Troisième partie La part de l'ombre - 1955 - 1980

Eyes3 mic

CHAPITRE IV - Après le mariage - 1955 - 1960

Extrait IV - Un homme à son balcon - La mort rôde - Déménagement

Grape vine

Un homme à son balcon

Dès que la saison le permettait nous allions au jardin tous les jours. Migrant selon la chaleur du soleil, d'un coin à l'autre du parc et préférant l'un ou l'autre, des nombreux plateaux, selon leur exposition au soleil et leur protection du vent. En plein été nous retrouvions avec plaisir l'allée de mon enfance plus abritée et fraîche.

Maman venait fréquemment avec Philippe et moi-même et nous bavardions parfois de notre entourage qui variait précisément selon notre choix de lieu, certaines personnes venant toujours s'asseoir sur le même banc. Nous préférions notre indépendance et très souvent apportions nos pliants afin d'être libres de nos emplacements. Cependant, depuis quelques temps, nous remarquions un homme, encore jeune, qui s'installait sur un banc ou l'autre et fréquemment à proximité de nous qui aimions changer d'endroit. Maman disait :

-"C'est bizarre un homme si jeune qui ne travaille pas dans la journée ! ?..." Nous constations qu'il engageait parfois la conversation avec des mamans et s'intéressait aux enfants.

Ce fut un jour où je m'installais seule avec Philippe sur le petit plateau rond, qu'il m'aborda. Je n'avais pas pris de siège personnel ce jour-là, car nous avions emporté le tricycle en plus du seau et ses accessoires et du ballon. Mon fils se débrouillait bien sur son engin et prenait comme piste de vélodrome l'arrondit du lieu, pédalant avec énergie. Assis sur le banc voisin du mien, l'habitué du square regardait Philippe tourner avec intérêt et la conversation s'engagea sur lui naturellement quand il fit une chute sans gravité qui occasionna une petite égratignure que je nettoyais à l'eau de la fontaine proche.

L'homme fit compliment à Philippe pour son courage, car ce dernier ne pleura pas, et de sa maîtrise de tricycliste. L'enfant retourna à son jeu. Mon voisin me dit, qu'il me connaissait de vue, parce que nous habitions le même immeuble. Son escalier étant situé à angle droit du mien et qu'il m'avait déjà aperçue lorsque j'allais au vide-ordures de mon étage. Lui-même logeait au cinquième et son balcon de cuisine donnant sur la cour commune. Ce lien étant constaté, devant mon étonnement à le voir si assidûment se délasser au parc, à une heure peu habituelle pour un homme de son âge, il répondit à ma curiosité en me précisant :

"J'ai été blessé pendant la guerre et je suis pensionné. Je ne travaille pas, mes journées sont longues et j'ai plaisir à regarder les enfants s'ébattre, n'ayant pu en avoir moi-même."

Il avait l'aspect ouvert et sympathique. Son visage était bruni par le soleil, s'y exposant au jardin tous les jours. Son regard brun se posait franchement sur moi. Ses cheveux châtains clairs étaient coiffés à la mode du moment. Il mesurait approximativement un mètre soixante-dix. Je le rencontrais toujours habillé de façon soignée et sportive.

Mise en confiance par son allure générale et sa conversation, je lui dis que mon mari faisait de la représentation de commerce, que j'élevais mon enfant et ne retravaillais pas pour le moment. Je précisais que nous étions très petitement logés au septième avec notre petit garçon et que je passais le plus clair de mon temps chez maman - qu'il me dit avoir remarqué avec Philippe plusieurs fois - et à promener mon fils. L'heure du goûter ayant sonné, ce dernier revenait vers nous et notre entretien en resta là.

Chaque jour où il me voyait non accompagnée de maman, je constatais que mon voisin d'immeuble choisissait un banc proche du secteur où je me trouvais et au bout d'une demi-heure, venait me saluer et s'installer plus près. Nous conversions du temps, de tout et de rien. Les enfants étaient pour lui un attrait constant et il ne se lassait pas de les regarder jouer. Il avait l'air, à la fois, heureux et attristé. Constatant ce fait, je lui posai la question de la raison de son attitude envers eux ? "J'ai été blessé lors de la guerre, me répéta-t-il, et depuis, je ne peux avoir d'enfant, ma femme m'a quitté pour cette raison et ma vie se traîne inutilement. J'ai une bonne pension, six cents de nos nouveaux francs, un appartement agréable et j'aimerais, à quarante-six ans, refaire ma vie avec une jeune femme seule avec un enfant."

 L'explication était très claire et je me dis qu'il fallait de mon côté clarifier la situation, pour qu'il ne s'embarqua pas dans une voie sans issu.

