Troisième partie - La part de l'ombre - 1955 - 1980

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CHAPITRE IV - Après le mariage - 1955 - 1960

Extrait I - Le voyage de noce - Bébé en vue - L'ami d'enfance - Le baptême

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Le voyage de noce

- Comme Perceval, chevalier de la Table Ronde, à l'éternelle recherche du Saint Graal, dès le premier jour où j'eus conscience que l'Amour existait, je fus à sa recherche.

- Certes, mes voies ne furent pas toujours dignes de ce noble sentiment, cependant si le corps eut des faiblesses, la ligne intérieure resta axée sur la sublime beauté de l'échange et de la compréhension mutuelle, sur le don total de soi-même avec espoir du même retour…

J'entrais dans ma vie de nouvelle mariée en prenant en main le budget du ménage. J'avais trop souffert du mode de vie, au jour le jour, de mes parents, pour ne pas avoir, dès le début, mis le marché au point à mon futur mari. Comme tenir des comptes, ne le passionnait pas du tout, Georges n'y vit aucun inconvénient. Etant payé à la semaine dans la place qu'il occupait depuis le retour des vacances précédentes, j'avais déjà, depuis cette date, fait des petites enveloppes pour faire face aux différentes échéances. Celles de la Vespa et de son assurance, des meubles, du loyer, de l'électricité. Il en était de même de la part nourriture qu'il remettait chaque mois à sa maman, jusqu'à notre mariage, sans oublier, justement, les frais qu'il avait à prévoir personnellement pour ce dernier.

Nous avions pensé, également, aux dépenses de notre "voyage de noce". Pour ce dernier, les sœurs de sa mère nous avaient invités à Lausanne. L'une d'entre elles, récemment divorcée, eut la gentillesse de se loger chez sa propre maman et de nous laisser son studio durant notre séjour. Nous fûmes accueillis très chaleureusement par toute la famille, aussi bien du côté maternel que paternel, et même, après toutes ces années passées, j'en garde un très bon souvenir reconnaissant.

Du fait de la tendresse qu'elles portaient à leur petit-fils et neveu, je bénéficiais de la part de Mémé R… qui avait élevé Georges jusqu'à l'âge de cinq ans et de ses tantes, personnes charmantes et gaies, ayant un terrible accent vaudois, de la même affectueuse considération, ce qui me changeait agréablement de l'attitude de ma belle-mère à mon égard et me rasséréna sur le véritable fond des Suissesses en matière d'accueil, quand on les connaissait mieux !

Tante Bébelle, qui nous avait prêté son studio, avait un fils Raymond, encore presque enfant à cette époque. Elle travaillait à la piscine de Montchoisi qui se transformait en patinoire l'hiver. Je ne me souviens que nous avions été la chercher à son travail et pris un repas le midi avec elle, mais pas de baignade, me semble-t-il !

Nous allâmes visiter les environs, mais je confonds les lieux parcourus à cette époque avec ceux d'un autre voyage quelques années plus tard.

Le meilleur souvenir de ce séjour en Suisse restera sans nul doute, celui émerveillé de la Fête des vignerons de 1955.

L'oncle paternel de mon mari habitait Vevey où il dirigeait le Comptoir des tissus, si mes souvenirs sont bons. Participant activement avec sa famille à la bonne mise en place de cette fête magnifique ou chacun avait eu à cœur de faire son costume, de défiler, danser, chanter ou déclamer, l'oncle Georges, sachant que nous serions déjà repartis au moment où la fête commencerait, nous avait obtenus de pouvoir l'admirer pour la répétition générale en costumes. Franchement, tous avaient, à l'unisson, réussis une splendide performance.

L'accueil dans cette famille bénit du ciel, fait aussi partie de la fête. Leur vie de chrétiens unis, attentifs et à l'écoute des autres, m'a toujours fait rêver. Raoul, Philippe et Nicole me paraissaient des modèles d'enfants. Peut-être qu'une petite pointe d'esprit ironique les rendaient un peu médisants, mais avec tant de doigté que cela ne m'apparût réellement qu'à mon second voyage Tante Germaine était, à mes yeux, pourvue de toutes les qualités qui font une parfaite maîtresse de maison, d'autant qu'à cette époque, tout en Suisse était "Nickel ou tip-top". De plus, ses qualités de cœur et sa foi, m'en faisaient un modèle auprès duquel j'aurais aimé vivre. D'ailleurs, lorsque le Seigneur me fit la grâce de Son pardon, elle fut l'une des premières personnes à laquelle je l'écrivis, malgré les événements qui nous avaient séparées.

