Deuxième partie (suite) La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE III - L'adolescence - Le mariage - 1950 -1955

Extrait I - L’adolescence – première partie

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La rentrée scolaire de septembre 1949 se fit donc, pour mon amie Nicole et moi-même, aux cours commerciaux de la rue des Alouettes, situés dans le XIX ème, tout près des Buttes Chaumont.

Nous fîmes la connaissance de nos professeurs, au nombre de six, sans compter le professeur de "gym". J'eus un affrontement un peu ridicule, de ma part, avec notre professeur enseignant la comptabilité et le droit commercial. Nous déclinions nos noms et prénoms en lui indiquant quelle place nous avions obtenu au concours d'entrée. J'étais tête de liste. Cependant, toujours assez peu sure de moi-même, je n'avais pas fait le rapprochement avec un éventuel classement de première au concours, lorsque j'avais attentivement contrôlé les résultats et constaté que j'étais reçue. C'était ce qui m'importait ! De ce fait, je répondis au professeur que je ne savais pas. Ce qui me valut la réponse cinglante et méritée, somme toute : "La place ne devait pas être brillante pour que vous ne l'ayez pas retenue !" La deuxième, Colette S..., me chuchota : "Tu es première, dis-lui, dis-lui !" Je haussais les épaules avec indifférence et répondis à Colette sur le même ton, tout en balançant le coupe papier que j'avais à la main : "Cela n'a pas d'importance, elle verra bien par la suite." Mon chuchotement, plus le coupe-papier oscillant, me valurent de nouveau un regard méprisant de Mademoiselle P… qui me lança un bref, asseyez-vous, peu amène.

Il est vrai que pendant un certain temps, elle ne fut pas très aimable avec moi. Cependant les bonnes notes aidant, elle revint sur son premier jugement et comprit que je n'étais pas celle qu'elle avait supposée. Une certaine sympathie s'établit même, l'année ou elle eut un neveu, alors que dans le même temps, j'avais une nièce. Nous échangions avec un sourire radieux et complice des nouvelles de nos petits anges.

Notre professeur de mathématiques, algèbre et chimie, nous enseignait également la géographie. Elle était assez sévère, mais "sympa" avec les élèves qu'elle voyait bûcher. En "géo" elle nous proposait de dessiner des cartes afin d'avoir des points supplémentaires. J'aimais bien le dessin et je fis des cartes à la gouache qui lui plurent beaucoup et me valurent donc les points promis.

La première année, le français et la littérature étaient sous la tutelle de notre chère et irascible Mademoiselle C... Corse à l'accent truculent, petite, toute ronde, plus de la première jeunesse, mais pleine de finesse et de vivacité d'esprit. Je l'appréciais, et je crois qu'elle m'aimait bien sachant que je mettais toute mon âme dans mes compositions françaises. L'année suivante, elle prit en main, l'histoire qui en première était réservée, pour cause de son emploi du temps chargé, à un prof de l'enseignement classique qui se pratiquait dans le même établissement, à l'étage au-dessous.

Je me souviens de cette dame, à tendance très à gauche d'après les échos, qui, nous enseignant l'histoire ancienne, nous parla des Hébreux en citant Abraham entre autre, dont elle fit un sujet de composition/contrôle au premier trimestre de cette année-là.

Très férue de catéchisme, je "pondis" une histoire d'Abraham, pleine de foi, (il a toujours été pour moi le modèle de la confiance en Dieu), qui lui plut beaucoup et dont elle fit l'éloge publiquement en me donnant la meilleure note. Son enthousiasme, car en tout modestie, c'est ainsi que la classe le ressentit, me fit déjà penser à cette époque, que la gauche pure et dure peut être sensible au cri de la foi sincère !

Mademoiselle X…, notre professeur d'anglais, était amusante avec son nez en l'air et sa façon de dire "be quiet, be quiet ! " Dans cette langue, j'étais à l'époque bonne en thème et version, mais nulle à l'oral. Ceci à ma grande déconvenue, car seul l'accent anglais, trouvait grâce à mes oreilles, lorsqu'il s'exprimait en français. Je ne sais pourquoi il m'attendrissait, peut-être à cause de la poésie du "Petit chat noir effronté comme un page" de mon enfance…

Je rencontrai les mêmes difficultés avec la sténographie, bonne en thème et version, lamentable à la prise de vitesse. J'ai été, toute ma vie, confrontée à cet inconvénient, mon cerveau n'enregistre pas assez vite pour se souvenir et retranscrire dans le même temps. Il s'ensuit une panique, car je préfère comprendre, mais alors c'est au détriment de la transcription. Du fait de la confusion que cela me provoque, j'oublie la moitié de ce que j'ai entendu et éprouve alors des difficultés à le transcrire ensuite. Quand c'est le cas d'une prise en sténo ou suivre une conversation en langue étrangère, il va sans dire que tout est perdu. De même, lorsqu'il s'agit d'un séminaire ou d'un colloque, je me souviens des grandes lignes, mais pas des détails. De ce fait, je me trouve dans l'impossibilité de soulever des points particuliers qu'il m'intéresserait d'approfondir auprès de l'intervenant.

