Troisième partie (suite) La part de l'ombre - 1955 - 1980

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CHAPITRE VII – Le second mariage - 1973 - 1980

Extrait II - Evolutions - La vie qui va au fil du temps

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Evolutions

Cet automne 1973, Sylvie abordait sa dernière année de catéchisme. Le clergé de la paroisse du Mesnil-Saint-Denis fit appel aux mamans de bonne volonté, car les prêtres disponibles ne suffisaient plus dans ce petit village et ses environs qui avaient pris de l'extension avec les constructions en progression. Je me portai volontaire pour ma fille et notre petit voisin dont les parents s'occupaient de la ferme située devant notre maison. Ces deux enfants se trouvaient isolés par rapport à ceux du village, notre hameau étant très petit et surtout peuplé de gens âgés.

Je rentrais plus tôt le mercredi soir et j'essayais de compléter l'enseignement apporté le jeudi matin par le prêtre, en dialoguant sur les textes proposés et suscitant les réponses des enfants aux questions posées pour leur rencontre du lendemain.

- "Je me rends compte à la clarté des connaissances acquises maintenant, que je n'étais sans doute pas d'un grand secours pour les éclairer. Ce qui explique peut-être l'absence de foi de Sylvie. Il me semble que cet enseignement était peu attractif et peu enrichissant... De plus, pour Sylvie qui connaissait ma désobéissance à Dieu par mon divorce, elle pouvait d'autant plus être sceptique sur la véracité de ce que je tentais de lui communiquer, surtout si elle généralisait, par rapport à ce cas particulier, qui pourtant n'englobait pas la totalité de ma foi."

Sophie fit aussi sa communion solennelle en mai 1974, Isabelle leur aînée d'un an l'avait faite l'année précédente. Comme les deux fillettes n'étaient pas dans la même paroisse, nous fîmes la première fête, réunissant tous les membres des deux familles, à la maison le 4 mai pour Sylvie. Le dimanche suivant pour Sophie, la réunion eut lieu chez nos "ex", qui habitaient depuis quelques temps à la Louvière, près de Rambouillet. Georges avait loué notre appartement en attendant de le vendre. Maman fut invitée également à cette fête, car tous les enfants la considéraient comme leur grand-mère, les enfants de Richard n'étant pas gâtés dans ce domaine, leurs deux grands-mères ne l'étant que de nom ! ...

Philippe, lui, avait fait sa profession de foi à Saint-Lubin de Rambouillet le 8 juin 1969, dans une période bien troublée pour moi-même, mais à la fin de son année dans la pension religieuse d'Evreux, ce qui fait qu'il était bien entouré. Eric et Bruno, pourtant en de bonnes mains à Evreux chez les Jésuites, refusèrent de faire leur profession de foi cette même année. Ils étaient en révolte contre le mode d'enseignement, qu'ils reconnurent cependant très bon par la suite.

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Préoccupés par la construction de l'abattoir et des bureaux tout au long de cette année 74, nous décidâmes que nous ne partirions pas en vacances, et que nos filles resteraient avec nous à la maison qui, somme toute, était en pleine campagne.

Richard me suggéra de prendre un peu de temps pour moi-même et de faire quelques UV pour pallier le manque de soleil des vacances. Dès les premières séances, je constatais une dépigmentation de la peau sur le bas ventre, les seins et à certains endroits du cou et des épaules. Etonnée, j'en fis part à l'esthéticienne. Cette dernière me dit que cela pouvait être dû à un champignon caché dans le sable l'été précédent et qu'il valait mieux poser la question au médecin. Ce dernier interrogé, pencha plutôt pour un vitiligo, mais me fit faire un traitement au cas où les champignons seraient aussi en cause, nous n'obtînmes aucun résultat positif. Il me prescrivit de la Méladinine, mais il fallait s'exposer, une heure après son absorption, au soleil ou en cabine spéciale et il n'y avait pas localement d'équipement. Ce dernier existait à l'hôpital d'Aubervilliers mais je n'avais pas le temps de m'y rendre. Je laissai donc courir !

Il me fut donné de lire, à quelques temps de là, que le vitiligo provenait souvent à la suite d'un choc psychologique et je me dis que j'en avais reçu un de taille... renoncer à avoir un enfant de l'homme que j'aimais.

Pour faire plaisir à nos filles, puisque nous n'allions pas en vacances, Richard décida d'acheter un chien. Peut-être aussi pensait-il que cet animal remplacerait un peu l'enfant qu'il me refusait ! Une relation - qu'il avait eu du temps où il s'occupait de l'abattoir de volailles de Vaugirard - rencontrée au Salon de l'agriculture, lui dit qu'elle vendait deux Braques allemands d'un an. Monsieur X... lui proposa de venir les voir dans sa propriété. Nous nous y rendîmes un dimanche avec nos filles. Dans un pré enclos, une demi-douzaine de Braques s'ébattait, leur propriétaire nous désigna les deux qui étaient à vendre. Dès cet instant l'un d'eux nous fuit systématiquement et l'autre, vint vers nous de bonne grâce et se montra tout de suite affectueux. Celui-ci nous fut donné par le fils du propriétaire pour peu malin et il l'appelait "Counious", traduisez "con-con". L'autre était jugé intelligent mais difficile à mâter, et comme il avait déjà un an ! .... Nos filles et moi-même, fûmes plutôt attirées par le plus gentil et docile qui se mit à nous suivre dans tous nos mouvements comme s'il nous avait déjà adoptés pour maîtres. Richard hésitait, mais ne pouvant voir de près l'autre chien qui semblait vouloir nous éviter, comprenant sans doute que nous risquions de le séparer de ses congénères, il décida brusquement que nous n'avions rien à faire d'une tête de bois ! Il porta son choix définitif sur Jux, car c'était le véritable nom de celui qui devint notre chien.