Aussi lui dis-je que je paraissais peut-être désœuvrée, avec un mari absent toute la semaine, mais que j'aimais coudre, tricoter, lire et que je ne cherchais pas d'aventure. Il m'assura que c'était la sympathie qui l'avait attiré vers moi et notre proximité d'habitation. Il précisa qu'après plusieurs échecs dans ses tentatives de retrouver l'âme sœur, ayant l'intention de se remarier et voulant avoir un foyer qui est une âme, il donnait peut être l'impression d'être en quête. Cependant l'amitié avait également pour lui un grand prix et que si je voulais bien le considérer comme tel et le laisser un peu profiter de la présence de mon petit garçon, il serait déjà très heureux.

Présentée de cette façon, j'aurais eu mauvaise grâce de ne pas accéder à sa requête. J'acceptai donc sa présence et sa proposition lorsqu'il m'invita à promener Philippe au parc des Buttes Chaumont, pour l'emmener au manège de mon enfance. Il avait une voiture jaune et je me souviens que je disais à mon fils, pour qu'il ne fasse pas, éventuellement, une bévue devant son père qui n'aurait sûrement pas compris ce genre de déplacement avec un autre homme que lui-même, nous prenons la "tautotaxi" en empruntant son jargon enfantin. Nous allâmes ainsi plusieurs fois à ce parc, rouler avec le tricycle dans les allées longeant le lac, donner du pain aux cygnes et aux canards, balancer Philippe dans les balançoires bateaux chères à mon enfance. Philippe aimait aussi le manège où je ne fus jamais adroite pour attraper les anneaux qui donnaient droit à des tours gratuits, car il fallait se pencher pour mettre le bâton de fer et de bois dans l'anneau qui pendait et donner un coup sec pour qu'il descende et ne tombe pas sur le sol et j'avais le vertige du haut de mon cheval de bois... Philippe était heureusement plus doué que moi et je m'en réjouissais. Marcel aussi - nous nous appelions par nos prénoms - il applaudissait aux exploits de l'enfant et voulait toujours lui offrir tous ses tours de manège, une glace ou une gaufre.

Je n'arrive plus très bien à me souvenir combien de temps ces sorties durèrent, sans qu'il y eut une évolution notoire dans notre attitude réciproque. Je crois que je la constatais, lorsqu'un jour, étant sur le balcon du vide-ordures de mon étage, il m'envoya du sien, en contrebas, un baiser avec la main. Cela m'amusa et me fit plaisir parce que c'était romantique, mais je ne mesurai pas tout de suite que cela pouvait m'entraîner plus loin.

La rencontre suivante, la pluie se mit à tomber violemment et comme c'était l'heure du goûter, Marcel me proposa de monter chez lui pour nous mettre à l'abri et s'offrit à faire une tasse de thé. J'acceptai. Il me fit les honneurs de son appartement, un "deux pièces" confortable et bien tenu par lui-même. La vue donnait sur le boulevard et le parc au-delà, mais ce jour-là, la pluie gâtait le paysage.

Nous dégustâmes goûter et thé, puis Philippe s'endormit sur le tapis en jouant avec les petites voitures que Marcel lui avait prêtées. Il faut dire que l'enfant s'était réveillé de bonne heure ce jour-là précisément et n'avait pas voulu faire de sieste comme à l'accoutumée, pour je ne sais plus quelle raison.

Nous l'allongeâmes sur le lit dans la chambre voisine et je regardais Marcel le contempler endormi, avec une tendresse qui me fit réaliser que j'étais engagée sur une pente glissante pour tous les trois.

Nous retournâmes nous asseoir dans le salon, côte à côte sur le canapé, écoutant de la musique douce. Je m'apprêtais à lui dire qu'il s'attachait trop à Philippe, quand son bras m'enveloppa les épaules et qu'il me dit :

-"Je vous ai observée - car malgré les balades communes, nous continuions à nous vouvoyer - dans vos allées et venues avec votre mari et dans votre vie courante, vous n'avez pas l'air d'être heureuse, ne pourriez-vous vous confier à moi comme à un ami ?"

 Je le regardai, son regard était sincère et affectueux, mais j'hésitai. Il est vrai qu'il avait le double de mon âge et aurait pu être mon père, mais je ne sais ce qui me retenait, une impression ténue me venait depuis son regard sur mon fils, il voulait trouver un argument pour pousser un avantage ! ... Je me retins sur le bord des confidences, tout en lui tendant la perche pour le forcer à préciser sa pensée.

-"Ne trouvez-vous pas qu'il y a un risque pour vous-mêmes de vous attacher ainsi à Philippe, lui dis-je !"