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Bébé en vue

A notre retour, notre vie de jeune ménage s'organisa. Comme avant le mariage, je déjeunais le midi chez mes parents, le plus souvent seule avec maman. Mon beau-père me déposait comme à l'accoutumé, à l'angle de l'avenue de la Porte Brunet et du boulevard d'Algérie, vers midi et demi et me reprenait au passage trois quarts d'heure plus tard. Le matin et le soir, je voyageais toujours en métro, car lui-même et Jacky partaient en voiture beaucoup plus tôt, mais à l'heure du repas de midi, nos horaires coïncidant, cela me permettait de déjeuner de façon plus agréable à la maison.

Il y a peu de chose à dire, d'une période d'adaptation aux horaires de mon mari, si ce n'est qu'heureusement j'avais un bon sommeil et que je me rendormais rapidement après son départ matinal, à quatre ou cinq heures, selon le travail à exécuter. Une chance pour moi que cette faculté de me rendormir, car fatigué le soir, c'était toujours à son réveil qu'il me sollicitait. Je le comprenais bien, mais  j'étais plutôt endormie et me laissais caresser et faire à sa guise.

Michel, l'un des copains d'enfance de Georges, suivait les cours de l'école dentaire et depuis quelques temps, vivait maritalement avec Renée, laquelle venait de mettre au monde leur enfant. Courant novembre 1955, nous allâmes les féliciter en leur portant un cadeau de naissance. Après une bonne heure de bavardages, nous convînmes de nous revoir plus souvent. Habitant chez sa maman qui était médecin, Renée pouvait faire garder son bébé facilement et avait hâte de reprendre la vie mouvementée qu'elle aimait, tout en faisant ses études à la faculté de médecine.

Dès la semaine suivante, nos amis nous contactèrent pour un bal à l'hôtel Lutétia donné par le milieu médical. Plusieurs de leurs amis se trouvaient avec nous et d'un commun accord, nous n'y restâmes pas longtemps parce que l'ambiance n'était pas agréable pour des jeunes. Nous décidâmes de manger un morceau dans un bistro sympa qu'ils fréquentaient souvent, puis d'aller ensuite voir "la Strada" au cinéma. A la sortie, Michel tint absolument à ce que nous montions tous boire un dernier verre chez eux. Georges accepta, malgré l'heure tardive et le réveil matinal qui l'attendait.

Notre rentrée éventée sur le scooter nous maintint éveillés. Cependant, nous n'étions pas très frais, ayant peu l'habitude de veiller, de boire du vin et de l'alcool ensuite. Cette absorption alcoolisée provoqua chez Georges une certaine euphorie qui lui fit perdre la notion du temps et bien qu'il dut se lever trois heures plus tard, l'instinct animal reprenant le dessus, il désira assouvir ses désirs sans préliminaires, ni me laisser le temps d'assurer les précautions d'usage. J'employais bien la méthode "Ogino", sur les conseils de maman, mais précisément j'étais limite en cette période. Notre fils naquit le 24 juillet 1956.

Nous invitâmes Renée et Michel dans notre petit logis pour un dîner sans façon, mais auquel j'apportai les mêmes soins attentifs de choix et qualités que j'avais toujours vu pratiquer chez mes parents. Ils parurent apprécier. Néanmoins, une petite réflexion sur l'exiguïté du logement et leur conversation qui avait tendance à se complaire sur les thèmes de leur milieu médical, ne plurent qu'à moitié à Georges, qui me dit après leur départ :                            .
_ "Michel ça va, c'est mon copain, alors je passe, mais sa bonne femme !"          .
Dès cet instant je compris qu'il n'y aurait pas de continuité dans nos relations de couples.

