêteurs de Mickaëla. "Comment savez-vous leurs prénoms, lui dit-il ? " La jeune femme parut vaciller sous la confirmation ainsi exprimée par le père des enfants. A ce moment, la commande d'alcool qu'ils avaient faite au comptoir, arriva sur leur table et Mickaëla s'abstint de répondre devant la serveuse. Cette dernière dévisagea Eddie comme si elle le voyait pour la première fois, alors qu'il était un habitué du bar ! L'on pourrait dire même, un pilier ! … Le visage de l'homme était, pour elle qui le connaissait à l'œuvre, sarcastique et sardonique, transformé et presque lumineux ! Ses yeux brillaient, mais ce n'était pas de convoitise lubrique. C'était autre chose, comme s'il venait d'entrevoir le paradis !

Anna servait, attentive à ne pas faire tomber une goutte de whisky, breuvage peu habituel pour Eddie qui buvait toujours de la bière. Ernesto, le barman, lui avait dit en lui donnant le plateau et la bouteille de malt : "Il est bizarre, le chef aujourd'hui, (il disait toujours, le chef, en parlant  de Eddie), il ne s'accoude pas au comptoir, il va s'asseoir à une table, dans un coin tranquille, il boit du whisky et m'a demandé un pot de glaçons. La fille, là, elle doit être super pour qu'il change ses manières ! "

Anna voyait bien qu'il se passait quelque chose entre ces deux-là ! La jeune femme avait aussi un regard, à la fois, troublé et lumineux … Comme l'espérance ! La serveuse sentait qu'elle dérangeait et s'étonnait encore qu'Eddie ne le lui ait pas fait comprendre à sa manière coutumière, en lui tapant sur les fesses ! …

Eddie ne se préoccupait que de la réponse qu'il attendait. Cette dernière tomba sous la forme d'une question tout à fait inattendue :

-"N'avez-vous pas, par moments, l'impression d'avoir vécu une autre vie qui vous reviendrait par bribes. Croyez-vous aux karmas ?"

L'homme était à cent lieux de ce sujet et la question lui paraissait totalement saugrenue. Il se rembrunit. Son ciel s'était soudainement couvert. Il ne savait pourquoi il sentait monter en lui une sourde rancœur, comme si une chose précieuse venait de lui échapper. Il se demandait si c'était par la faute d'Anna, qu'il avait à peine aperçue, que le charme avait été rompu ! … Eddie plongea son regard dans celui de Mickaëla qui semblait un peu surexcitée, ne lui répondit pas, mais reformula sa question d'avant l'interruption :
-"Comment savez-vous le prénom de mes deux autres enfants ? "
Mickaëla soupira. A quoi bon, se dit-elle, il ne me croira pas si je lui parle de cette vie antérieure qui fait de plus en plus surface en moi-même. Cependant, comme pour elle-même, elle murmura :

-"Vous vous appelez Edouard n'est-ce pas ? "                       .
Eddie sursauta, la regarda de travers et lui dit brusquement en pointant l'index dans sa direction : "Vous, vous avez eu accès à un dossier me concernant. Vous ne seriez pas, par hasard, une "fliquette" de contrôle ? " Sa voix avait repris cet accent désagréable, pour ne pas dire vulgaire, qui sonnait comme un glas aux oreilles de la jeune femme. Elle sourit tristement et lui dit au bord des larmes :

 -"Je constate que vous ne désirez même pas écouter mon histoire qui vous expliquerait pourquoi je peux vous dire votre prénom et ceux de vos enfants."
Son air était si lamentable que le cœur d'Eddie, qu'il pensait ne jamais sentir battre à nouveau avec tendresse pour une femme, se mit à s'émouvoir devant ce petit visage tragique dont le charme était certain.

