Troisième partie - La part de l'ombre - 1955 - 1980

Eyes3 mic

CHAPITRE IV - Après le mariage - 1955 - 1960

Extrait II - Etre maman - Vacances à la campagne - Le rêve prémonitoire

Grape vine

Etre maman

Tout se passa bien sur l'heure, mais comme Philippe manquait d'appétit et ne prenait plus de poids, je m'enquis auprès de Renée et Michel, d'une pédiatre qui soignait leur enfant et qu'ils connaissaient bien, étant l’amie de la maman de Renée.

Cette pédiatre était d'avant-garde quant à l'alimentation des nourrissons. Après l'avoir examiné, enlevé les adhérences du prépuce, elle me conseilla de continuer, durant son rétablissement, à l'allaiter, le lait maternel étant le meilleur pour un enfant malade. Puis de le sevrer progressivement, car elle constatait bien que j'étais fatiguée, tout en lui donnant dès le troisième mois, jus d'orange, bouillie, potage, camembert écrasé, petits suisses et pommes râpées au miel. Mon petit bonhomme se remit bien de ses maux et acquit un solide appétit à ce régime.

Je passais beaucoup de temps avec lui le matin. Pour lui donner son bain, il me fallait regonfler la baignoire de plastique chaque jour, et mettre à chauffer deux casseroles et une bouilloire d'eau, afin d'obtenir un bain à 37°. Ensuite, quand les ablutions étaient terminées, vidanger à l'aide d'une casserole, l'eau sale dans l'évier distant de deux mètres. Lorsque c'était fini, je mettais Philippe dans un couffin et descendais, soit les sept étages à pied, mais je peinais, car j'ai toujours eu peu de force dans les poignets ; soit j'allais chercher l'ascenseur et n'avais qu'un étage à descendre à pied. Je me rendais chez maman qui le gardait pendant que je faisais les courses, lesquelles je remontais, puis repartais de nouveau chercher mon bébé, sauf si je déjeunais avec maman.

Très souvent cette dernière venait assister au bain de son petit dieu, et la descente dans ce cas était plus simple. Parfois, quand le petit était fiévreux, une charmante voisine, habitant au troisième étage, se proposait pour garder ce bébé très gracieux. Il lui rappelait ses deux fils, de dix-huit et vingt-deux ans, lorsqu'ils avaient le même âge. J'acceptais volontiers quand c'était nécessaire, pour ne pas lui faire prendre froid en allant chez sa grand-mère, qui ne pouvait deviner l'impromptue. Je répugnais à le laisser seul, si petit et cette dame prenait tellement de plaisir à lui faire dire des "A-RE".                

Grape vine

Georges avait trouvé une nouvelle place, intéressante et mieux payée, mais cela à cause d'horaires ultra matinaux, trois heures le matin. Il n'était déjà pas très intéressé par son fils, mais là, la fatigue aidant, il dormait en rentrant, pendant que je sortais le bébé, puis partait voir ses copains. Nous nous croisions en somme ! A tel point, qu'au bout de quelques mois, j'en fis la réflexion à son propre père, lui demandant d'intervenir, car venant de moi-même, il ne semblait pas le comprendre.

En effet, puisque j'étais occupée par mon bébé, il allait retrouver ses copains de baby-foot après sa sieste, jouait jusqu'à l'heure du repas, rentrait se mettre les pieds sous la table et se couchait sitôt après. Autant dire que j'étais mariée à un courant d'air qui ne se posait sur moi que pour assouvir ses besoins sexuels   Son père le prit à part et lui fit remarquer qu'il avait une jeune femme, un enfant et qu'il devait s'en préoccuper au-delà de l'aspect matériel de la vie de subsistance.

Il écouta son père sans broncher et assura qu'il n'avait pas pensé que son absence me manquerait puisque j'avais Philippe. Pour Georges la vie de famille se résumait donc à dîner ensemble pendant que l'enfant dormait et à nous voir, son jour de congé, s'il ne passait pas son temps à bricoler sa Vespa ou à dormir et le dimanche dans le cadre de l'une ou l'autre de nos familles.