Jux était tout marron avec une petite étoile blanche sur la poitrine. Sa grande passion devint rapidement d'attraper une balle de tennis au vol. Il réussit à atteindre des hauteurs prodigieuses, mais, lorsque l'on commençait à lui lancer sa balle, il ne nous lâchait plus. C'était un chien doux, docile et affectueux, ce qui compensait largement son intelligence relative. Richard n'étant pas chasseur, nous ne pûmes jamais contrôler ses qualités dans ce domaine. Je l'amenais à l'élevage quand je partais travailler. Ce dernier n'était pas enclos, mais Jux ne cherchait pas à pénétrer dans les poulaillers et revenait toujours sagement après avoir fait son tour dans les proches environs ou lorsqu'on l'appelait.

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La construction métallique du grand hangar qui allait constituer, d'un côté l'abattoir et ses dépendances, au centre la salle de conditionnement et les frigos, de l'autre côté les bureaux et garages des camions, était montée et les différents corps de métier s'affairaient pour terminer les installations intérieures pour que tout soit opérationnel à la rentrée de septembre.

De son côté, Georges avait trouvé un acheteur pour l'appartement et envisageait de construire à Gazeran. Il entendait mener cette transaction sans que je ne touche un centime de cette vente. Richard s'insurgeait de la conception injuste de son projet et me conseillait de faire une lettre au notaire, pour dire que je n'accepterais de signer la vente que moyennant un dédommagement. La proposition portait sur la somme de dix mille francs, c'était peu, mais comme Georges avait l'emprunt à rembourser, je n'insistais pas et acceptais la somme. Elle me permettait d'offrir, pour la première fois, un cadeau, vraiment personnellement, à mon mari, qui choisit une montre Seiko à quartz. Philippe faisait de la moto depuis ses dix-huit ans, je lui achetais une combinaison de cuir et des bottes, pour être certaine qu'il serait ainsi, bien protégé. Pour Sylvie et moi-même, un joli vêtement, le solde de la somme resta sagement en compte pour servir plus tard.

Dans nos nouveaux locaux, Richard et moi-même avions chacun un spacieux bureau. Celui de Richard tendu de jute naturel, fut meublé avec du mobilier rustique que nous avions au Mousseau et que nous vendîmes à l'élevage. Il s'agissait de la grande armoire Louis XIV authentique qui était plus en valeur sur un mur mieux dimensionné et sous un plafond plus haut que celui de la chambre orange. La grande table de noyer devint un vaste meuble bureau pour Richard. La tapisserie, représentant une scène de chasse Renaissance, qui ornait le mur du salon, trouva sa place tout naturellement sur le mur qui faisait face aux larges fenêtres ouvertes sur la façade opposée. Le fauteuil XVII ème, mais exécuté au siècle dernier, évacua aussi notre logis pour terminer l'ameublement de "l'antre" de mon mari. Nous fîmes l'acquisition, d'une lampe d'étain qui éclaira en décorant l'ensemble, ainsi que d'un miroir dans un cadre de bois ciselé façon XVII ème. Deux chaises, destinées aux visiteurs, quittèrent encore la maison.

Mon bureau était moins somptueux, mais plus rationnel, étant donné le travail que j'effectuais. Je récupérais le grand bureau double de notre ancien local, ainsi que l'armoire de rangement, le bureau de dactylo et son matériel, les sièges et lampe de bureau. Ma seule acquisition était une armoire à tiroirs basculants, idéale pour le classement qui est un atout lorsqu'il s'agit de tout retrouver sans hésitation ni perte de temps. Les murs étaient également tendus de jute, naturel sur deux côtés et orange sur les deux autres. J'avais trouvé des sets en paille représentant des fruits de tons différents que j'avais posés en opposition aux tons muraux. L'ensemble était résolument moderne.

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Du fait de la vente d'une partie de notre mobilier pour meubler le bureau directorial à l'élevage, nous modifiâmes quelques éléments de notre cadre personnel. Nous disposâmes les meubles du salon différemment, y ajoutant un meuble anglais dit "drapier" à multiples tiroirs dans le bas et deux portes dans le haut du corps. Il était en chêne foncé et pour le mettre en valeur, je tendis une toile de jute rouge sur le mur situé dessous la montée de l'escalier, où nous le plaçâmes. Richard y installa sa chaîne hi-fi neuve et y rangea les disques. J'investis les tiroirs avec du linge de maison.

Renonçant totalement à conserver un coin repas dans cette pièce, nous la complétâmes par un canapé arrondi, recouvert de velours bleu moyen, qui garnit l'angle nord-est de la pièce.

Nous fîmes fabriquer, avec l'une des deux portes anciennes trouvées au Marché aux puces, un petit placard qui s'inscrivit dans l'angle, ainsi qu'une grande tablette épousant la forme du canapé, ajustée juste au-dessus de ce dernier. Je plaçais, dans la niche creusée dans le mur nord et située également sur le même mur que le canapé, un vase d'opaline blanc garni d'un magnifique bouquet de fleurs artificielles qui ressortaient sur le fond rouge, équilibrant ainsi les harmonies de rouges des entre poutres, du mur ouest, de la niche nord et sur le mur est, en dégradés de rouges et de roses, une tapisserie d'art de Rambouillet, représentant "la dame à la licorne" sur champ fleuri. Richard décida d'emporter notre table basse en noyer aux Brûlins. Pour la remplacer, notre choix se fixa sur une table brasero dont le centre était protégé par un bac en cuivre, ce qui me permettait d'y placer des plantes. La surface, pour y poser un plateau, était réduite, mais la possibilité de ranger des livres dans les quatre côtés de cette table, la transformait en bibliothèque appréciable et décorative et les placards à bouteilles des angles étaient pratiques.