A quelques temps de là, un examen médical confirma que j'étais enceinte et lorsque j'appris la nouvelle à mon beau-père, sa réaction fut :             .
_ "Ah ! C'est malin, vous ne pouviez pas attendre! "                .
Je suppose qu'il pensait d'une part, que nos lieu et moyens d'existence se prêtaient mal à une naissance et que pour ces raisons il la jugeait prématurée, d'autre part, que si j'envisageais d'élever mon enfant, c'était le cas, cette subsistance en serait réduite et de plus il perdrait une employée dévouée. Je lui répondis, connaissant sa foi :                              .
_ "C'est Dieu qui décide de ce genre d'événement".                               .
Ce qui coupa court à toute autre remontrance, et il acquiesça en disant :

- "C'est vrai".

Depuis quelque temps, mes parents me pressaient de chercher un autre emploi mieux rémunéré et mon beau-frère proposa de me faire entrer au Bureau Véritas. Cela me tentait bien, mais quand je sus que j'attendais un enfant et ayant l'intention de l'élever les premières années, je jugeais que ce n'était pas honnête de ma part d'entrer dans une nouvelle place sans préciser mon état et mes projets. Ce qui me fit renoncer à ce changement.

Ma grossesse se passait bien, puisque je me souviens avoir préparé les collections pour la saison de Noël activement et physiquement. Je dus faire scléroser une petite veine dans le creux du genou gauche et plomber une dent. J'avais retenu une place à la clinique de la rue Clavel et lors d'une visite médicale du troisième mois, j'y rencontrai une ancienne camarade de la première année de classe technique commerciale, Nicole B... Je m'avançais vers elle l'ayant reconnue tout de suite, je la saluais en lui rappelant le passé, mais elle ne parut pas faire le rapprochement volontairement et détourna la tête d'un air ennuyé. Je n'insistais pas, son air fatigué et triste me rappelait combien elle manquait souvent la classe. Aînée de douze enfants, elle restait pour aider sa maman dont la santé était chancelante et ne continua pas sa scolarité l'année suivante, aux dires de certaines qui habitaient vers chez elle, parce qu'elle avait dû prendre la relève de sa maman décédée. Je devais lui rappeler trop de mauvais souvenirs et j'aurais pourtant voulu lui dire toute ma commisération, mais précisément c'est ce qu'elle voulait éviter. Je sortis le cœur serré de cette consultation, non qu'elle soit mauvaise pour mon futur bébé ou moi-même, mais parce que je pensais aux difficultés qui devaient être celles de cette jeune femme de mon âge à laquelle l'on aurait pu donner vingt ans de plus.

Jacqueline me donna un lit de voyage pour bébé qui ne serait pas trop encombrant à rajouter dans notre petite chambre déjà bien chargée. Arguant de cette naissance, nous avions demandé à la R.I.V.P., de nous octroyer un studio, mais cet organisme nous rétorqua qu'il le ferait volontiers si nous rendions la chambre en échange. Mon beau-père, pensant à Jacky qui fréquentait depuis quelques temps l'une de mes camarades d'enfance de l'école saint Joseph, ne voulait pas rendre la chambre qui était à son nom.

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Jacky qui avait le même âge que moi-même, partit cette année-là faire son service militaire, nous étions en pleine guerre d'Algérie et son père très pénétré de sa foi, pria la Sainte Vierge de toute son âme et avec confiance, pour qu'Elle protégea son fils lorsque, ayant fini ses trois mois de classe, il partit pour la guerre outre-mer.

- Pour moi, la confiance et la foi de mon beau-père ont été de beaux exemples que j'ai toujours gardés au fond de mon cœur.

Par bien des aspects, j'appréciais sa façon d'être père et je crois que son apparente rudesse mise de côté, il y avait une réelle affection entre nous qui se précisa après la naissance de Philippe.

Comme c'était le premier enfant, dans les jours qui précédèrent cette naissance, j'étais un peu inquiète. Si je devais être prise par les douleurs de nuit, en l'absence de Georges, je ne savais pas si je serais capable ou non de descendre jusque chez mes parents munie de mon bagage C'est papa qui devait me conduire en voiture à la clinique qui se trouvait à Belleville à la limite du XIX ème et du XX ème arrondissement. Aussi, la nuit où cela se précisa, bien qu'au tout début, ne connaissant pas l'accélération de leur fréquence, les premières douleurs s'étant manifestées, je préférai que mon mari me conduise chez mes parents, au moment de son départ pour le travail. Je m'allongeais sur mon lit de jeune fille jusqu'à l'aurore, guettant la progression qui s'accélérait. Papa m'emmena à la maternité avant six heures du matin et le bébé vit le jour peu de temps après.