- C'est ma désolation, mais je sais que le Seigneur a désiré ce hasard pour mon bien et Sa Gloire, car seule je retiens Sa voix et transcris la parole de Vérité que l'Esprit-Saint me dicte.

Notre enseignante en sténo dactylo était une grande timide qui prenait sur elle-même pour faire ce métier, face à des jeunes moins turbulentes qu'à l'époque actuelle, cependant. Nous la sentions mal à l’aise dès sa rentrée dans la classe et cela déclenchait une certaine réaction de notre part qui n'était, certes, pas très sympathique ! Je revois son visage comme si c'était hier, petite, nez pointu, yeux et cheveux, brun foncé, le regard mobile, un peu fuyant, un tic à l'œil en cas d'énervement, pas souriante, car toujours en alerte semblait-il. Pourtant, parfois, un sourire agrémentait son visage lorsqu'elle bavardait avec ses collègues et cela changeait son apparence du tout au tout. Elle aurait certainement gagné à être connue, mais avec nous elle restait toujours sur ses gardes. Elle nous amusait cependant en prononçant comme les Suisses et les Belges, le t à la fin du chiffre vingt et quelques autres mots du même genre. Si la sténographie ne m'a pas laissé de souvenirs utiles, je pratique toujours la dactylographie, sans être un foudre en rapidité ! Cependant, avec les traitements de textes actuels, tout est plus facile.

Dans les premiers jours qui suivirent cette rentrée scolaire, la Directrice de l'Etablissement, vint nous suggérer la possibilité d'opter pour l'enseignement secondaire classique. Ceci pour celles d'entre nous, qui, ayant fait un bon concours d'entrée, supposeraient avoir fait un mauvais choix et seraient tentées de reprendre la voie classique. J'étais très tentée mais du côté familial je rencontrai toujours les mêmes préoccupations et indifférences. De plus, mon amie Nicole était désolée dès que je lui en touchais un mot. Cependant, elle l'ignorait alors, à la fin de cette première année de commerciale, elle devait quitter l'école, ses parents déménageant en grande banlieue... Je renonçais donc, faute de sages conseils, à changer de voie...

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Cette année de scolarité fut fertile en événements dans ma vie familiale et personnelle. Courant 1949, l'état de santé de maman s'aggravant et aucun traitement de l'ayant amélioré jusqu'ici, le médecin dit "de famille" s'avisa enfin de lui faire passer une radioscopie, s'en étant fait installer une récemment à son cabinet médical. Grande fut sa surprise de l'état pulmonaire qu'il constata : une caverne s'était constituée ! Il se confondit en plates excuses de n'avoir pas pensé plus tôt à cette possibilité, qui, pour un homme averti de la pleurésie faite par maman dans le courant des années trente, aurait dû lui venir à l'esprit comme une quasi certitude ! Tout le mal venait des poumons : fièvre basse mais persistante, suées fréquentes, fatigue, toux sèche. Les résultats des tomographies, et des analyses complémentaires, confirmèrent rapidement le diagnostique tardif. Bacillaire, maman dut prendre pendant des mois des précautions pour ne pas nous contaminer. Je crois me souvenir qu'elle fut traitée par des injections de streptomycine, mais que les résultats n'étant pas concluants, le médecin lui conseilla de faire une cure en sanatorium. Ce qui se décida à l'automne 49. Dans l'état lamentable où elle était, maman prit le train toute seule jusqu'à Dijon, puis le car pour se rendre au sanatorium de la Trouaude.