L'aspect de la chambre orange changea pour les mêmes raisons et parce que les deux fils de Richard ne couchaient pratiquement plus jamais à la maison. La nouvelle organisation faisait que nous les recevions maintenant le dimanche, avec Philippe de retour de chez son père. En principe, Georges accompagnait Isabelle et Sophie le samedi après déjeuner et repartait accompagné de Philippe, sauf si ce dernier partait directement à Rambouillet par ses propres moyens. Richard allait raccompagner les trois filles le dimanche matin et ramenait éventuellement les garçons. Lesquels regagnaient Rambouillet ou sa proche région, le soir avec l'un ou l'autre père, l'échange se refaisant en sens inverse.

Nous avions fait pour nous-mêmes l'acquisition d'un lit double accolé, dont le sommier Latoflex était meilleur pour la colonne de Richard. Lequel, souffrait de douleurs dans cette partie du corps depuis que nous vivions dans cette région d'anciens marécages. Notre ancien lit descendit dans la chambre orange dont je modifiais les doubles rideaux qui jusque là étaient beige, orange et brun. Pour remplacer l'armoire partie aux Brûlins, nous avions fait fabriquer sur mesure une armoire à quatre portes dont j'agençais l'intérieur rationnellement. J'habillais les portes extérieurement d'un tissu fond brun fleuri de joyeux bouquets dans les tons oranges et jaunes.

Notre chambre eut droit aussi à son rajeunissement, puisque je dus rhabiller notre nouveau lit en lui assortissant des doubles rideaux.

- Quatre mois se sont écoulés avant que je n'aie le courage de reprendre l'écriture. Les événements qui ont stoppé mon élan seront relatés aux dates auxquelles ils se sont produits. Sachez que je dois faire appel à toute ma volonté de concentration pour replonger ainsi vingt-deux ans en arrière et ce, parce que telle est la volonté divine.

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La vie qui va au fil du temps

Relisant les derniers paragraphes écrits avant cette coupure, je me rends compte que je décris toujours abondamment les lieux où nous vivons, mais les raisons en sont simples, j'ai besoin de créer, d'une part, et l'ai toujours fait, lorsque cela m'a été possible, tout au long de ma vie, d'autre part, je dois, ce faisant, chercher à éliminer le souvenir de l'appartement de mon enfance et adolescence, qui me laisse un malaise de honte que je juge ridicule maintenant et qui devait être de l'orgueil mal placé.

Nous avons vécu neuf ans au Mousseau et j'ai déjà narré les éléments qui me restent en mémoire, concernant les cinq premières de ces années. Si je survole celles qui ont suivi de 1975 à 1980, une série d'événements divers resurgissent soudain, pêle-mêle, et je vais essayer d'y mettre un peu d'ordre. Certains se rapportent à nos enfants et je serais presque tentée de les enchaîner pour chacun d'entre eux durant ces six années, puisqu'ils m'assaillent. Parce que jusqu'à vingt, vingt-cinq ans, nous avons toujours, nous les parents, l'impression d'être totalement concernés par la vie privée de nos enfants, comme si elle dépendait encore de nous-mêmes. Ce qui est faux, bien sûr, mais il nous est toujours nécessaire un certain temps de recul, pour nous apercevoir que désormais, nous sommes de nouveau seuls et qu'eux créent leur avenir sans nous. Alors nous nous posons des questions et parfois nous nous avouons n'être pas certains d'avoir fait tout ce qui aurait été le mieux pour eux, préoccupés que nous étions par, nous-mêmes, notre survie qui était en partie la leur, certes, l'évolution de nos sentiments, nos aspirations qui pouvaient aussi prendre des voies différentes avec l'âge ! 

-"Pourtant, un vécu au jour le jour serait peut-être plus réaliste, et si j'oublie des détails de leur vie, qu'importe, car ce n'est pas la leur que je suis conviée d'évoquer, mais la mienne, dans sa nudité la plus sincère possible, afin qu'elle soit témoignage aux yeux de mes sœurs et frères humains, car c'est la valeur que le Seigneur désire qu'elle ait."

Ainsi, l'année 1975 débute-t-elle par les vingt ans d'Eric, et quand je pense à lui, un retour se fait sur tel ou tels détails du passé, qui ne furent pas toujours sympathiques à mon égard et encore moins pour mes propres enfants, et je pense qu'il est préférable de les taire et de pardonner.

L'un des faits les plus marquants de cette année-là, fut sans conteste pour moi, le décès de ma grand-mère maternelle à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Elle avait vécu ses dernières années près de son fils et de sa belle-fille. Les premiers temps dans leur maison, puis la nécessité d'une vigilance plus présente, avait amené mon oncle à faire entrer sa mère dans une maison de retraite toute proche de chez eux, ce qui fait qu'elle ne se sentait pas abandonnée.

Nous nous étions rendus à Candé, Richard et moi-même, l'année précédente, mais je n'avais pas osé dire à ma grand-mère, de peur de la choquer, que j'étais divorcée et remariée. Lorsque nous la visitâmes dans sa chambre à la maison de retraite, je me souviens de m'être agenouillée à ses pieds, levant les yeux vers elle, assise dans son fauteuil. Elle m'avait regardée avec tendresse et dit : "Tu as l'air heureux !" Puis observant par-dessus mon épaule, Richard qui se tenait derrière moi, elle ajouta : "C'est ton mari ? Il a l'air gentil ! " Cette approbation m'avait comblée, venant de ma grand-mère que j'aimais beaucoup et que je considérais comme un modèle de foi, de confiance et de fidélité en Dieu. Cependant j'étais un peu gênée de n'avoir pas eu l'honnêteté de lui dire la vérité, mais il me semblait qu'il était plus important qu'elle me sache heureuse, sans que des arrière-pensées de péché se mêlent à cette constatation.