Après mon acceptation de ne pas le quitter, j'avais espéré que Georges ferait un effort pour qu'ensemble nous ayons une évolution intellectuelle enrichissante qui nous aurait rapprochés. J'aurais dû me douter après sa réflexion "d'homme de Cro-Magnon", qu'il ne l'imaginait pas un seul instant !                   .
A la suite de l'entretien qu'il eut avec son père, il fréquenta de moins en moins ses copains, mais après avoir bavardé à son retour une dizaine de minutes, avec effort, il sommeillait et se couchait, il s'endormait et ne se réveillait que vers minuit. Ce qui fit que j'organisais notre vie différemment, préparant le repas dès que j'avais terminé la tétée du bébé et que celui-ci se rendormait. Alors nous dînions à cette heure insolite. Etant ainsi reposé et repu, mon mari devenait tout charmant et sollicitait mes faveurs. Il partait plus tôt travailler avec cette nouvelle organisation et rentrait de même, mais le cercle vicieux se formait de nouveau, et le cauchemar continuait

Cependant dans le courant de l'année 1957, nous obtînmes une seconde chambre, séparée de la première par le couloir, ce qui nous obligeait pour nous y rendre, à croiser plus fréquemment que par le passé, nos voisins, plus ou moins alcooliques, un couple plus âgé, les parents, logeait de l'autre côté du pallier, mais comme ils venaient souvent voir leur fille mariée et ayant deux enfants dont la chambre était située contre la cloison de la nôtre, nous ne pouvions éviter d'entendre leurs disputes constantes et avinées.

Cet élargissement de notre environnement nous permit de créer un cadre de vie plus agréable dans la nouvelle pièce bien qu'elle fut située au nord, ce qui nous incita à choisir du jaune pâle pour la rendre plus lumineuse. Nous la meublâmes d'un canapé-lit revêtu de bleu-marine, d'un bahut-bar de bois exotique, d'une table basse au plateau de Formica noir entouré d'un bandeau fait de chêne clair, d'un fauteuil confortable habillé comme le canapé et de doubles rideaux écrus et bruns dont les motifs, cette fois me plaisaient, cela en fit ainsi un petit salon. Nous transformâmes en placard le renfoncement, formé par l'emplacement de la porte de communication condamnée. Le lit du bébé pouvait circuler d'une pièce à l'autre, selon les heures de sommeil du papa. La première pièce devenait plus allégée n'ayant plus le lit armoire à ouvrir, le plus souvent, en pleine journée. De même je n'étais plus obligée de quitter les lieux avec le bébé pour laisser dormir mon mari dans la journée.

Durant toute la première année de Philippe et pendant la période de scolarité, Marie-Laure qui n'avait pas de petites camarades ayant droit de venir jouer chez ses parents, était ravie de venir contempler son neveu dont elle était l'aînée de six ans.

Elle m'entendait dire à mon petit garçon "Allez bébé, tète" quand il mettait beaucoup de temps à prendre sa ration au sein et elle pensait que c'était un petit nom que je lui donnais et je l'entendais ensuite lui murmurer : " Maintenant, "bébétète", tu vas faire un gros dodo". C'était très mignon. Elle aimait bien venir assister au bain le matin de son congé du jeudi et se promener avec nous l'après-midi en poussant le landau. Sa maman était satisfaite d'avoir ainsi quelques heures supplémentaires libres pour elle-même.

Les semaines se succédaient semblables à elles-mêmes, heureusement que j'avais la visite de Nicole qui, en fidèle amie et marraine, venait presque tous les quinze jours. C'était mon seul lien avec la vie extérieur, si je puis dire, en dehors de nos deux familles.