 Il me regarda longuement, puis appuyant de sa main libre ma tête sur son épaule, il me murmura :

"J'ai de la tendresse pour l'enfant, mais j'éprouve un sentiment beaucoup plus fort pour la mère, ces mots furent suivis d'un silence, puis il ajouta, c'est pourquoi j'aimerais savoir où vous en êtes ?"

 Curieusement, je n'avais toujours pas envie de répondre ! Certes, je me sentais bien à l'abri, contre son épaule, mais le sentiment que j'éprouvais était plutôt proche d'un besoin de protection paternelle que la différence âge faisait naître. D'autant plus que j'étais en manque de père avec lequel dialoguer.

Cependant je sentais bien qu'il faille que je réponde. Après tout, j'avais accepté ces promenades Il imaginait, peut être, que c'était une façon de lui dire, qu'il pouvait espérer. Parce que, dans le sens où il m'avait parlé de ses projets dès le début de notre rencontre - mais sans que j'aie été concernée à ce moment-là - je savais pertinemment ce qu'il recherchait en poursuivant les entrevues. J'étais bien en peine, car il ne m'était pas indifférent, sinon je n'aurais pas continué à le fréquenter. Je ne savais même pas si une approche physique plus poussée que celle présente, bien innocente, me serait agréable. Sans parler du fait, qu'il me faudrait divorcer et que pour rien au monde je ne voulais être séparée de mon enfant, comme l'avait été ma grand-mère paternelle de sa première fille. Cette dernière idée en tête aurait dû m'arrêter net et pourtant je me disais :

-"C'est agréable d'avoir un homme toujours à mes côtés, disponible et courtois, préoccupé de mon bien être, il faut que je me rende compte de l'effet qu'il me fait ? "

Je me laissais donc un peu aller aux confidences, expliquant le caractère taciturne de mon mari et son manque d'intérêt pour ce qui me passionnait, ses absences différentes maintenant, ses retours peu distrayants. Mais je ne touchais mot d'une certaine forme d'insatisfaction physique dont j'étais consciente, m'étant documentée depuis mon mariage et ayant entendu certaines conversations de Renée sur les qualités de ses amants, dans lesquelles je ne reconnaissais que bien peu celles que me proposait mon mari.

Marcel me dit, passant soudain au tutoiement que la confidence et la différence âge semblaient lui avoir permis :

-"Tu prends ton temps, tu réfléchis, tu sais que je suis là, que tu comptes beaucoup pour moi ainsi que ton petit garçon et que tu peux avoir confiance en moi."

L'heure tournait et je faisais mine de me lever pour aller réveiller Philippe qui dormait toujours, mais il me fit asseoir de nouveau et me dit :

-"Permets-moi de t'embrasser, ne serait-ce que pour que ce contact nous instruise."

C'était un peu de la divination et je pensais qu'il avait raison, j'acceptai. Le souvenir ne m'en est pas resté marquant et je suis incapable de me remémorer l'effet que ce premier baiser me produisit. Ce dont je suis certaine, c'est que cela sembla le déchaîner et qu'il m'avoua plus nettement ses sentiments, évoquant de plus ardents contacts, lui, qui l'instant précédent, prêchait la patience et la réflexion.

Je me doutais bien qu'il n'était pas de bois et que ce baiser ressemblait un peu à de la provocation, et si lui-même l'avait recherché, était-il aussi blanc que neige, comme je le considérais jusque là ? A ce degré de réflexion, mon fils se réveillant, me sauva d'une situation qui devenait difficile à soutenir. J'allais le lever et préparais ma retraite en souhaitant une bonne soirée à Marcel et une éventuelle promenade pour le lendemain. Mais je connaissais encore bien mal les hommes, quand le déclic sensuel est enclenché et ce dernier ne voulait pas me laisser partir sans lui promettre que je viendrais une nuit quand l'enfant serait profondément endormi. Pour me dépêtrer de son insistance si soudaine et opiniâtre, je promis d'y réfléchir.

Tout en vaquant à mes occupations de fin d'après-midi et du dîner, je repensais à cette conversation et arrivais à la conclusion suivante : maintenant, que Marcel avait précisé ses intentions, l'alternative était, soit que je fasse un essai physique, et si c'était concluant, j'aviserais, soit, j'arrêtais tout de suite les rencontres qui laissaient à penser qu'à terme, j'accepterais cet essai. C'est campée dans la perspective du choix de ces deux positions que j'allais vider les ordures ménagères et jetais un regard machinal sur le balcon du cinquième. Marcel s'y tenait, les bras croisés, comme en faction, les yeux rivés sur la fenêtre de la première chambre qui donnait de ce côté. De cette ouverture j'aurais éventuellement pu le voir également, mais à condition de me hausser sur la pointe des pieds, car la fenêtre était haute, pour minimiser les risques. Dès qu'il m'aperçut, il me fit un signe qui signifiait, viendras-tu ce soir ? Prise au dépourvu par la rapidité de la demande de réalisation, je hochais la tête en signe d'assentiment, tout en me promettant un essai à ma manière et en me disant qu'après tout il valait mieux que je sois fixée sur ce point-là.