Reprenant la voix chaleureuse et conciliante du début de l'entretien, il lui sourit amicalement et lui assura qu'il aimerait entendre sa révélation. Autour d'eux, régnait le brouhaha habituel à ce lieu. Cependant, un observateur attentif aurait pu saisir les regards furtifs que les gars et les filles de l'équipe lançaient fréquemment dans la direction de leur chef. Ils paraissaient surpris de son attitude de ce soir et ne pouvaient apercevoir son visage que de profil, car, fait inaccoutumé, Eddie s'était assis face à leur coéquipière et dans un coin plus calme.

Il se faisait tard et Mickaëla désirait rentrer chez elle. Le fait qu'Eddie veuille bien prendre le temps d'écouter son histoire la rassurait un peu sur son sort à venir dans l'équipe. Cependant, ce qu'elle avait à lui expliquer était fort long et elle n'avait nullement l'envie de prolonger la soirée dans ambiance de gens, en état d'ébriété, pour la plupart. Elle tenta d'expliquer à son chef que le lieu n'était guère propice à sa narration et que cette dernière prendrait un certain temps. Il tiqua un peu, mais il vit dans ses yeux qu'elle était sincère et n'insista pas, il lui dit même : "Je vais vous faire raccompagner par celui de mes gars le moins embrumé. Ne vous étonnez pas si je vous tutoie dans l'équipe, croyez-moi, cela vaut mieux ainsi pour nous deux !" Son regard s'était fait plus appuyé en terminant sa phrase. Il passa comme un message, un court instant, entre eux. Mickaëla s'en trouva rassérénée pour la poursuite de son activité dans l'équipe et Eddie fut soulagé de constater que le regard de la jeune femme ne lui était plus hostile.

Il héla Marc, un jeune garçon costaud à l'expression franche. Sans doute le jugeait-il le plus sain de l'équipe. Il lui prescrivit de raccompagner Mickaëla jusqu'à sa porte avec correction. Il prononça ce dernier mot avec fermeté et un coup d'œil significatif. Marc salua son chef, s'inclina avec une déférence, apparemment, non feinte devant sa collègue, en s'exclamant : "Je suis au service de Madame ! "Il arborait un sourire joyeux et légèrement moqueur, mais il était, au demeurant, de ceux qui paraissaient plutôt sympathiques à Mickaëla. Elle se leva, tendit la main à Eddie qui la serra avec beaucoup de douceur. Elle salua à la ronde et fit semblant ne pas entendre les phrases plus ou moins grivoises qui lui sautèrent aux oreilles. Elle poussa un ouf ! de soulagement quand la portière fut galamment refermée sur elle par son jeune collègue. Ce dernier lui demanda si elle savait qui serait son coéquipier et elle réalisa à ce moment précis qu'il n'en avait même pas été question. Elle le lui précisa en se demandant dans son fort intérieur, si ce n'était pas lui qui serait l'élu, puisque son chef l'avait choisi, ce soir, comme garde du corps. Le jeune homme qui avait vingt-trois ans, n'était pas tout à fait un bleu, ni dans son travail, ni auprès des femmes. Il savait reconnaître lorsque ces dernières devaient être traitées avec respect et il avait apprécié d'être choisi par son supérieur, qu'il admirait, tout en réprouvant parfois son attitude hors du service.

Marc ne se sentait pas très loquace et pria Mickaëla de l'en excuser. Elle ne s'en formalisa pas, tout à ses pensées concernant la soirée. Ils continuèrent la route qui les menait à la demeure de Mickaëla en silence, bercés par le ronron du moteur. Arrivant devant l'immeuble bas où la jeune femme avait loué un appartement de trois pièces au dernier étage, Marc arrêta son véhicule. Il ouvrit sa portière et se précipita pour ouvrir celle de sa collègue et avec un sourire sincère lui souhaita une bonne nuit. Cette dernière le remercia en lui rendant la pareille. Elle descendit rapidement de voiture et, la clef déjà prête à la main, l'introduisit dans la serrure de la porte commune de l'immeuble. Elle s'engouffra en quelques pas assurés dans l'escalier, ce bâtiment bas ne possédant pas d'ascenseur.