Un prénom de fille, Catherine et deux de garçon avaient été retenus, Eric et Philippe. La préférence de Georges allait à Philippe, ayant un sien cousin germain, brillant sujet, qui portait le même nom de famille et ce prénom. A l'origine, le parrain de notre petit garçon devait être son oncle Jean-François, dit Jeannot, garçon doux, gentil et efficace que j'aimais beaucoup. Lorsque mon beau-père vint admirer son premier petit-fils à la clinique, il dit en s'adressant au bébé :
-"Bonjour, comment vas-tu Philippe-Auguste ? "                                 .
Je me récriais vivement :                                                                .
_ "Oh ! Non, cela lui serait resté toute sa vie, nous lui avons donné en prénoms complémentaires ceux de son père et de son parrain".                      .
Je vis bien à un léger tic du visage que le père de Georges n'était pas ravi, la tradition voulait dans sa famille, comme dans la mienne d'ailleurs, que le fils aîné porta les prénoms des deux grands-pères, mais je trouvais, pour mon compte, les prénoms de Victor, pour mon père et d'Auguste, pour mon beau-père, vieux jeux. Cependant, j'ai regretté plus tard de ne pas avoir donné cette joie à ce dernier, car ce fut le seul de ses petits-enfants qu'il connut, étant atteint d'un cancer du fumeur, il s'éteignit avant la naissance de François, le fils aîné de Jacky.

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Depuis quelques mois, maman avait retrouvé son amie d'enfance Renée, tante de mon ami Georges L. M... Cette amie de retour d'Algérie, lui insuffla un second souffle, par son dynamisme, sa bonne humeur, sa joie de vivre, même lorsque les temps furent difficiles pour elle. Ce renouveau fut parfait par la naissance de Philippe. Maman avait désiré un garçon, mais elle avait mis au monde deux filles et la guerre, ajoutée aux infidélités constantes de notre père, l'avaient dissuadée de faire un nouvel essai dans cet espoir. Ce petit-fils fut donc une grande joie pour elle, car je venais chez elle chaque jour, déjeunais avec elle et parfois papa. Très souvent, je restais une partie de l'après-midi à ses côtés.

Comme j'allaitais mon bébé et que les tétées étaient longues, je fatiguais, mal calée dans le fauteuil de cuir de papa, parce qu'un peu trop menue pour pouvoir être installée confortablement. Alors maman me disait de me reposer et me le prenait pour le rôt, le change et pour les parties de "guili-guili" sur le coussin à langer. Je n'osais l'en priver, car elle paraissait y prendre tant de plaisir et renaître à la vie. N'ayant aucune possibilité de laver les couches dans ma petite chambre de bonne, c'est elle qui me faisait la lessive du bébé, je trouvais donc normal pour répondre à sa gentillesse et compenser son manque d'amour de la part de son mari, de la laisser à sa joie.

Je me rattrapais de la privation de m'occuper de mon petit garçon, le soir et le matin quand je l'avais pour moi toute seule. Ce n'était pas, hélas, son père qui me l'aurait disputé. Je dois dire que, là encore, l'attitude de Georges à l'égard du nouveau-né, était désolante. De cinq ans mon aîné, l'on pouvait supposer qu'il en possédait la maturité, mais il ne s'intéressait guère à ce petit enfant, le prenant rarement dans ses bras, sous prétexte qu'il était trop fragile pour ses grosses mains. Cela m'attristait beaucoup car j'avais espéré que l'arrivée de cet enfant l'aurait aidé à mûrir.

Philippe était né le 24 juillet 1956. L'été était bien entamé. Il faisait très chaud, mais je préférai rester à Paris. Georges devait garder sa place jusqu'à mi-août et chercher, après avoir pris un peu de repos, une autre place mieux rémunérée, pour compenser le manque de mon salaire. J'allais donc me promener au jardin avec mon petit garçon afin de chercher un peu de fraîcheur sous les ramures des arbres.