Dans la période ou elle mourut, je fus, je ne sais plus pour quelle raison, dans l'impossibilité de me rendre à son enterrement. Ce ne fut que l'année suivante que je pus me rendre sur sa tombe au cimetière de Lorient, également lieu du dernier repos de mon grand-père et de mon oncle Jean.                 
- "Lorsque je priais près de leur dernière demeure terrestre, des larmes douces et régénérantes coulaient sans contrainte de mes yeux, mon adieu réel se faisait enfin, opérant comme une bienfaisante rosée, peut être comme les prémices d'un pardon possible."

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Depuis plusieurs hivers, nos filles allaient à la montagne en Suisse, près d'Interlaken, par l'intermédiaire d'une association sympathique. Richard faisait cette dépense pour ses filles, mais Georges n'ayant jamais voulu entendre parler de la prendre en charge pour Sylvie. Son beau-père ne faisait aucunement la différence et l'acceptait pour elle. Il est vrai que depuis 1971, je travaillais à l'élevage, m'occupant de la comptabilité et de toute la partie administrative de l'affaire sans être rétribuée. Je pouvais considérer que je participais largement à ces frais. Ce préambule pour en arriver à cette année 1975 où nous décidâmes que nos filles prendraient la pilule contraceptive, les derniers échos des vacances à la montagne nous laissant craindre que leur évolution rapide ne les entraîne trop loin, surtout qu'il était prévu un voyage en Italie, pour l'été suivant, sous la surveillance de Philippe et qu'il était préférable que ce dernier ne soit pas transformé en Cerbère.

L'activité de Philippe avait évolué à Gazeran, il effectuait maintenant des livraisons pour la société familiale et s'était acheté une vieille Ford pour ses déplacements personnels et ce véhicule allait devenir le carrosse de ces jeunes filles en fleurs, qu'accompagnerait également l'une de leurs amies, lorsqu'ils partiraient camper.

Depuis ses dix-huit ans, Philippe faisait surtout de la moto et m'empruntait avec plaisir le coupé Lancia Fulvia que Richard m'avait offert. Eric et Bruno se servaient de la 4L de l'élevage pour leurs déplacements de week-end et de vacances en Angleterre.

Nos filles changeaient et évoluaient et plus particulièrement, je pouvais constater l'altération des rapports entre Richard et Sylvie. Il convient de dire que les seuls maux que nous ayons eus, entre nous, durant toutes les années où elle vécut près de nous, vinrent de l'attitude de Sylvie qui avait fortement changé à l'égard de son beau-père. Probablement un complexe œdipien reporté du père sur le beau-père !

Depuis que son corps avait évolué, elle ne se considérait plus comme la petite fille qui saute ou cou et fait des câlins comme à son propre père, et cette réserve peinaient beaucoup Richard considérant, à juste titre, qu'il agissait pour elle, comme pour ses filles. S'il n'était pas proche par le sang, la cohabitation permanente leur donnait une intimité de tendresse plus fréquente qu'avec Isabelle et Sophie, qu'il ne voyait que pour le week-end et les vacances.

Ce n'est pas facile de savoir et de comprendre ce qui se passe dans la tête d'une fille en pleine puberté. Sophie avait créé, également, des moments difficiles pour Georges, faisant tout ce qu'elle pouvait pour l'apercevoir nu et voulant, paraît-il, absolument voir ses fesses. D'après les dires de Sylvie, plusieurs années plus tard, ce qui l'avait traumatisée envers son beau-père, c'est précisément qu'elle l'avait un jour aperçu dans ce simple appareil et que c'était la première fois qu'elle découvrait un corps d'homme adulte. Toujours est-il que cela l'amenait à lui en vouloir du trouble que cela lui avait causé, sans qu'il ne le sache et à traduire ce mécontentement en ne lui répondant pas très aimablement comme elle l'aurait dû, étant donné la gentillesse de Richard à son égard. Maintenant qu'elle a passé les trente cinq ans, elle le reconnaît et lui manifeste sa tendresse, peut-être lui est-ce plus facile le sentant très touché par nos difficultés présentes et ayant éprouvé un certain vécu, elle-même du fait de ses enfants.

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Ce fut aussi cette année-là que Richard décida - notre activité prenant de l'extension et constatant combien j'étais prise par mon travail, malgré l'aide d'une dactylo facturière qui travaillait à mi-temps - qu'il était nécessaire de nous informatiser. A cette époque, cet investissement était assez coûteux et nous fixâmes notre choix sur un Data-système Philips de comptes à piste, moyennement performant considéré avec le recul, mais qui allait faciliter le travail lorsqu'il serait au point et reconnu valable, car il nous fallut des mois pour obtenir ce que nous désirions, notamment au niveau des statistiques de ventes.

A défaut d'enfant, Richard avait trouvé ainsi, en plus du chien Jux, une occupation qui était très prenante pour moi, même si elle me libéra par la suite, le soir après dîner. Pour Richard cela équilibrait la naissance chez nos "ex", du petit Frédéric en novembre 1975. Tous les enfants en furent très heureux et entourèrent beaucoup leur petit demi-frère, d'autant que ce dernier fut une source de soucis pour les siens dès ses plus jeunes mois, à cause d'un problème osseux.

Je crois que ce fut aussi ce printemps-là que nous allâmes pour la première fois à Rochevilaine. Ce domaine, constitué de plusieurs manoirs Bretons en granit de volumes différents, séduisit Richard et lui fit aimer ma Bretagne. Jux s'y comporta fort bien, et par la suite nous y fîmes plusieurs fois de courts, mais agréables séjours.