Nicole de physique assez ingrat dans son enfance et son adolescence, du fait de rondeurs et de dents abîmées sur le devant, était devenue une "belle plante", comme disaient papa et Georges. Un régime alimentaire avait eu raison des fameux kilos superflus et le dentiste avait fait des merveilles, à l'âge où l'on pouvait enfin les réaliser. C'est vrai, mon amie était devenue splendide, nous avions tous pu constater la métamorphose lors de mon mariage. Finalement, je me demande si ce n'était pas cette constatation unanime qui avait retardée le départ de la maison !

Mon amie me racontait ses rencontres et ses hésitations. Notamment, un certain Jean, très amoureux d'elle. Il était steward à Air France et elle me semblait impressionnée par son mode de vie, très libre, assez facile et par la manière dont il l'entourait. C'était bon de pouvoir tout lui dire aussi, car je me sentais dans une phase assez désespérante avec mon mari et elle était la seule avec laquelle je pouvais en parler. Me voyant dans cet état, elle me proposa de me présenter son amoureux, afin que je lui donne mon avis sur lui, et si nous sympathisions, de lui faire connaître Georges, pour sortir ensemble.                          .
Mon impression fut bonne et la sympathie réciproque, de ce fait, lorsqu'il était à terre, Jean vint fréquemment avec Nicole nous visiter. J'en profitais pour les inviter à dîner la veille d'un jour de congé de Georges, afin que les hommes se lient d'amitié, ce que nous souhaitions. Mon mari restait toujours réservé et ne semblait pas vouloir envisager de sorties.

Voyant mon désarroi devant cette obstination à bouder une vie plus gaie, Nicole me suggéra de sortir avec Jean et elle-même un samedi. Nous dînerions au restaurant et irions ensuite au cinéma, sur les boulevards, voir "A bout de souffle". Comme je l'étais, moi-même, j'acceptai volontiers. Maman s'occupa de Philippe et proposa même à Georges de venir dîner avec elle. Il refusa boudeur, car il supportait mal l'idée que je puisse me distraire sans lui, qui refusait toutes les initiatives.

Nicole et Jean me reconduisirent en voiture à la maison. J'étais contente de ma soirée, bien que j'eusse préféré la passer accompagnée de mon compagnon de route. Ce dernier se réveilla à mon arrivée, car c'était pratiquement son heure habituelle du dimanche. Certes, ce n'était pas drôle de se croiser ainsi. Mais c'était la première fois que je me risquais à prendre un peu de distraction depuis notre sortie avec Renée et Michel ! Cependant, j'eus droit à la tête des mauvais jours et à une réflexion du genre :

"Tu n'as pas intérêt à recommencer souvent ce genre de sortie", dit d'un ton assez menaçant, puis il ajouta interrogatif :

 "Vous n'étiez que tous les trois ?" A ma réponse affirmative, il répliqua à nouveau :

"Tu as intérêt, parce que je lui casse la gueule à ce Jean s'il te présente un de ses copains, se sont tous des coureurs de jupons dans ce métier".

J'étais interloquée et ma joie s'en trouva toute gâchée. Je lui demandais cependant s'il avait dîné ou s'il voulait que je lui prépare quelque chose de chaud ? Mais il me répondit qu'il avait grignoté du jambon et du fromage avant de se coucher et qu'il mangerait en arrivant à la pâtisserie, qu'il ne voulait "surtout" pas me déranger. Tout cela dit avec tellement de rancœur que j'en pleurais longuement dans mon lit avant de m'endormir. Je ne pus m'empêcher d'en parler à maman le lendemain, car je voyais bien qu'il me faudrait m'abstenir de recommencer, si je voulais conserver une vie paisible à mon enfant.
Nicole et Jean vinrent me revoir le samedi de temps à autre et nous prenions l'apéritif ensemble lorsque Georges se réveillait, mais les sorties en restèrent là.

Nos amis firent une réunion de fête pour leurs copains et amis, lorsqu'ils se fiancèrent, dans le bel appartement du Raincy qu'habitaient les parents de Nicole. Pour cette occasion, je m'étais confectionnée une robe de lainage turquoise, garnie d'un grand col blanc à pois turquoise et d'une ceinture dont la boucle était du même tissu de soie que le col. Elle était accompagnée d'une veste courte à manches longues que j'avais également doublée avec le tissu à pois. L'effet était agréable, je reçus des compliments qui me firent plaisir.