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L'ami d'enfance

Ce jour-là, maman attendait Renée qui venait la visiter avec son neveu, mon ami d'enfance. Ce dernier était parisien pour quelques jours, à la recherche d'un logement, travaillant en septembre à Paris, dans les P et T. Je montai au jardin, jusqu'au plateau situé au-delà des préaux, pour trouver un peu d'air frais et m'installai sur le pliant que j'avais apporté. Les bancs de bois n'étant pas toujours disponibles, cela me permettait de me mettre à un endroit plus calme.

J'avais suggéré à maman qu'elle indique à Georges L. M... comment me retrouver au parc, nous serions ainsi plus à l'aise pour bavarder. Je me plaçais de façon à observer les allées et venues des promeneurs, afin de repérer plus facilement mon ami d'enfance dès qu'il apparaîtrait.

Je l'aperçus dès qu'il gravit le haut des degrés qui montaient du premier plateau vers le second, je lui fis signe de la main. Malgré les quatre années qui séparaient nos dernières vacances communes, nous nous retrouvâmes comme si nous nous étions quittés la veille.

Nous ne fîmes pas un geste pour nous embrasser, comme retenus par une sorte de pudeur… Nos regards, cependant, se croisèrent longuement avec une grande tendresse, qui devint douloureuse dans le sien, quand mes yeux se remplirent de larmes que j’eues toutes les peines du monde à contenir. Nous les détournâmes pour les porter sur le bébé que nous contemplâmes un moment en silence. Puis il le rompit et me dit, pensivement et interrogativement  :
-"Cet enfant aurait pu être le nôtre? "                     .
Je le regardais, à la fois surprise de son assurance et cependant consentante quant au fond de la question. Je hochais la tête affirmativement, la gorge serrée par l'émotion qui m'envahissait. J'avais, envie de pleurer, de dire tout ce que je gardais secret au fond de moi-même. Je rêvais de pouvoir me délivrer sur une épaule bienveillante et compréhensive. Cependant, je sentais que je n'aurais fait que le blesser davantage lui-même, car son aveu venait de m'expliquer clairement quel rêve il avait fait.

Doucement, sentant bien dans mon non dit, que les regrets étaient partagés, il me dit :
-"Vois-tu, c'est pour cela que je viens travailler à Paris. Pour éviter une nouvelle erreur de ma part. Je n'ai pas été capable lors de notre dernier été, de te dire combien tu "comptais" pour moi et que je formais des projets pour notre avenir. J'étais jeune, j'avais à envisager un nouveau choix pour mes études, l'incertitude du lendemain me bloquait. Je pensais te retrouver l'été suivant avec quelque chose dans les mains. Je n'ai rien osé dire. Dans nos échanges de lettres, tu m'expliquais tes projets de bal du G.M., tes rencontres et puis plus rien ! Le silence, le vide, remplit soudain par la nouvelle transmise par ta maman à la mienne, que tu fréquentais, quelle dérision, un garçon qui se prénommait Georges. J'ai compris qu'il était trop tard pour parler ou plutôt écrire."

Nos regards se croisent de nouveau. Dans le sien, je retrouve la petite flamme sous forme de paillettes d'or qui illumine ses yeux gris et verts, autrefois si rieurs. La flamme est mouillée, mais luit, du fait du soleil qui filtre à travers les branches. Dans le mien, un certain désespoir doit s'y refléter, car il me demande brusquement, très observateur :                                     .
- "Es-tu heureuse, au moins, avec lui ?"                            .
Que vais-je répondre ? Mon cœur s'affole. Il n'a pas achevé de me dire pourquoi il est venu à Paris travailler, mais je sais déjà, étant donné sa droiture, que je ne fais plus partie de ses projets. Alors j'essaie de répondre le plus fermement possible, un "oui" qui ne tromperait personne et surtout pas lui. Il me regarde attristé et murmure :                                                   .
- "Tu me connais, je n'essayerai rien pour te séparer de lui, je suis venu parce qu'il fallait que je sache si je m'étais trompé ou non sur nous-mêmes, mais je ne viendrai plus jamais troubler la paix de ton ménage.                   .
-"L'été dernier, en vacances, j'ai rencontré une jeune parisienne, nous avons sympathisé, je suis venu passer les fêtes de fin d'année et nos sentiments ont évolué. Cette fois, j'ai eu le courage de dire mon attirance et mon désir de la revoir. J'ai obtenu un poste à Paris pour septembre et j'ai l'intention de l'épouser. "

Pendant qu'il parlait, je m'étais reprise et parvins à formuler des vœux de bonheur. Mon cœur était aussi troublé que lorsque j'avais retrouvé Jean V... Quel sens cela avait-il ?