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Il me semble que c'est dans le courant de l'année 75 que je repris contact avec mon amie Nicole qui me manquait. Nous les invitâmes donc un dimanche avec leurs enfants, mais l'attitude de Richard me força à renoncer à maintenir des relations plus étroites avec ce couple. Mon mari n'y tenait pas et pour me détourner de toute velléité, ne trouva rien de mieux que de faire la cour à Nicole afin d'attiser ma jalousie. Peut-être estimait-il aussi, Jean trop attentionné à mon égard et craignait-il de voir renaître une situation que nous avions déjà connue. Cependant, eux-mêmes nous proposèrent ce jour-là, de participer au réveillon de la Saint-Sylvestre, qu'ils fêtaient au restaurant, en commun et en participation, entre amis. Richard accepta à contre coeur et ses réserves se trouvèrent justifiées, car la soirée qui se termina par une soupe à l'oignon, dans leur appartement bouleversé pour cette occasion, ne fut pas très agréable pour nous qui ne connaissions qu'eux seuls. De plus je ne profitais guère de mon amie, très prise par sa réception et tous leurs autres amis qu'ils fréquentaient assidûment. Son mari, que je connaissais pourtant de longue date, m'apparut sous un jour inconnu qui me surprit, plutôt vulgaire, j'en fus étonnée et déçue ! Richard en profita pour me faire remarquer que nous étions bien mieux tous les deux seuls ! .... Nous avions fêté Noël en famille avec maman et les enfants, Richard ajouta : "L'année prochaine nous ferons une grande fête chez nous pour le Jour de l'An, avec tous les membres de nos familles".

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J'ai l'impression de jongler entre les années 1974 à 1977 et de m'emmêler un peu pour situer certains événements, mais quoiqu'il en soit, ils ont eu lieu !

C'est pourquoi de l'année 1976, qui fut l'année sécheresse, laquelle nous valut l'impôt supplémentaire du même nom, je me souviens tout à trac des faits suivants :

Du départ de l'ancien chef d'élevage de Richard, qui s'occupait de l'abattoir et était associé pour deux parts dans la Société Civile. Ce qui amena mon mari à demander à maman de reprendre ces deux parts pour lui rendre service. Ce qu'elle fit, car elle l'appréciait beaucoup pour sa gentillesse à son égard. Je crois me rappeler que ce sont ces circonstances qui conduisirent Richard à engager notre beau-frère Jean-Claude comme chef d'abattoir.

Notre nouvel expert-comptable nous conseilla de me salarier, car il considérait que mon avenir serait ainsi mieux assuré ! .... Ce que nous fîmes à partir d'avril 1976. De même, Richard qui travaillait comme indépendant depuis 1974 à la Sidal, société qui vendait des produits alimentaires, devint salarié dans cette entreprise qui appartenait à une des relations qu'il s'était fait lorsqu'il gérait l'abattoir de Vaugirard. Cette activité se faisant par téléphone, il pouvait l'exercer en partie de l'élevage, se rendant quelques heures par jour seulement dans la ZI de Trappes, siège de sa seconde activité, pour concrétiser la mise en route des expéditions de marchandises.

Il convient de dire que c'est cette activité qui nous faisait vivre, car Richard prélevait très peu sur l'Elevage des Brûlins, étant donné tous les remboursements d'emprunts auxquels nous avions à faire face et le personnel à payer.

Cette année-là, au Mousseau, nous investîmes dans le coin cuisine dont la cuisinière Sauter nous lâcha. Choisissant des placards de rangement et façades d'outil ménager, en plein chêne foncé en harmonie avec les poutres dont la maison foisonnait et créant une cuisine fonctionnelle en la fermant à mi-hauteur par un comptoir en demi-rond, que nous fîmes réaliser sur mesure par un ébéniste et dont l'exécution dura au moins cinq mois. J'habillais de jute adhésif rouge notre réfrigérateur, qui n'avait plus sa place à la suite de ces modifications, afin de pouvoir le placer dans le passage menant à la salle de bains ainsi qu'à la chambre orange, de façon discrète.

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Nous fêtâmes les vingt ans de Philippe, invitant maman, nos "ex" et Frédéric et bien sûr tous nos enfants, pour un goûter que nous dégustâmes sur la terrasse. Un incident avec une guêpe nous permit de constater que Monique était toujours aussi exubérante et farfelue ! 

Les vingt ans de Bruno eurent lieu en décembre de la même année, mais je ne me souviens pas que nous fûmes conviés par nos "ex" ! ... Nous les fêtâmes entre nous au Mousseau. Bruno qui avait été retardé d'une année, redoublant la cinquième lorsqu'il était repassé du privé au lycée, avait raté la deuxième partie du BAC, bien que doué, il traversait une période difficile et préféra ne pas demander de sursis pour continuer ses études et décida de faire le service militaire.

Richard, en 75 avait parlé de faire une grande fête familiale pour la fin d'année suivante et nous étions rendus à l'approche de ces festivités. Nous lançâmes des invitations à tous les membres de nos deux "clans", en choisissant le jour de Noël et tous répondirent présents, ce qui représentait vingt six personnes. La maison parée de guirlandes, l'arbre rutilant de boules colorées et de lumières, étaient accueillants et nous-mêmes radieux de recevoir cette troupe joyeuse qui débarquait par vague familiale et déposait des paquets bigarrés près de la cheminée en interpellant gaiement l'un où l'autre qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. C'est la seule fois où nous fûmes ainsi tous réunis (à l'exception de nos "ex" et de Taty Jeannette et tonton Pierre, pris par leur commerce et qui pouvaient rarement être des nôtres). La fête bien réussie et appréciée de chacun, nous laissa, à tous, un bon souvenir, à défaut de photos, car Richard nous en bombarda, mais hélas, constata ensuite qu'il avait oublié de charger son appareil !

Nous eûmes, comme toujours, des aides précieuses en la personne de nos beaux-frères Jacques, mari de ma sœur et Jean-Claude, mari de Marie-José, pour l'ouverture des bourriches d'huîtres et des palourdes. L'apéritif pris, ne pouvant tous nous attabler, le lunch commença par de joyeux va-et-vient incessants autour des tables réparties dans la chambre orange et le coin repas, et sur lesquelles les plats étaient disposés, chacun se servant selon son bon plaisir.