Nous dînâmes, Philippe et moi-même, seuls, puisque c'était un jour de semaine, et après la petite toilette du soir et sa lecture préférée "Les chatons barbouilleurs, Sage et Image", je couchai mon fils. Comme je voulais être certaine qu'il s'endormait calmement, je me mis en tenue de nuit et me couchais en me disant, si je m'endors, je n'irai pas chez Marcel. J'étais sur le point de sombrer dans le premier sommeil, quand mes voisins ayant trop bu et devisant bruyamment, me firent émerger de cette léthargie et me rappelèrent ainsi à la réalité de ma promesse. Philippe dormait d'un sommeil profond et régulier, mais par précaution j'attendis que le calme fût revenu à l'étage, avant de me rendre dans l'autre pièce pour contrôler si Marcel m'attendait encore. Apparemment, puisque la lumière brillait toujours dans la cuisine, comme un phare éclaire le port. Ma décision fut vite prise. J'introduisis un Tampax périodique, j'enfilai des chaussures aux pieds et un manteau sur ma chemise de nuit, puis contrôlant la sérénité de la nuit. 

- Je descendis vers le deuxième degré de mon enfer.Diable fd rouge

En fut-il un réellement ? Parfois, j'en doute, cela n'en eu pas le temps ! J'annonçais en arrivant que j'étais venue parce que je le lui avais promis, mais que mes règles étaient débarquées à l'improviste et que j'étais inaccessible ce soir-là. M'étant habituée, jusqu'à ce jour, à une élégance d'attitude réservée à mon égard, je m'attendais à ce que Marcel, comprenant la situation, me fasse grâce de l'essai prévu. Je souhaitais seulement que, contacts anodins aidant, je me concrétise une opinion sur le bien-fondé de cette expérience.

Quand je repense à cette nuit-là, pour y mettre tant de forme, je n'en avais pas bien envie. Oui, en effet, je crois, que j'étais curieuse d'une nouvelle sensation qui m'aurait émue profondément et épanouie, mais que -j'espérais surtout découvrir le choc merveilleux de l'Amour du coeur et de l'esprit  et j'avais déjà l'impression de faire fausse route.

Son ardeur à vouloir concrétiser, au lieu de me faire monter au diapason, produisit sur moi l'effet inverse. Je me disais

-"Il n'y a donc que cela qui compte !"

 Si j'avais pu supposer être envoûtée, je ne l'étais plus du tout ! Toutefois, voulant tenir ma promesse, puisqu'il insistait, je me laissai faire, désabusée, jusqu'au moment de la pénétration où il eut la surprise de rencontrer le Tampax ! Mais je ne voulais rien savoir pour l'ôter, pensant qu'ainsi il comprendrait mes réticences et reviendrait sur son obstination. Il n'en fut rien, et je laisse à juger dans quel état d'esprit je me trouvais ! Sitôt fini, je ne consentis pas à rester davantage, prétextant mes craintes pour Philippe et très froide à son égard, je le quittais en lui disant, à un de ces jours !

En descendant l'escalier qui donnait dans la cour de l'immeuble, je croisais une camarade d'enfance qui était à l'école saint Joseph en même temps que moi-même. Elle habitait dans cet escalier et rentrait tardivement car elle était danseuse. J'eus honte soudain de me trouver là, avec ma chemise de nuit qui dépassait de mon manteau, décoiffée et déconfite de mon aventure ratée. Je pensai, puisqu'elle rentre elle-même avec "son Jules", elle ne le criera pas sur les toits !

Une fois à la maison, je pleurais abondamment et longuement sur ma déconvenue, après avoir contrôlé que mon enfant dormait bien. Je me promis que c'était bien fini et que je ne reverrais plus cet homme. J'avais l'impression d'avoir été roulée et qu'il avait caché son jeu jusqu'à ce jour, pour mieux endormir d'éventuels soupçons, attendant son heure, en préjugeant mal de mon besoin d'Amour véritable que son acte incontrôlable avait saccagé sans retour.