Mon mari étant de bonne humeur, nous passâmes une soirée agréable, telle que j'aurais aimée en connaître plus fréquemment et Georges devint un peu plus chaleureux avec ce couple.

Grape vine

Vacances à la campagne

Nos moyens étant limités, mon beau-père nous proposa de passer la période des congés de son fils aîné à Gazeran, où il avait acheté quelques années plus tôt, l'aile d'une vieille maison et une partie du jardin y attenant. Ce petit village situé dans les Yvelines actuelles, était leur lieu de détente, à chacune des vacances scolaires, sauf s'ils allaient passer une semaine à dix jours dans leur famille en Suisse.
Au début, un homme venait entretenir le jardin et un petit potager l'été, par la suite se fut Georges et ses frères qui s'occupèrent du jardin d'agrément. Quand le voisin ne surveilla plus le potager, ils le transformèrent en pelouse.

Nous acceptâmes cette proposition pour le bien de notre enfant. Ce n'était pas tellement de gaieté de coeur, en ce qui me concernait, parce que connaissant le peu d'amabilité de ma belle-mère, je savais que ce serait une corvée pour moi-même. Georges serait occupé à jardiner comme à l'accoutumé. Cela lui plaisait, car disait-il : "J'aurais aimé être bûcheron". De plus, lui qui était toujours enfermé en sous-sol du fait de son métier, profitais ainsi du bon air. Toujours levé de bonne heure, comme à son habitude, je le voyais réapparaître pour le petit déjeuner qu'il prenait avec nous. Puis il disparaissait de nouveau pour refaire surface, soit pour m'emmener faire les courses à Rambouillet, car Gazeran possédait peu de commerçants, et la vie y était chère, soit à l'heure de se mettre les pieds sous la table. Après le repas il faisait une petite sieste, puis repartait jardiner ou parfois jouer avec ses frères "au tour de France", jeu qu'ils avaient inventé en construisant dans le sable de l'aire de jeux, tout un circuit ou les vélos étaient des billes qu'ils faisaient avancer "à la poussette", (coup de pouce projeté par l'index) ils pouvaient jouer ainsi pendant des heures.

Outre les courses et m'occuper de mon bébé, je faisais le ménage de la chambre à laquelle étaient accolés, une petite pièce comportant un lavabo et des placards, ainsi qu'un WC indépendant. Ces pièces étaient habituellement le logement de Jacky, aux armées actuellement.

Notre autre grande préoccupation, deux fois par jour, était la préparation des repas pour toute notre petite équipe. Nous étions six le midi et sept le soir, mon beau-père rentrant de Paris vers dix-neuf heures, tout devait être prêt pour le repas à l'heure suisse de dix-neuf heures quinze. Ma belle-mère ne savait jamais quoi faire à manger. Nos habitudes étant légèrement différentes, c'était toujours un peu délicat pour moi de lui faire des suggestions. Nous épluchions pendant toutes ces vacances beaucoup de pommes de terre, car la friteuse faisait très souvent son office, emplissant la maison de cette odeur désagréable et tenace d'huile chaude. Nous allions faire la cueillette des haricots verts, moins éreintante pour moi cet été là que le précédent où étant enceinte de huit mois, j'étais regardée avec un œœil mauvais si je faisais mine de ne pas vouloir participer à la cueillette très pénible dans mon état.

Le vendredi était le jour du grand ménage général dans toute la maison et cela représentant beaucoup de travail. Lorsque j'étais présente, j'y participais en m'occupant du premier étage, comportant quatre chambres plus ou moins grandes, le pallier, le coin toilette et W-C. Le sol était composé de carrelage au rez-de-chaussée et une partie du haut comportait également des tomettes et du parquet non ciré, nous lavions l'ensemble à la serpillière, mon supplice douloureux, car tordre était l'horreur pour mes poignets fragiles.