Lorsque les médecins l'examinèrent à son arrivée, ils dirent gravement qu'il avait été criminel de la laisser arriver à ce stade de la maladie et lui expliquèrent qu'il était urgent d'opérer un décollement de la plèvre. Maman, on le comprend aisément, était catastrophée et désemparée loin de toute famille. Papa très ennuyé, dit : "Qu'elle se fasse opérer"... et ne proposa même pas l'aller sur place pour la réconforter ! La maman de Jacques, le fiancé de ma sœur, avança l'argent du voyage à Jacqueline. Papa ne fit pas un geste dans ce sens quand cette dernière déclara avec juste raison, qu'elle ne pouvait laisser maman seule au moment de l'intervention chirurgicale, dont finalement nous pouvions redouter l'issue fatale, étant donné le retard apporté à traiter son cas. Cette jeune fille de vingt et un ans partie les larmes dans les yeux pour soutenir notre maman, pour qu'elle ne se sentit pas abandonnée et ne se laisse pas mourir de chagrin.

J'étais révoltée par l'attitude de notre père. Mais je n'avais aucun moyen de lui faire entendre raison. Parce qu'il avait mauvaise conscience et qu'il était têtu, il ne reviendrait pas sur sa décision de ne pas y aller. Il avait horreur de la maladie et savait fort bien que le chagrin causé par lui-même, avait contribué largement à l'état de santé de maman, mais il ne voulait surtout pas en convenir !

Maman subit un pneumothorax, et dut être opérée de nouveau, à cause d'adhérences. Elle resta au sanatorium presque jusqu'à la date où Jacqueline se maria, en juillet 1950.

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Dans cette même période, notre grand-mère paternelle, victime de la maladie d'Alzheimer, qui n'était pas nommée à cette époque-là, n'ayant plus l'aide dévouée de maman, dut être hospitalisée à l'hôpital Saint Antoine, au service gériatrique. Elle était sujette, également, à des crises cardiaques. Mais surtout elle et devenait un danger public ! Elle allumait d'une main hésitante sa lampe à alcool pour faire ses repas, déchirait des papiers et même des photos auxquelles elle tenait pourtant beaucoup et voulait les brûler sur ce réchaud.

Le départ de maman pour le sana l'avait d'autant plus perturbée, que grand-mère savait qu'elle pouvait compter sur sa belle-fille, plus que sur sa propre fille ! Ma tante venait plutôt en visiteuse, qu'en aide efficace, elle aurait risqué de casser ses beaux ongles, super longs ! Mon oncle, retraité très tôt du Gaz de France, puisque ancien prisonnier de guerre, faisait tous les gros travaux que nécessite l'entretien d'une maison. Ceci tout en aidant Taty pour le référencement des articles de son magasin et la fabrication des boutons de tissu. Taty Jeannette tenait ce petit magasin, situé à proximité de la Place des Fêtes, depuis le retour de captivité de son mari. Il faut reconnaître que ce commerce ne lui laissait pas beaucoup de liberté, je suis bien placée actuellement pour le savoir.

Cependant, sans enfant, pour les raisons rapportées plus haut, ma tante aimait bien que je vienne chez elle. Elle me dorlotait à sa manière de femme qui ne sait pas ce que c'est d'élever un enfant depuis le plus jeune âge, mais elle y mettait tout son cœur. Taty se faisait plaisir en cherchant à m'initier à la vie, vue à sa façon, un peu précieuse et toujours marquée par les années qu'elle avait passées en Angleterre. C'est ainsi que j'allais fréquemment rejoindre le jeudi, ma tante et mon oncle et déjeunais avec eux. Ensuite, avec ma tante seulement, nous faisions parfois les courses de réassortiment, parfois nous nous rendions au cinéma ou goûter.

Je profitais un jeudi où nous goûtions en tête-à-tête chez Rumpel-Meyer, rue de Rivoli, pour lui suggérer de me laisser aller à la patinoire, un prochain jeudi, avec mes amis qui habitaient dans le même immeuble que nous-mêmes. Etant très craintifs pour moi, depuis les problèmes de santé que j'avais eu quelques années au préalable, mes parents ne me laissaient jamais sortir seule ! D'autre part, ils voulaient éviter tous frais supplémentaires en cette période difficile où, maman étant malade, un seul revenu rentrait à la maison, de plus mon père possesseur d'une petite fonderie installée récemment, n'avait pas des rentrées d'argent très régulières et sa double vie les amenuisait d'autant.