- Peut-on aimer différemment, avoir les mêmes regrets ? Etais-je tout simplement amoureuse de l'Amour ! Penserais-je le trouver en chaque homme qui en manifesterait à mon égard ? Je ne serais jamais à abri de la douleur tant que je ne serais pas certaine d'avoir trouvé ma vraie moitié.                      .

L'heure de la tétée de Philippe approchait et comme je préférais ne pas donner le sein en public, nous nous levâmes, mon ami d'enfance, pour repartir directement, me dit-il, car sa tante restait chez maman. Moi-même je repris le chemin vers la demeure de cette dernière.

Notre adieu fut un long regard indéfinissable, mais un véritable adieu, car nous ne nous revîmes jamais. Je sus par Renée, qu'il n'épousa pas la jeune parisienne, ayant constaté, parait-il, qu'il s'était trompé.                      .
Il redescendit vivre dans le midi, se maria, eut des enfants. Il mourut à la suite d'un accident provoqué par un autobus, alors qu'il était à pied, vers l'âge de cinquante-deux ans. Je garde dans mon cœur une grande tendresse pour mon gentil et chevaleresque compagnon d'enfance.

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Le baptême

Philippe avait deux mois lorsqu'il fut baptisé. Je choisis mon amie Nicole comme marraine. Elle en était ravie et moi-même, très contente d'avoir une bonne raison de la revoir plus souvent sans que Georges n'y ait à redire, puisqu'elle viendrait voir son filleul "à domicile". De ce fait j'échapperais aux inévitables scènes de jalousie auxquelles j'avais droit lorsque nous sortions, de rares fois, toutes les deux. Jean-François devait être parrain, mais Jacky ne pouvait obtenir de permission pour assister au baptême que s'il était lui-même parrain. L'occasion était trop belle, de le voir revenir quelques jours d'Algérie, pour ne pas accéder aux "désirs de l'armée Française", ce fut donc lui qui tint son neveu sur les fonds baptismaux en l'église saint François d'Assise en septembre 1956.

Notre logement de jeune couple était trop exigu pour permettre de recevoir la famille à un goûter après la cérémonie. Nous demandâmes à mes beaux-parents la permission de faire cette réunion chez eux.                     .
Le père de Georges accepta d'emblée, à condition que son épouse nous accorde cette possibilité elle-même. Ma belle-mère n'aimait pas recevoir et ne nous invitait, son propre fils et moi-même que pour les fêtes et anniversaires. Parfois même, juste au dessert, et cette suggestion ne l'emballa pas. C'est du bout des lèvres qu'elle nous dit un "oui, mais je ne m'occuperai de rien". Nous acquiesçâmes en la remerciant, cela allait de soi que nous assumions les frais de réception. De mon côté, il y aurait, mes parents, ma tante et mon oncle habitant le quartier, Nicole et nous-mêmes, de l'autre, les parents de Georges, ses trois frères, sa sœur et Josette, la fiancée de Jacky.

Avant la cérémonie qui eut lieu le dimanche vers quinze heures, Georges alla déposer chez ses parents, les petits fours frais qu'il rapportait de la pâtisserie où il travaillait, le champagne offert par papa, était au frais depuis la veille. Je n'eus pas la curiosité de poser la question à mon mari quand il en revint, quant à la préparation de la table, habituée comme je l'étais dans ma famille à ce que tout fut fait dans les règles de l'art de recevoir. J'avais néanmoins prévu des serviettes de papier pour éviter tout lavage à ma belle-mère. Bien m'en prit, car nous eûmes la surprise en arrivant de trouver la maison dans son ordre super propre et rangé habituel, mais sans le moindre signe de réception.

Dans ma pensée, je supposais l'offenser que de demander à ma belle-mère, quelle nappe elle pensait mettre pour garnir la table recouverte d'une glace à ramages peints au vieil or fin, nos nappes n'étant pas assez grandes pour cette table ? Mais dès les premiers pas dans le séjour, je compris soudain ce que voulait dire, pour une grand-mère baptisant son premier petit-fils : "Mais je ne m'occuperais de rien !"