Mon beau-père, attentif à la bonne marche de son affaire et cependant déjà bien fatigué par la maladie qui le minait, prenait très peu de congés. Comme beaucoup de femmes et d'hommes actifs, il ne savait pas se reposer, mais il était présent le week-end. Il avait laissé Jean-François prendre un peu de vacances à la campagne, ce dernier était, maintenant que Jacky était au service militaire, le seul de la famille à travailler avec lui.

Le samedi était le jour des ablutions. Toute la famille se succédait au bain tant qu'il y avait de l'eau chaude dans le ballon qui fonctionnait électriquement et dont la contenance était insuffisante pour autant de personnes. Comme il nous était recommandé d'être économes, nous ne prenions qu'un bain par semaine, le jour où c'était possible. Quand il n'y avait pas de lessive dans la baignoire, pas de lavage du sol. Le vendredi c'était belle-maman qui prenait les derniers litres restant après le grand ménage. C'était donc parfois difficile de se laver à l'eau chaude, heureusement qu'il y avait le lavabo du premier qui me permettait une toilette détaillée à l'eau froide chaque jour. Il est vrai que dans notre petite chambre sous les toits, j'avais pris l'habitude de faire ma toilette ainsi, toutefois en faisant chauffer l'eau dans une bouilloire et ne prenant un bain chez mes parents, qu'une fois par semaine, j'étais donc rodée

Le dimanche, nous allions tous à la grand-messe à l'église de Rambouillet, nous faisions les courses pour le midi, à la suite et le repas ce jour-là, était tardif. Nous étions tous affamés, mon petit Philippe le premier. Si je n'avais pas été prévoyante la veille pour lui, il devait attendre que nous ayons préparé le repas pour tout le monde. Si je faisais mine de m'occuper de lui en priorité, j'avais droit à un regard noir, contenant beaucoup de reproches, qui voulait dire :

-"C'est ça, laissez-moi toute la préparation et dorlotez votre petit !"

 Il faut dire que quand mon beau-père avait fait son invitation, l'enthousiasme de la maman de Georges avait été plus que modéré, selon son habitude.

Je crois qu'elle supportait mal l'affection et l'estime que mon beau-père affichait pour moi-même et elle ne ratait pas une occasion de me le faire sentir. Je ne me serais pas permis de répliquer, ni de faire la moindre réflexion, par respect, car je constatais combien elle avait de travail avec sa famille nombreuse, alors que Josette, qui venait parfois le dimanche nous rejoindre, ne la loupait pas pour la remettre en place avec son humour de titi parisien. Je dois reconnaître qu'elle avait un esprit d'à propos que je n'ai jamais eu, pour la réplique parfois cinglante, la plaisanterie facile, souvent grivoise, que je n'appréciais pas. Peut-être semblais-je bégueule à cette femme simple qui aimait bien la gaudriole, cela expliquerait notre manque d'atomes crochus. Nous ne nous sommes un peu rapprochées que lorsqu'elle était dans la terrible souffrance d'un cancer à la gorge, vers la fin de sa vie et encore était-ce dans des circonstances assez exceptionnelles puisque j'étais sur le point de me séparer de son fils.

Quand mon beau-père resta quelques jours aux alentours du 15 août, l'atmosphère se fit encore plus lourde. En sa présence chacun semblait courber l'échine et filer doux, comme s'il craignait les foudres divines. Cette façon d'être me surprenait, était-ce du fait qu'il avait toujours l'air soucieux et que sa santé, dont il parlait peu, le rendait taciturne ? Souvent le soir, après dîner, il allait méditer longuement au fond du jardin. Seul, attisant et regardant un feu de mauvaises herbes qu'il brûlait, pensif et absent ou contemplant le ciel étoilé de l'été.