Mickaëla jugeait que sa soirée n'avait pas été catastrophique comme la journée le lui avait laissé craindre et s'estimait heureuse qu'elle se soit terminée sans contrainte d'aucune sorte. Cet Eddie n'était certainement pas l'homme qui lui avait été annoncé. Finalement, elle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait émis, elle-même cela à tout hasard, pour s'en protéger comme d'une cuirasse !

L'avenir lui dirait si ce qu'elle avait entrevu ce soir coïncidait avec ce passé antérieur qui l'envahissait sans cesse depuis qu'elle avait accepté ce poste !

Tout en se déshabillant et se douchant, Mickaëla repensait au moment où elle avait été visitée par ces "transferts" vers le passé inconnu où elle n'était pas toujours une femme, ni même, un être humain. Elle se demandait si elle ne ferait pas mieux, pour ce qu'elle révélerait à Eddie, de s'en tenir uniquement à la plus récente vie qu'elle commençait à peine à aborder depuis l'annonce de sa mutation à X. Tout le reste lui paraissait difficile à faire accepter, d'autant que l'homme semblait ne pas être de ceux qui acceptent l'incontrôlable !

En terminant ses ablutions, la jeune femme laissait son esprit remonter le temps. Constatant combien cette marche à reculons comportait d'étapes rencontrées depuis l'âge de seize ans, époque de son premier amour déçu.

Jean-Jacques dont la famille était israélite et française, était son compagnon d'enfance avant d'être élève puis étudiant à ses côtés. Pour Mickaëla, dès son plus jeune âge, elle avait considéré Jean-Jacques comme son petit fiancé et c'était réciproque. Les familles se fréquentaient peu, mais les enfants étaient toujours l'un chez l'autre et aimaient jouer ensemble aux jeux calmes, comme à ceux plus excitants. La scolarité commune les avait d'autant plus rapprochés, qu'ils se complétaient par leurs dons réciproques et s'aidaient intelligemment dans leur travail. Une grande tendresse et une compréhension de chaque instant faisaient d'eux des inséparables que leurs familles voyaient bien unis, à long terme, car ils étaient bien jeunes pour augurer de l'avenir. Pour eux, c'était leur avenir en filigrane qu'ils se préparaient à vivre, avec l'intention commune d'entrer à l'Academy de Police.

Un drame imprévisible mit fin brutalement à ces rêves d'avenir commun. Le père de Jean-Jacques accidenté de la route, mourut sur le coup, un soir de printemps, en rentrant de son travail. La mère du jeune homme, sans ressource et avec quatre enfants à élever, préféra regagner la France où se trouvait toute sa famille. Elle n'envisageait même pas que son fils puisse rester faire ses études aux USA dans la famille de son mari, réduite à un oncle du style oiseau voyageur et célibataire. Les jeunes gens supplièrent, pleurèrent, la mère fut inflexible, jugeant que son aîné devait prendre la relève du père décédé. Les parents de Mickaëla, dont elle était le seul enfant, n'admettaient pas davantage de se séparer de leur fille, qu'ils jugeaient trop jeune pour être certaine de son propre choix.

La jeune fille vécut douloureusement ce moment triste et déchirant que fut ce départ dès la fin de l'année scolaire. Mickaëla avait bien du mal à se remettre de cette cruelle séparation. Les deux jeunes gens échangeaient des courriers, mais Jean-Jacques ne lui laissait guère d'espoir de revenir un jour. Son grand-père maternel formant de beaux projets d'avenir pour lui.

 - Ce fut à la fin de cette période mélancolique où les lettres de son bien-aimé commençaient à se faire de plus en plus rares que la jeune fille fit son premier songe de retour dans le temps.

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Table des matières

- Chapitre I - Karmas - Extrait - I

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre I - Extrait I - Songes
« La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine »

Date de dernière mise à jour : 01/07/2020