Fruits de mer, foie gras, rôts froids accompagnés de légumes et salades, fromages et desserts copieusement arrosés de vins blancs, rouges et champagne, mirent de bonne humeur petits et grands. Chacun dansait en chantant et sautant sur l'air de "petit bond, petit pas" je ne sais plus trop quoi, à la mode à l'époque. Cela sur la mezzanine située au-dessus du salon, et nous commencions à avoir des inquiétudes car le plâtre des entre poutres tombait en s'effritant dangereusement ! Isabelle un peu partie, ayant abusé du champagne, faisait des "déclarations" à notre neveu Patrick qui riait de bon coeur. Jean-Claude à son affaire quand il y avait des jeunes leur racontait des histoires et jouait avec eux aux cartes. Les grands-mères admiraient leurs petits enfants d'un air ravi, à part Christopher et Nathalie, c'était maintenant des grands

Je crois me souvenir que ce Noël-là j'étais blonde platine, ce qui ne m'allait pas du tout. J'avais fait cet essai, parce que Jacqueline m'avait dit précédemment : "Tu devrais t'éclaircir les cheveux, en vieillissant le noir corbeau devient trop dur au visage !" Il est vrai que depuis l'âge de vingt cinq ans, je fonçais ma chevelure, naturellement châtain foncé, par une coloration très sombre qui faisait ressortir ma carnation de peau très claire. Cette envie d'avoir les cheveux noirs d'ébène me venait de mon enfance, ma tante Anne-Marie se teignant ainsi les siens, je m'étais toujours promis d'en faire autant plus tard. Cependant j'écoutai le sage conseil de ma sœur, je venais d'avoir trente sept ans lorsqu'elle me le donna, et depuis cette date j'étais passée par des tons moins foncés, puis des mèches, pour aboutir précisément ce jour-là à l'extrême opposé, mais comme l'avis fut unanime que ma couleur naturelle me convenait mieux, je fis en sorte de la retrouver pour le Jour de l'An.

Retrouvant ainsi ma personnalité pour accompagner nos invités de ce réveillon que nous fîment avec nos deux mères et nos trois garçons, Aux Armes de Bretagne, restaurant situé près de Montparnasse, où nous aimions bien aller déguster les coquilles saint Jacques au beurre blanc, qui furent, entre autres mets, au menu de ce soir-là.

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1977 - Notre affaire tournait bien, le poulet que nous produisions était pratiquement l'égal d'un label rouge et nous étions tentés d'essayer de l'obtenir, mais les problèmes d'avoir un bon suivi de présentation à l'abattoir existaient toujours, car il était très difficile de trouver du personnel qualifié, tant à la tête de l'abattoir que sur la chaîne. Notre beau-frère était très bricoleur, s'il arrivait une panne mécanique, il s'en sortait bien. Cependant malgré toute sa bonne volonté, il avait du mal à régler les machines pour que les bêtes ne soient pas abîmées et présentables à la vente. Jean-Claude préféra donc renoncer, afin que ce fait n'engendra pas de dissensions familiales.

Richard embaucha un homme qui avait possédé un abattoir lui-même, dans l'espoir d'avoir les résultats escomptés, mais cet homme d'une cinquantaine d'années buvait et n'arrivait pas à se faire respecter et obéir par les ouvriers.

Dans le même temps, pour rentabiliser l'affaire, l’espérait-il, Richard s'engagea avec le Consistoire pour l'abattage cacher des poulets. Un rabbin, accompagné d'un acolyte vinrent chaque semaine égorger les bêtes selon le rite juif.

Les chefs d'abattoir défilaient, le personnel de chaîne également. C'était le plus souvent des émigrés : Portugais, Algériens, Marocains, Tunisiens, Turcs et des pays de l'Est. Nous en hébergions certains dans le grenier aménagé en dortoir, au-dessus des logements du chef d'élevage et de l'un de nos chauffeurs dont l'épouse travaillait à la chaîne. L'effectif complet comprenait à cette époque, élevage, abattoir, conditionnement, livraison et administratif compris, plus ou moins vingt cinq personnes.

Richard se rendait compte qu'il fallait qu'il renvoie le chef d'abattoir sur lequel il ne pouvait se reposer. Il proposa à Philippe de tâter du métier. Ce dernier en avait assez de faire les livraisons pour la Société de ses, père et oncles, de plus, il était allergique à la poussière de fibre lorsqu'il préparait des commandes et ne voyait toujours pas se présenter l'opportunité d'une place de représentant de commerce, comme ils le lui avaient laissé miroiter et son salaire ne s'améliorait donc pas.

Philippe hésita et c'était compréhensible. Moi-même n'étais pas chaude, connaissant les horaires et le souci que ce poste représentait, surtout sans métier ! Richard lui laissa un temps de réflexion et se forçant, il revêtit les vêtements appropriés, pris avec lui l'un de ses ouvriers portugais ayant le plus d'ancienneté et lui donna la responsabilité de mener la chaîne, sous sa surveillance.

Mon mari, élégant et délicat, n'était pas fait pour ce métier, il fit cependant face courageusement à la situation, mais il ne pouvait être au four et au moulin, et lorsqu'il se livrait à toutes ses autres obligations, il était dérangé fréquemment pour remédier au déréglage des machines et il s'arrachait les cheveux, le pauvre ! Ce que voyant, Philippe qui avait de l'affection pour lui, accepta de venir travailler avec Richard, tout en espérant être rapidement compétent.

Ce fut aussi très dur pour Philippe de se mettre à ce métier auquel il n'était pas préparé, mais il fit du mieux qu'il put... et je fis une machine à laver supplémentaire de linge... malodorant !

Dès que nos statistiques informatisées fonctionnèrent correctement, nous eûmes la confirmation d'un doute qui subsistait depuis des mois, le vol de marchandise pratiquement toutes les semaines. Nous en informâmes quelques personnes de notre entourage direct dans lesquelles nous avions confiance, et restâmes attentifs. Il nous sembla que les disparitions de marchandise se calmèrent un temps, pour reprendre de nouveau progressivement, ce qui nous décida à en parler à la gendarmerie qui fit une enquête discrète... et nous informa de ses découvertes.