Je crois qu'il comprit très vite, lorsque le croisant dans la rue, il rencontra mon regard distant et froid, lui intimant de garder ses distances, car je ne le vis plus au jardin, ni même dans le quartier pendant un certain temps. Ce fut maman à laquelle j'avais raconté quelques promenades, sans plus, qui me dit un jour, plusieurs mois après :

- "Tu sais, le fameux Marcel, je l'ai rencontré devant le 22, sortant de sa voiture, accompagné d'une jeune femme portant un bébé." Et, une autre fois, je ne sais obtenue par quelle source, elle me rapporta qu'il s'était remarié, apparemment avec cette personne entrevue.

Peut-être m'étais-je trompée sur son compte et était-il sincère avec moi. Peut-être, qu'emporté par son désir - que je ne partageais pas - l'avais-je, sans le vouloir, fait sortir de ses gonds, en le laissant succomber à la tentation retenue trop longtemps. Avant que rien n'existe pour moi il avait tout brisé. Assez curieusement Philippe ne m'en reparla jamais.   

                        
Grape vine

La mort rôde

Les résultats du travail de Georges étaient bons, il avait tout à fait pris confiance en lui-même et appréciait, malgré les absences prolongées, ce métier où il bougeait à l'air libre.

Notre souci grandissant était l'état de santé de mon beau-père. Jacky et Jeannot assistés de Georges s'occupant de l'affaire familiale, lui firent promettre de se reposer une grande partie de l'été à Gazeran où la chaleur était moins pénible pour lui qu'à Paris. Il accepta, n'allant qu'une fois par semaine faire le point sur place. Mais lorsqu'il regagna la capitale en septembre, nos craintes se précisèrent, le pauvre homme toussait de plus en plus, souffrant beaucoup. Le médecin ne put cacher plus longtemps la vérité à la famille, disant qu'il était nécessaire de faire des examens approfondis pour préciser le diagnostique qu'il craignait, c'est-à-dire un cancer des poumons. Le savait-il déjà et avait-il jugé depuis des mois qu'il était trop tard pour y remédier et préférait-il faire croire à son patient, ce que celui-ci souhaitait entendre, en attendant le pire qu'il savait inexorable ? Ce médecin qui n'en étant pas à son premier coup dans ses diagnostiques tardifs et meurtriers, était passé là, à son coup de maître !

Les examens furent très douloureusement supportés par mon beau-père et malheureusement confirmèrent la maladie. A partir de cette date les événements se précipitèrent et il dut bientôt s'aliter. Puis demandant des soins attentifs et précis, il dut être hospitalisé. Son déclin s'accentuait, et il se faisait beaucoup de soucis pour l'avenir de la famille et de l'entreprise, Jeannot devant bientôt prévoir le service militaire.

Il désira la venue de son frère Georges, vraisemblablement pour lui confier la famille et nous comprîmes en novembre 1959 que c'était la fin. Lui-même s'était-il rendu compte de son état ? L'apprit-il, par la faute de son médecin, venu le visiter et qui le supposant assoupit, trouva moyen d'interroger un confrère près de son lit, sur le temps qui lui restait à vivre ?  Il entendit que c'était très court.

Le jour de la reconnaissance du corps à la morgue, nous accompagnâmes ma belle-mère tous les six. Les adieux furent poignants. Mon beau-père est le seul mort à l'hôpital que j'embrassais, de ma vie, jusqu'à présent. J'ai encore sur les lèvres, la sensation de ce froid excessif provoqué par le séjour en chambre froide et je me promis de ne pas recommencer cette expérience en de semblables circonstances. Mon beau-frère Jean-François, garçon très sensible et émotif, s'effondra un court instant sur mon épaule. Je soutins ce grand corps de mon mieux et posai une main compréhensive et fraternelle sur sa main qui cherchait l'appuie et l'équilibre et que le chagrin avait fait vaciller.

La famille vint assez nombreuse de Suisse. Ma belle-mère avait toutes les raisons de ne pas être en état de s'en occuper. Josette attendait un bébé et ne devait pas se fatiguer. Je pris donc en mains la restauration de toute la famille durant son séjour à Paris, nous étions, plus ou moins, dix-huit personnes. Il fut nécessaire de rajouter des tables pour les plus jeunes et la salle de séjour, toujours si bien ordonnée, prit des allures de camp bohémien !

Je me souviens que, au cours du repas qui suivit l'enterrement, il y eut une réflexion pleine d'esprit du grand Philippe, qui fit partir la plupart d'un grand éclat de rire qui atteignit même la veuve et détendit l'atmosphère alourdie par le chagrin et les larmes retenues à fleurs de paupières. Cependant, consciente de l'apparente incongruité de son rire, que pourtant nous avions tous compris, ma belle-mère quitta la table en s'excusant et l'oncle Georges fit des reproches à son fils, d'avoir provoqué ce départ.