 Il était, en réalité, plus malade que nous ne le supposions alors. Allant consulter le "fameux Dr D…" de sinistre mémoire, celui-ci diagnostiquait ce que son patient avait envie d'entendre, c'est-à-dire que tout allait bien. Le médecin lui disait bien que la sagesse serait de s'arrêter de fumer, mais il n'en faisait rien, jugeant peut être que c'était déjà trop tard. C'était son seul défaut, sa drogue, les cigarettes succédaient aux cigarettes tout au long de la journée. J'étais bien placée pour le savoir, ayant travaillé dans le même bureau. Même lorsqu'il était dans le jardin, au bon air pourtant, et dont il aurait dû profiter, il tirait toujours des bouffées dévastatrices.

Cet été là fut torride. Georges qui allait arroser nos plantes deux à trois fois pendant notre absence, me dit que c'était intenable sous les toits. A cause de notre jeune enfant, je ferais mieux de rester à Gazeran, quand il reprendrait son travail, vers le vingt août et qu'il rentrerait tous les soirs. Maman était à Vannes chez sa mère et je n'avais aucun recours pour trouver de la fraîcheur à Paris. De ce fait j'acceptai l'idée à contre coeur, mais jugeais que c'était effectivement plus raisonnable, mes beaux-parents étaient également de cet avis.

Finalement ma belle-mère se rendait compte que je lui apportais une aide non négligeable. Je la déchargeais des courses, d'une partie du ménage et de la préparation culinaire, qu'elle aurait dû faire seule pour quatre ou cinq. Après le déjeuner et la vaisselle achevée, elle se reposait une partie de l'après-midi, allongée sur un confortable relaxe, cadeau de la fête des mères. Elle faisait une sieste, lisait des hebdomadaires divers jusqu'à dix-huit heures trente, puis il fallait de nouveau songer au repas du soir, à l'heure militaire.

Mes après-midi n'étaient guère enthousiasmantes, je lisais un peu pendant la sieste de Philippe, mais n'avais pas de lectures passionnantes sous la main. Au réveil de mon fils, je m'occupais de lui, qui était très accaparant car il apprenait à marcher. Il aimait jouer aux pâtés dans le sable et il fallait surveiller qu'il ne détruise pas le "tour de France" de ses oncles et père. Ces oncles s'ennuyaient, comme moi-même, dans ce petit pays où ils n'avaient pas de copains. Ils jardinaient de moins bonnes grâces que leurs frères aînés. Ils faisaient quelques randonnées en vélo dans les environs, jouaient à leur jeu de billes et parfois avec Marie-Laure, moi-même et Philippe, à cache-cache dans les buissons du jardin. Quant à Marie-Laure, du moment qu'elle pouvait pouponner son neveu, véritable poupée vivante, elle trouvait la vie belle.

C'est entre ses deux oncles, dans la cuisine de Gazeran, que Philippe fit ses premiers pas. C'était la fin d'après-midi, Jeannot et Michou étaient face à face, assis sur le sol. Les jambes en compas, ils tendaient les bras au petit qui se décidait à se lâcher pour aller de l'un à l'autre. Il y prenait un goût très vif et riait aux éclats quand il parvenait vers ses oncles à tour de rôle. Il avait treize mois et était tout fier de son nouveau savoir, ainsi que ses oncles d'en être les auteurs associés.
Il était bien mignon, mon fils, avec ses cheveux châtains clairs, dorés par le soleil et bouclés souplement, l'œil brun et vif, toujours souriant et affectueux. Sa ressemblance était plutôt du côté paternel, avec ma qualité de cheveux et la couleur des miens dans mon enfance.

Après le 20 août, les pères et le tonton Jeannot prirent le chemin de Paris, pour aller travailler de bonnes heures tous les matins. Georges partait plus tôt que tous, mais il rentrait de même également.

Grape vine

Le rêve prémonitoire

 Durant la quinzaine de jours où je restais en vacances" lorsque mon mari reprit son activité, j'ai fait par trois fois, le même rêve dont il sera question plusieurs fois au cours des chapitres suivants. Dans ceux-ci je transcris sans rien en changer des lettres qui en traitent. Je situe cette répétition du rêve à l'âge de vingt-cinq ans, parce qu'à ce moment-là, je survolais ma vie hâtivement. Maintenant que je dois la relater dans la chronologie et le détail, je réalise que ce rêve répétitif a eu lieu en 1957 et que j'allais avoir vingt-deux ans.