Grape vine

Entre temps d'autres événements s'étaient passés.

Nous avions une chatte très sauvage qui vivait dans les environs et plus particulièrement dans notre jardin. Maintes fois nous tentâmes de l'attraper pour la caresser, car Sylvie et moi-même aimions les chats, mais elle avait toujours un air apeuré et vindicatif et se sauvait à la moindre tentative. Aussi quelle ne fut pas notre surprise, lorsque, peu de temps après l'arrivée de Jux dans la maison, nous constatâmes que la chatte que nous nommions Santana, se laissait approcher sans rebuffade par notre chien, au demeurant très doux et sociable. De 1974 à 1977, leurs rencontres fortuitement observées, nous permirent de constater que leur comportement était même très affectueux, Santana lui mettant ses deux pattes de devant de chaque côté du cou et le léchait consciencieusement comme elle l'aurait fait pour un chaton, Jux semblait prendre plaisir à ces attentions et la poussait amicalement du museau.

Ce qui fit que notre étonnement devint relatif, lorsque nous vîmes la chatte rentrer fréquemment dans la maison, tout en restant craintive à notre égard. Bientôt la rondeur de son ventre nous apprit qu'elle attendait des petits et, un beau matin, nous la trouvâmes nichée entre les pattes de Jux, dans le panier du chien, ses petits tétant allègrement et sans crainte. Mon regret est de n'avoir fait aucune photo de cette nichée, ni même par la suite lorsque nous décidâmes de garder un chaton, qui se révéla être une chatte que nous nommâmes Mélodie. Tout le temps qu'elle allaita, Santana nous fit comprendre qu'elle aimerait rester dans le panier de Jux, ce que nous-mêmes et ce dernier acceptâmes, nous la nourrissions en complément de sa chasse journalière, qu'elle continuait à pratiquer dès qu'elle pouvait sortir, au moment du retour de l'un ou l'autre d'entre nous.

Mélodie, elle, n'était pas sauvage, mais joueuse et si mignonne, comme tous les chatons, qu'elle parvînt à faire la conquête de Richard qui pourtant prétendait ne pas aimer les chats. Il acceptait même, certains matins, qu'elle vînt, ayant quitté le panier du chien où elle dormait avec sa mère, elle-même en rond entre les pattes de Jux, miauler à la porte de notre chambre, afin que je la lui ouvre et sautait sur notre lit pour faire des cabrioles sur les montagnes russes qu'il faisait avec ses genoux, pour l'amuser.

Lorsqu'elle fut sevrée, Santana délaissa sa fille et préféra être au-dehors toute la journée, comme autrefois, retrouvant toutefois son Jux pour se frotter à lui et le caresser. Mélodie, elle, considérait Jux comme son père et adoptée par le chien resta dormir entre ses pattes et jouir de la maison en petite princesse jusqu'au jour, triste entre tous de cette année 1977 où Jux nous quitta.

Jux venait avec moi à l'élevage chaque jour, sauf parfois, quand Sylvie préférait le garder son jour de congé scolaire. Il avait l'habitude d'aller et venir dans l'environnement proche et, très obéissant revenait au premier appel. Aussi le laissions-nous aller faire son tour et ses besoins sans le surveiller, ni contrôler ce qui pouvait traîner autour de l'abattoir. Ce qui fit qu'un jour, je constatais dans ses crottes, qu'il avait restitué un chiffon, dérobé vraisemblablement aux abords des poubelles de l'abattoir et dont l'odeur alléchante de sang et de graisse l'avait attiré.

Mélodie avait quatre ou cinq mois quand, un matin, nous constatâmes le peu d'appétit de Jux. Lui si friand de son viandoriz, les taquineries de la petite chatte le laissaient indifférent et son œil était abattu. Aucun enthousiasme ne le portait à se précipiter sur sa balle comme à l'accoutumé. Pensant qu'il ne fallait pas nous formaliser dans l'immédiat, je vaquais à mes occupations habituelles dans la maison, puis l'amenait faire les courses. Son attitude dolente me laissait perplexe, mais Richard interrogé téléphoniquement, pensait qu'il valait mieux attendre midi pour voir si son appétit revenait.

Je me souviens d'avoir laissé avec un serrement de coeur, Jux dans la voiture, couché en rond et l'air penaud comme s'il se sentait en faute. Cependant ayant vu un ensemble qui me plaisait dans une boutique du centre commercial, d'avoir pris le temps de l'essayer, puis de porter mes courses à la maison, avant de partir travailler au bureau avec Jux.

Toute la matinée son attitude était abattue. De retour le midi dans notre demeure, voyant qu'il ne voulait pas toucher à la nourriture, notre inquiétude grandit et je décidais de me rendre chez le vétérinaire l'après-midi même.

Le vétérinaire habituel n'était pas présent et c'est un jeune débutant qui nous reçu. Pour lui l'état de Jux, pouvait être dû une piqûre de tique et il m'envoya au laboratoire pour lui faire pratiquer une analyse de sang, dont nous n'aurions les résultats que le lendemain en fin de matinée.