Il est vrai que les nerfs avaient été mis à rude épreuve tous ces derniers mois et les soucis de faire marcher l'affaire familiale sans son moteur principal, n'étaient pas des moindres. J'avais proposé de reprendre une activité au sein de l'entreprise, puisque j'en connaissais les rouages. La crainte de voir une femme s'immiscer entre les trois frères gérant l'affaire et créer des jalousies familiales, sembla être le let motif du refus misogyne que je reçus. Ce fut par l'intermédiaire de ma belle-mère qui en était la véritable instigatrice, et ne s'en cacha pas ! Cependant, tous furent très contents lorsque je continuai à m'occuper des salons pour les présentations et décorations des vitrines. Satisfaits, lorsque je tenais avec eux, le stand du "Salon de la confiserie", ou seule, celui des "Arts du feu et de la table", bénévolement ! 

Grape vine

Déménagement

Au cours de l'évolution, de la maladie de son père, Georges et moi-même osâmes, malgré tout, lui demander de mettre les deux chambres de bonne à notre nom, pour que nous puissions obtenir un logement décent. Il était déjà conscient à ce moment-là que la mort le guettait, car il répondit à notre demande :

-"Faites la lettre de renonciation, je la signerai. De toute façon, avait-il ajouté, bientôt, je ne serai plus là et vous auriez fait à votre guise ".

Munis de cette lettre, nous prîmes rendez-vous pour monter notre dossier de demande auprès de la R.I.V.P. Avec un enfant, nous aurions dû obtenir, normalement, un appartement de deux pièces, cuisine, salle de bains et W-C, mais les attributions passaient par une hiérarchie du nombre progressif des pièces. Nous quittions deux chambres, l'organisme ne nous laissa envisager que la perspective d'un studio, nous promettant un logement de trois pièces, par la suite. Nous en acceptâmes l'augure et attendîmes avec impatience l'obtention du studio dans le courant du premier trimestre 1960.

Nous comprîmes rapidement l'astuce de l'organisme bailleur, car tout était à refaire dans ce studio, l'électricité et la peinture étaient lamentables. Si nous voulions, enfin, pouvoir nous laver intégralement et journellement, il était nécessaire d'installer une douche dans la cuisine et un ballon électrique pour l'eau chaude dans les W-C. Ce que nous fîmes, à nos frais.

Nous nous transformâmes en peintres et tapissiers, Georges et moi-même. J'imaginais un cloisonnement obtenu grâce à notre grand placard à éléments, pour que Philippe soit isolé de nous, la nuit ou pour la sieste, qu'il pratiqua longtemps. Cela lui faisait une minuscule chambre, comportant son lit, le coffre à jouets et un des éléments du placard posé sur la cheminée qui existait dans l'angle de la pièce. Le dos de l'armoire fut tapissé pour parachever ce petit dortoir/rangement miniature.

Les meubles que nous possédions dans les deux pièces, tenaient dans celle-ci, beaucoup plus grande et comportant une baie en pans coupés où nous installâmes le coin repas. Nous pûmes nous resservir du cache radiateur fabriqué par mon père, pour notre ancienne chambre.

Nous fîmes appel à un plombier qui travaillait pour la R.I.V.P. et arrondissait ses fins de mois le samedi. Ce détail fit que l'installation des sanitaires prit un peu plus de temps que nous ne le pensions au départ et nous emménageâmes avant que les travaux de plomberie ne soient terminés.

Je me souviens d'une anecdote que j'osai raconter à mon mari lorsque les travaux furent terminés et payés, car plus tôt, j'aurais craint un esclandre de sa part.

Habituée à regarder papa bricoler et aimant moi-même pratiquer ce violon d'Ingres, je me trouvais, un jour, très attentive à regarder le travail du plombier qui montait le ballon électrique dans les W-C. Celui-ci sentant mon regard dans son dos, s'imagina que je m'intéressais à lui et descendant de l'escabeau où il était grimpé, vint vers moi en me disant :

-"Laissez-moi travailler ma p'tite dame, mais on pourrait peut être se voir après mon boulot ?"

 Son regard concupiscent m'interloqua et je lui répondis vertement que je portais intérêt à son travail, mais pas à lui-même et qu'il veuille bien se le tenir pour dit. Comme je voulais que le travail se termine rapidement, je n'osai rien dire de plus et je dois reconnaître qu'il s'excusa de sa méprise très correctement. Georges fronça les sourcils, dès l'audition de ce récit et prêt à cogner, me dit :

-"Je vais aller le trouver ce sale individu."

 Heureusement je parvins à le calmer, mais je regrettai de m'être laisser aller à cette confidence...