Je confiais rapidement mon bébé à maman et demandais à ma belle-mère où se trouvaient les plats, les assiettes à dessert, les cuillers et fourchettes à gâteaux, afin de préparer rapidement la table, supposant qu'elle ne désirait pas salir de nappe pour l'occasion. Georges de son côté s'enquit des coupes et les disposa sur la table. Josette habituée des lieux nous aida à trouver les objets en question.

Dans leur séjour, comme au milieu d'un musée, mes beaux-parents ne faisaient asseoir personne, pendant que nous nous agitions, Georges et moi-même pour réparer la réception qui s'annonçait mal. Mes parents n'avaient jamais été reçus par mes beaux-parents et je pouvais lire dans les yeux de papa ce qu'il en pensait. Le premier coup d'œil de maman devant l'absence de toute préparation, m'assurait déjà de ce que j'entendrais, après… Dans l'immédiat, il fallait remédier à cette absence d'hospitalité flagrante et semblait-il voulue. Nous étions très gênés, leur propre fils comme moi-même, d'avoir à dire aux invités de prendre place. Soudain, mon beau-père qui semblait, contrairement à son habitude de commandement, planer au-dessus des circonstances, s'avisa que tout le monde était debout et nous déchargea de l'initiative que nous aurions due avoir en priorité, mais cela nous semblait être, leur rôle !

Philippe pleurait, je délaissais donc par force mon rôle de maîtresse de maison improvisée et mal à l'aise, puisque n'étant pas chez moi, pour allaiter mon bébé. Georges servit le champagne, Marie-Laure et Josette passèrent les petits fours se rendant compte de l'évidente mauvaise volonté de la mère de Georges.

Les conversations eurent bien du mal à être nourries, maman et Taty firent de leur mieux, cependant, papa voyant mon regard attristé rengaina sa morgue et dialogua. Plus de deux heures s'égrenèrent laborieusement, pénibles pour tout le monde. Le bébé était très agité dans son sommeil, il était couché dans la chambre voisine et j'allais l'observer souvent, me dégageant avec plaisir de cette incroyable atmosphère, dite familiale.

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Je compris mieux l'agitation de mon petit garçon dès le lendemain, car il était fiévreux, manquait d'appétit et pleurait beaucoup, lui si sage habituellement. Il avait pris froid dans l'église, apparemment, en cette fin de septembre venteuse et humide. Le médecin généraliste parla d'un simple rhume et prescrivit des lavages de nez au sérum physiologique ainsi qu'un médicament. La semaine s'écoula sans amélioration et mon beau-père ayant constaté son agitation, nous dit qu'il pensait que Philippe souffrait des oreilles. Ayant eu cinq enfants, il reconnaissait ce symptôme dans le comportement du bébé. Il téléphona sur l'heure à l'oto-rhino-laryngologiste qui avait soigné ses enfants depuis leurs plus jeunes âges, lui demandant qu'il vienne le jour même, un samedi après-midi, chez lui.

Le diagnostique de mon beau-père était bon, Philippe avait une otite et le spécialiste décida de faire une para synthèse immédiatement. Nous nous trouvions tous les neuf dans la chambre des parents, autour du lit où était posé le bébé sur un lange. Le médecin demanda que l'on tienne l'enfant pour pouvoir opérer. Mon beau-père se tourna vers moi-même qui avais fait un pas en direction du lit et me dit :                                           .
_ "Voulez-vous que ce soit maman qui tienne Philippe, elle a l'habitude des enfants ?"                                         .
C'était comme s'il voulait m'ôter ma responsabilité de mère en me supposant trop sensible pour faire face. Son intention était sans doute louable, mais je jugeais que lorsque l'on a un enfant, il est primordial de faire face en toute circonstance. Je le remerciais négativement et demandais au médecin comment tenir mon fils pour qu'il l'opère sans que je le gêne.

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Suite

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- Chapitre IV - Après le mariage -

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Copyright by Micheline Schneider  - Chapitre IV - Extrait I - Après le mariage : Le voyage de noce - Bébé en vue - L'ami d'enfance - Le baptême
 "La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

Date de dernière mise à jour : 26/04/2020