Jux, trimbalé aux Brûlins tout l'après-midi, n'allait toujours pas mieux. Je constatais le lendemain matin, qu'il vomissait un liquide noirâtre et ne manifestait aucun appétit et je ne trouvais pas trace d'excrément récent. Il bougeait à peine. Les conclusions des analyses étaient négatives et nous avions ainsi perdu beaucoup de temps. Le jeune vétérinaire déduisait du résultat des analyses qu'il ne fallait pas s'en faire. Devant ma réaction téléphonique brutale, il me suggérait de lui amener Jux pour le radiographier, ce qu'il aurait mieux fait de faire dès le début. Hélas, la constatation était sans équivoque, Jux avait avalé un chiffon, sans doute enduit d'ingrédients tentants comme la précédente fois, malheureusement, celui-ci était noué et avait provoqué une occlusion intestinale. De plus, lors d'une tentative de contrôle de son état, j'avais eu la bêtise de lui lancer sa balle. Il s'était précipité malgré tout, son saut, prodigieux habituellement, s'était arrêté à mi-hauteur, il avait eu l'air surpris et avait délaissé sa balle aussitôt. Il semblait que la rate soit touchée et l'opération devenait urgente. Après l'accord de Richard, je laissais Jux à la clinique vétérinaire pour une intervention imminente.

Notre pauvre chien subit une ablation de la rate qui sembla bien se passer, mais nous restâmes deux jours dans le doute. Nous allâmes le voir le dimanche, il nous regarda de ses bons yeux d'or roux, fidèles et tendres, comme avec un reproche d'être séparé de nous. Nous le cajolions en lui disant que nous viendrions le chercher le lendemain, puisque le vétérinaire semblait penser que tout allait bien et qu'il pourrait rentrer à la maison. Notre coeur était serré en le quittant, mais nous avions bon espoir.

Le coup fut terrible, lorsque ayant téléphoné le lendemain, comme convenu, avant d'aller le reprendre, il me fut répondu qu'il venait de mourir. J'étais atterrée et passais le téléphone à Richard pour qu'il prenne les dispositions nécessaires. Lesquelles consistaient, à prévoir l'incinération par un service que la clinique vétérinaire assurait et passer régler les frais et rechercher laisse et collier, car nous préférions garder le dernier souvenir que nous avions de lui vivant.

J'ai beaucoup pleuré. J'avais l'impression d'avoir été fautive, d'avoir trop attendu pour l'emmener à la consultation. Je m'en voulais de n'avoir pas pensé à cette possibilité du chiffon, de l'avoir fait sauté, exercice qui avait peut être provoqué l'éclatement de la rate. Mon chagrin était d'autant plus aggravé, que Mélodie, depuis le départ de Jux à la clinique, avait erré deux jours dans le jardin sans vouloir rester dans la maison, ne l'y trouvant pas, et que le quatrième jour, nous comprîmes que nous ne la reverrions jamais. Santana rôdait dans les parages comme autrefois, semblant également à la recherche du chien, mais redevint bien vite sauvage.

Je restais triste de la perte de ce chien, en pensant à sa gentillesse. Il était si doux et affectueux, pas très futé, certes. Je songeais que parfois, je l'avais repoussé, lorsque je travaillais sur l'ordinateur, et qu'il venait mettre sa tête sur mes genoux. Jux me regardait d'un tendre regard, implorant les caresses et l'attention quand il s'ennuyait un peu. J'ai le coeur serré rien qu'en l'écrivant.

Jux fut le premier chien que nous eûmes à la maison, du moins en ce qui concernait les enfants et moi-même, puisque Richard avait été le maître de Pyrrhus. Cependant depuis mon premier mariage, aimant beaucoup les animaux, nous avions accueilli successivement dans notre demeure, différentes espèces de ce règne. Des petits passereaux à plumage bleu et brun, les Bengalis, lorsque nous habitions Georges et moi-même dans notre chambre de bonne au septième, nous recueillîmes l'un de ces minuscules oiseaux, égaré et pour qu'il ne s'ennuie pas, lui achetâmes une compagne, puis des copains. Rue de la Py, se fut des poissons rouges, puis de splendides poissons exotiques.

Au Mousseau, un hamster mâle pour Philippe et une femelle pour Sylvie, lesquels nommés Ulysse et Pénélope se rencontrant, firent des petits dont nous gardâmes un mâle appelé Télémaque. Nous eûmes jusqu'à cinq cages de ces charmants animaux, que je nettoyais plus souvent qu'à mon tour, mais je les aimais bien. Philippe prenait la nuit son petit Ulysse dans sa chambre et ce dernier pratiquant un trou dans la toile qui garnissait le dessous du sommier, se fit un petit coin bien à lui où il apportait dans ses bajoues des petites provisions de graines de tournesol dont il était friand.

Une nuit où le désir de partir à l'aventure prit Ulysse, il redescendit du haut de la maison où était située la chambre de Philippe, pour arriver dans la cuisine, passant sous la porte qui fermait le placard sous l'évier, il longea l'un des tuyaux qui partaient vers la chaufferie installée entre cour et jardin et nous ne le vîmes plus, au grand désespoir des enfants, pendant près d'une semaine. Nous lui mettions des graines pour l'attirer, mais il revenait les chercher et repartait aussitôt dans son nouveau royaume. Cependant, ne lui mettant plus de nourriture, il réapparut un beau soir et Philippe le remit en cage ou il tourna dans sa roue sans fin d'un air déçu !

La fin de nos hamsters fut bien triste et due à une bêtise que nous fîmes tous sans penser à mal, ne connaissant rien des réactions digestives de nos petits pensionnaires. Les filles eurent l'idée de promener les hamsters sur la pelouse du jardin, à une période de l'année où il y avait des fleurs de trèfles avant la tonte, nos petits rongeurs cueillirent des fleurs de trèfles et les mangèrent avec délice. Aussi pensant leur être agréables, nous leur en cueillîmes afin de leur en offrir lors qu'ils étaient dans leur cage. Cela leur donna "le gros ventre", parait-il, et ils moururent tous, les plus résistants les derniers. Nous étions désolés et ne recréâmes pas de nouvelle famille.

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Suite

Eyes3 mic

Table des matières

- Chapitre VII - Le second mariage -


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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre VII - Extrait II - Evolutions - La vie qui va au fil du temps -
 "La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine "

 

 

Date de dernière mise à jour : 10/05/2020