Grape vine

Désirant améliorer nos ressources et ayant maintenant plus d'espace pour l'envisager, je décidai de reprendre une activité à la maison et d'habiller des poupées et de garnir des vanneries pour la saison de Pâques et d'Eté. Grand-mère m'ayant donné sa machine à coudre Singer portable qui datait d'avant la guerre, je la fis transformer avec une pédale et je pus commencer cette activité rémunérée modestement par la société familiale.

C'était très prenant pour livrer dans les temps et je veillais souvent le soir. Comme Georges voyageait, j'étais tranquille pour employer mes soirées utilement et grâce à la cloison, la lumière ne gênait pas Philippe pour dormir. Je me réservais les travaux de montage, non bruyant pour ces heures-là.

Cette petite activité me permit quelques achats vestimentaires pour mon fils et moi-même. Un joli manteau imperméable bien coupé, pour l'un et l'autre, marine pour moi-même, beige et accompagné, pour Philippe, d'un béret. Comme nous devions assister au baptême de François, fils de Josette et Jacky, je complétais la tenue de l'enfant. Je choisis son premier pantalon court avec gilet incorporé, pieds de poule gris et jaune pastel, accompagné d'une chemisette blanche et d'un nœud papillon de satin gris perle. Il était adorable ainsi vêtu, avec ses jolies boucles courtes châtain doré. Cet ensemble fut admiré pour le mariage de l'une de mes cousines qui eut lieu également cette année-là. Je trouvai le temps de me coudre un tailleur marine avec surpiqûres blanches, faites mains, assorti à mon imperméable et agrémenté d'une blouse, du même tissu que la doublure et du foulard fait dans un tissu souple et soyeux au fond blanc à rayures de vichy marine. J'étais très contente de cet ensemble.

Grape vine

Philippe commença la maternelle à l'école saint Joseph après Pâques. Comme c'était un gros dormeur, il ne s'y rendait que l'après-midi seulement. Je le conduisais pour la rentrée d'une heure et demie et maman allait le rechercher à quatre heures trente. Parfois elle le faisait goûter et le promenait au jardin avant de me le reconduire, ce qui me permettait d'avancer dans mon travail qui dura jusqu'au mois de juin.

Depuis le décès de mon beau-père, j'étais un peu rentrée en grâce auprès de ma belle-mère qui avait apprécié mon aide dans ces moments difficiles et aussi parce que c'était Georges qui l'emmenait en voiture, ainsi que Marie-Laure et Michou, avec nous-mêmes, à Gazeran pour les fins de semaine dès les beaux jours. Car Jeannot en âge de conduire, était sous les drapeaux en Algérie lui aussi, deuxième frère à être exposé aux dangers qui perdurèrent...

Les contacts avec Michou s'étaient nettement espacés, jusqu'au jour où il monta embrasser son neveu après son travail et me demanda s'il pouvait venir après le dîner passer un moment. J'eus le tort d'accepter, peut être par curiosité d'un tête-à-tête que nous n'avions plus eu depuis longtemps... Ce n'est pas très clair dans ma mémoire. Avais-je espéré une déclaration d'amour, toujours bercée par l'attente romantique du grand Amour ! ... Le fait est que nous nous retrouvions avec une certaine passion renaissante qui nous incita à concrétiser, ce qui s'était très rarement produit depuis le début. Comme ces autres fois, je jugeais le résultat en ce qui me concernait, négatif. Comme son frère, c'était un rapide, pas assez subtil et ne répondant pas aux critères du bon amant reconnus par Renée.

Je me jurais que puisque l'Amour n'était pas présent dans cet acte, il fallait cesser cette liaison dangereuse et ne menant à rien. J'étais maintenant pleinement consciente, après mon aventure avortée avec Marcel, que ma recherche était plus axée sur l'Amour sentimental que physique, même si j'étais tentée de l'utiliser pour chercher la plénitude.

A quelque temps de notre dernière rencontre, Michou nous présenta une jeune fille qui habitait la rue de la Solidarité. Mignonne, blonde, fine et timide, aux yeux bleus, qui me rappelait le Jean de mon adolescence demeurant dans cette même rue. En elle, je retrouvais le teint pâle, la couleur des yeux, des cheveux, les mêmes mots et accent de titi parisien, la même recherche dans l'habillement, trop pompeux pour le simple repas et ballade que nous fîmes ce jour-là à Vincennes au chalet de la Porte Jaune, où avait eu lieu notre réception de mariage. En effet, pensant peut être, comme dans les romans à l'eau de rose, que les princes épousaient les bergères, elle était vêtue d'une robe de broderie anglaise bleu ciel du style demoiselle d'honneur. Personnellement, je la trouvais très jolie ainsi et un petit pincement au coeur me fait supposer que j'avais eu peut être plus que de la tendresse pour mon beau-frère.