-"J'étais en Afrique, au coeur d'une jungle dense. Seule, à l'entrée d'un lieu qui tenait à la fois de la caverne et du Temple, j'avançais le long d'un dédale de couloirs relativement obscurs. J'arrivais cependant sans encombre au centre d'une salle de pierre, semblable au Saint des Saints et dépôt d'un trésor. Je marchais vers le milieu et soudain un serpent se dressait devant moi, oscillant de droite à gauche en sifflant. Mon coeur battait très fort, mais j'avançais de quelques pas de plus. Je m'agenouillais et saisissais une poignée du trésor qui gisait à terre et le brandissant devant moi, je disais au serpent des mots que je n'entendais pas. Alors ce dernier se lovait en rond à mes pieds et me regardait d'un air très doux, sans plus faire mine de vouloir, ni me piquer, ni m'arrêter. Je mettais dans un sac qui se trouvait là, un peu du trésor, m'inclinais devant le Saint des Saints, et repartais par le chemin de l'aller. A ma sortie, des guerriers noirs m'attendaient, ils venaient au-devant de moi et leur chef en me saluant me dit :

 "Désormais nous te protégerons".

 Je les saluais à mon tour et leur dis :

-"Je dois regagner la France, car j'ai mission de la réveiller".

 Ils m'accompagnèrent durant tout le voyage jusqu'à celui qui conduisait mon Pays  Je constatais alors que la forme du crâne de cet homme était spécifique et reconnaissable entre toute, mais je le voyais de profil, comme sur les gravures des livres d'anatomie détaillant la tête que l'on étudie. Je dis à cet homme que j'étais envoyée pour l'aider à faire le bonheur de l'humanité. Cet homme que je ne voyais toujours pas de face, compris de suite la nécessité d'agir et nous nous mîmes au travail dans l'instant. Alors me retournant vers le chef noir qui m'avait protégée, je reconnus qu'il était un Pape et il me salua de nouveau au nom du Dieu trois fois Saint.
Le peuple reconnut alors qu'il était aimé de "Celui qui est la vie" et travailla à rétablir une humanité juste et sans esclavage d'aucune sorte. La Paix commença à fleurir avec la prospérité et à ouvrir les cieux à nos sœurs et frères des étoiles. Celui que nous attendons tous pouvait venir visiter son Peuple et le conduire vers "la Lumière". Au moment où j'entrais à Sa suite dans la Lumière…

Le réveil sonna et je constatais que Georges se levait pour aller travailler, il m'embrassa en me conseillant de me rendormir car il n'était que quatre heures trente. Il partait presque aussitôt habiller, prenant son petit déjeuner en arrivant à la pâtisserie. Je l'écoutai donc et me rendormis sans tarder.

Ce fut comme si je retournais dans mon rêve interrompu, à une différence près que je ne reconnaissais pas les lieux où je me trouvais. J'avais l'impression d'être là comme une spectatrice dans une salle de cinéma, et la personne que je voyais là, devant moi, était comme un double de moi-même que je regardais agir avec étonnement.