Taty Jeannette accepta cette perspective de sortie en m'offrant l'entrée et la location de patins à glace. Tout en prenant la responsabilité pour elle-même, nous avions convenu que nous n'en parlerions pas. J'étais ravie ! J'allais donc avec Anne-Marie et son frère Jacques, entourés de toute une bande de copains, à la patinoire de Molitor, pour le premier essai de patinage de ma vie. Hélas, ce fut aussi le dernier ! A peine les bottines de cuir gris à lames furent-elles chaussées, que deux membres de l'équipe de joyeux lurons, qui était composée d'habiles habitués, m'empoignèrent par la main en une farandole endiablée. Mais dès les premières glissades, étant sans aucune expérience, je chutais sur la main droite et ressentis une violente douleur. Je pleurais à la fois de douleur et de déception. Le plus dur fut d'entendre Jacques, dont j'étais toujours amoureuse, me dire : "Pleure, tu feras moins pipi ! " Quelle horreur ! Je fus dégoûtée à tout jamais de recommencer. D'autant que cet essai malheureux se conclut par une fracture dite "de bois vert" au poignet droit, qui me valut de l'avoir immobilisé tout un mois et me fit rater toutes les compositions de contrôle de ce mois-là. Ma pauvre tante et moi-même, nous entendîmes parler longtemps de cette histoire, de la part de toute la famille !

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Je fis connaissance, en cette première année de préparation de mon avenir, d'une camarade très sympathique, au bleu regard lumineux, qui avait une présence très chaleureuse. Monique P… faisait du scoutisme, était cheftaine, en avait l'allure vestimentaire et une silhouette assez lourde, mais elle exhalait la brave et saine fille. Originaire du Pays basque, elle parlait de sa région avec enthousiasme et pensait que ses parents envisageraient de retourner y vivre dès qu'ils le pourraient.

Une chaude amitié naquit entre nous, Si bien que Nicole en prit ombrage et me dit un jour que certaines camarades jasaient sur notre attitude en classe. Ceci, parce que Monique étant assise au pupitre situé derrière celui que nous occupions Nicole et moi-même, je mettais ma main dans le dos à hauteur du bureau et que Monique me tenait la main pendant les cours d'écoute.

Ma surprise fut grande des sous-entendus que cette réflexion laissait supposer, d'autant qu'en dehors des heures de cours, je rencontrais rarement Monique. J'allai une fois passer l'après-midi en sa compagnie et celle de sa maman. Elle-même vint avec Nicole déjeuner à la maison, mais ceci presque à la fin de l'année scolaire, à la veille de partir en vacances à Guétary sa ville natale. Elle m'y invita de la part de ses parents, ce jour-là d'ailleurs, en laissant entendre qu'il y avait peu de chance qu'elle revienne à Paris l'année suivante, si ses parents retrouvaient une activité localement durant les vacances.

Elle m'envoya un livre "Visage du Pays basque" lorsqu'elle m'annonça qu'elle ne reviendrait pas, quelque temps après son départ et que je lui eusse dit que je ne pouvais venir passer quelques jours auprès d'elle. Je ne la revis jamais, mais tant d'années après, je revois son sourire lumineux, elle avait la foi, comme moi et nous avions échangé à ce sujet.

Dans le même temps où Monique parlait de son possible non-retour, Nicole me confirmait le sien, sa famille avait décidé de partir habiter en grande banlieue. Son père, monté en grade à la SNCF, allait occuper un poste plus important qui lui permettait de quitter leur minuscule logement du boulevard Sérurier, pour un plus vaste et confortable appartement au Raincy.

Pour moi, ce fut un coup dur de perdre deux amies à la fois. Je me souviens que le jour où elles avaient déjeuné à la maison avant le départ en vacances, Nicole et Monique étaient reparties ensemble, puisque habitant dans la même direction. Je les regardais remonter l'allée du parc de la Butte du Chapeau-Rouge qui passait sous mes fenêtres. Elles me firent des signes de la main avant de disparaître à la limite du tournant de l'allée. Monique revint une dernière fois sur ses pas pour me faire un coucou, mais pas Nicole et j'en eus un réel pincement au cœur. Plus tard, elle me dit :
- "Je pensais que tu préférais Monique à moi-même, c'est pour cela que je ne suis pas revenue en arrière ! "

Je ne revis jamais Monique, comme je l'ai dit plus haut, il n'en fut heureusement pas de même pour Nicole. Nous nous perdîmes un peu de vue pendant le reste de la scolarité. Elle abandonna d'ailleurs le commercial pour apprendre le métier d'étalagiste. Ayant pour ma part, beaucoup de devoirs à préparer et de cours à apprendre et n'étant pas très rapide, j'y passais beaucoup de temps et avais de ce fait peu de disponibilités pour la rejoindre, mais nous nous écrivions de temps à autre. Nous reprîmes contact quelques années plus tard.