Dès que Michou obtint son permis de conduire et la rendit indépendante de nouveau, ma belle-mère redevint désagréable avec moi. Elle n'osait pas trop l'être avec son fils aîné qui entretenait admirablement le jardin de la propriété avec Jacky.

Quelques mois plus tard, nous apprîmes par ma belle-mère que Michou s'était lié avec une jeune femme divorcée. Elle avait une petite fille à peine plus âgée que Philippe, et elle-même était, de onze ans, l'aînée de mon beau-frère. Elle était sous directrice de l'imprimerie où il travaillait. Ma belle-mère n'était pas contente de cette grande différence d'âge. Cependant, elle la trouva charmante, quand elle eut fait connaissance avec cette, nouvelle Micheline de la famille. La mère de mon mari nous rapporta, d'un air d'en avoir deux... une phrase un peu bizarre et confuse concernant l'expérience des jeunes et celle des plus âgés par laquelle l'on ne savait pas trop si c'était le plus jeune qui appréciait l'expérience de la plus âgée où l'inverse ! ....

Ces similitudes, de prénom, d'âge et de jeune enfant, évoquaient-elles le regret d'une romance inachevée ?  

Me sauvaient-elles du gouffre sans fond entr'aperçu ?

Grape vine

Bit01z37 jeune fem fdb tEddie était maintenant en possession du troisième cahier remis par Mickaëla. Il prenait plaisir et un intérêt certain à faire connaissance avec cette jeune femme attachante, marchant dans son siècle en ne cherchant que l'Amour.

Ce qui le troublait le plus, c'était que certains des passages qu'il avait lus concernant l'enfance, l'adolescence et même quelques extraits traitant du mariage, lui semblaient déjà connus de lui ! D'autres, par contre, l'étonnaient et le laissaient perplexe sur le caractère double de la jeune femme évoquée . 

Mickaëla lui avait dit que la femme dont la vie lui était narrée, n'était autre qu'elle-même dans un précédent karma. Au fur et à mesure qu'elle écrivait sous l'inspiration de la Shekhina de la fin du vingtième siècle, elle se sentait de plus en plus proche d'elle, comme si elle revivait en elle-même cette vie rapportée naïvement et sans far.

Pour le moment, Eddie constatait qu'aucun des personnages masculins évoqués ne pouvait être lui-même, cela il en était certain ! Il attendait avec impatience de se reconnaître et de découvrir ce qui avait été sans nul doute, d'après Mickaëla, son précédent karma.

Il se surprenait à trouver de l'intérêt à connaître ce passé, comme s'il devait lui expliquer son présent ou plus exactement ce qui lui était arrivé au début de sa vie présente.

Eddie gardait un bon souvenir de sa dernière rencontre avec Mickaëla et brûlait d'impatience de parler avec elle de ce qu'il avait déjà lu. Cependant, il était conscient que le dialogue ne prendrait vraiment de valeur que lorsque son propre personnage apparaîtrait dans le cours du récit.

Depuis leur conversation "Au café du charme" - c'était le nom évocateur de ce lieu de rencontres - Eddie n'avait pas eu de nouveau tête-à-tête avec la jeune femme. L'un et l'autre étaient très submergés par leurs activités. Lui par ses responsabilités devenant chaque jour plus lourdes dans cette ville qui cherchait à s'émanciper dans un sens qui le condamnait à durcir les surveillances dans les points chauds. Elle était prise par son métier imprévisible, accaparant et cette écriture qui lui tenait à coeur et semblait remplacer toute vie affective.

Leurs contacts étaient restés ceux du travail intense. Seuls leurs regards échangés à la volée pouvaient exprimer un contentement contenu, mais certain, de se retrouver face à face.

Eddie savait par Whitney que tous les personnels sous ses ordres appréciaient avec sincérité le changement incroyable qui était survenu en lui et dans le service, depuis l'arrivée de Mickaëla. Un certain respect s'était reporté, de la part de tous, sur cette dernière, à laquelle ils attribuaient, à juste titre, cette métamorphose.

Curieusement, tous avaient suivi l'exemple et calqué leur attitude sur leur supérieur. Cela se ressentait dans leur comportement à tous les niveaux, même chez Whitney ! Cela en était surprenant !

Grape vine

Suite

Eyes3 mic

Table des matières

- Chapitre IV - Après le mariage –

I Haut de page : Un homme à son balcon - La mort rôde - Déménagement I

Grape vine
Copyright by Micheline Schneider - Chapitre IV - Après le mariage -  Extrait IV - Un homme à son balcon - La mort rôde - Déménagement
 "La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

 

Date de dernière mise à jour : 29/04/2020