- Cette personne, richement vêtue, était assise sur une sorte de trône et semblait donner des ordres à une foule de courtisans.                                  .
Je la voyais ensuite quitter cette salle aux proportions imposantes et se diriger vers une pièce largement dimensionnée, dont le lit était l'ornement principal. Elle se dévêtait, puis frappait dans les mains. Trois beaux garçons se présentaient. Elle paraissait choisir entre eux, renvoyait les deux autres et plaçait celui de son choix à ses côtés près du bord de son lit. Elle lui caressait la tête rêveusement, mais soudain la lumière s'éteignait et je ne distinguais plus rien.                       .
Cependant, un moment s'écoulait durant lequel j'avais la sensation pénible d'une souffrance interne. Puis la lumière éclairait de nouveau la pièce, et je constatais que la femme qui me ressemblait pleurait. Puis se ressaisissant, elle frappait dans ses mains, et apparaissaient de nouveau les deux autres jeunes gens aperçus précédemment. Elle les regardait longuement, puis choisissait le plus âgé des deux, le faisait asseoir sur le bord du lit, après avoir renvoyé l'autre. Il semblait lui parler un long moment et tenter un geste un peu osé dans sa direction qui ne semblait pas lui plaire. J'avais comme l'impression d'un voile qui se posait sur mes yeux et je ne savais pas ce qui s'en suivait. Lorsque mes regards purent scruter de nouveau la pièce éclairée, je vis le premier garçon qui sortait d'un air satisfait. J'entendis aussi des larmes et des soupirs, puis un sommeil léthargique sembla s'emparer de mon image et de moi-même, jusqu'à ce que mon rêve reprenne et là je me sentais moi-même et non un reflet dans les bras du troisième homme. Un grand feu semblait m'habiter, une fièvre m'envahir, puis soudain un vide sans fond qui m'attirait pour me détruire, une musique douce me calmait et le cri d'un enfant.

 Je me réveillais en nage et mal dans ma peau, regardais si c'était Philippe qui avait crié, mais il n'en était rien... Je ne sais plus très bien quel écart il y eut entre les répétitions fidèles de ce rêve, mais je me souviens que, à la suite de la première fois, une sorte de joie à laquelle succéda un certain malaise, me submergea toute la matinée, puis se dissipa avec les occupations obligatoires.               .
N'ayant plus de moyen de transport pour faire les courses journalières à Rambouillet, j'allais à l'épicerie située sur la route passant à deux pas de la maison et où l'on vendait un peu de tout. Mon beau-frère Michou se rendait au village à bicyclette, chercher la viande à la boutique du charcutier qui faisait également boucherie.

- Lorsque le rêve se répéta la seconde fois, je fus surprise de constater que je me réveillais exactement au même endroit et dans les mêmes circonstances et me rendormais de façon identique pour un réveil réel dans le même état indescriptible et une certaine sensation d'insatisfaction physique.

J'étais troublée et aurais aimé en parler à quelqu'un, mais je me voyais mal raconter mon rêve à ma belle-mère. Je le gardai donc pour moi.

- La troisième fois, je fis les mêmes constatations quant à son rythme et vécu le final dans une fièvre grandissante avec au réveil l'impression que pour être ainsi répétitif, il était une prémonition. J'essayais d'en comprendre le sens vainement, la seule notion qui m'apparaissait clairement c'était cette sorte de facette de ma personnalité, comportant le bien et le mal.                          .
Maintenant que je connais la signification de ce rêve, je sais que j'ai vécu sa seconde partie et que la première est en train de se réaliser. Mais à vrai dire, je ne souhaiterais pas vraiment évoquer la seconde, seulement le Seigneur m'y pousse, car, me dit-il :

 "Il est nécessaire de démontrer que si l'exemple mauvais, est souvent suivi, il l'est aussi quand il est bon. Cette preuve étant démontrée, celui qui l'ayant compris, ne suivra pas le bon exemple de la confiance et de la foi, perdra son âme et son accès à la Suprématie".

Devant ma réticence qui dure depuis des années et me retient d'écrire, le Seigneur rétorque :

 "La Lumière s'affine en sortant des ténèbres, elle est plus forte, ne crains pas, Je Suis à tes côtés "

Grape vine

Suite

Eyes3 mic

Table des matières

- Chapitre IV - Après le mariage - 

I Haut de page : Etre maman - Vacances à la campagne - Le rêve prémonitoire I

Grape vine
Copyright by Micheline Schneider -  Chapitre IV - Après le mariage -  Extrait II : Etre maman - Vacances à la campagne - Le rêve prémonitoire
 "La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

Date de dernière mise à jour : 15/05/2020