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Il faut dire que le jeudi j'allais visiter ma grand-mère paternelle qui était hospitalisée à Saint- Antoine, assez loin de notre quartier. C'était un véritable crève-cœur pour moi de la voir séjourner dans ce lieu. Situé sous les combles mansardés de ce vieil hôpital, le service gériatrique où elle survivait, était un lieu horrible. Une âcre odeur faite, de relents d'urine, de médications, de vieux mal entretenus, emplissait ces lieux et vous soulevait le cœur dès l'entrée. La plupart des vieillards étaient maintenue dans le lit par des planches pour les empêcher, d'en descendre à tout moment avec ou sans raison, et de fureter à droite et à gauche ou d'en tomber tout bonnement, comme se fut le cas pour ma grand-mère, qui n'était pas encadrée de la sorte les premières semaines de son admission.

Bien qu'elle perdit la tête, grand-mère si coquette toute sa vie et se soignant la peau du visage qu'elle garda longtemps fraîche comme pétale de rose, souffrait du manque de toilette soignée. Quand je la visitais, je lui frictionnais les cheveux à l'eau de Cologne et la coiffais un peu, lui coupais les ongles de pieds et limais ceux des mains, tous ces petits services que les infirmières, surchargées de travail, n'avaient pas le temps de faire, et que grand-mère ne voulait accepter que de moi-même d'ailleurs.

J'avais quinze ans à cette période si pénible de sa vie finissant si tristement, et je me rendais à l'hôpital, seule, un jeudi sur deux, parfois tous les jeudis. Je dois reconnaître que je le faisais d'autant plus volontiers, que papa ne voulait pas y aller, cela l'impressionnait trop et il n'aimait pas côtoyer la maladie, avouait-il. J'avais le cœur serré avant et après et gardais mes larmes à fleur de paupières quand j'entendais ma grand-mère se plaindre que ses voisines lui volaient tout ce que nous lui apportions, était-ce vrai ? Comme elle n'avait plus toute sa tête, il y avait le bénéfice du doute envers les pauvres voisines qui n'étaient pas dans de meilleur état qu'elle-même et n'avaient souvent, même pas le réconfort de visites familiales. Cette situation chevaucha les années 1950-1951.

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Pour faire un constat complet de cette première année de secondaire 49-50, ce fut aussi dans cette période, lors de l'anniversaire d'Anne-Marie D... qu'invitée, comme chaque année depuis notre enfance à cette fête, je pris conscience de l'évolution qu'avaient prises ces réunions ! Mon amie allait aussi à l'école des Alouettes, mais aux cours classiques qui n'avaient pas les mêmes horaires que les cours commerciaux, ce qui faisait que nous ne nous voyions plus très souvent en cours d'année.

Plus jeunes, nous jouions à des jeux de société du style petits chevaux, Monopoly etc. Nous goûtions, faisions des charades et autres activités de ce genre, maintenant, la musique et la danse étaient de plus en plus à l'honneur. Très timide, je n'aimais pas me donner en spectacle comme certaines des jeunes filles présentes. La plupart étaient des copines de Jacques et de ses propres copains. Les amies personnelles d’Anne-Marie étaient peu nombreuses et avaient la même allure discrète que moi-même, qui avais l'impression de "faire tapisserie". Pour les garçons, j'étais une gamine, la plus jeune de l'équipe présente. Peu fréquentée, puisque n'étant que rarement à leur contact, j'étais donc laissée pour compte !

Cependant, Jacques, en maître de maison galant, me faisait danser une fois où deux, mais les copains, sentant la fille sans expérience et d'aspect sérieux, s'abstenaient de gentillesse non payante.

Pourtant, cette année là, Claude, l'un d'entre eux, m'entreprit. Je devenais mignonne, paraît-il et j'eus droit à un complet déploiement de charme. Comme j'étais toujours amoureuse de mon ami d'enfance, sans beaucoup d'espoir, cependant je restais fidèle à nos propos d'enfants dont il n'avait plus l'air de se souvenir, c'était évident ! Mais il était mon Prince Charmant ! Je fis donc la sourde oreille !

Il se trouvait qu'une camarade de classe, Josette A… habitait le même immeuble que ce fameux Claude, et voilà qu'elle se mit à me transmettre des propos qu'il lui tenait, paraît-il, à mon sujet. Cela se situait peu après mon aventure à la patinoire où j'avais revu Claude, membre de cette bande d'amis. Je portais des chaussettes et je me souviens que Josette s'amusait à les faire descendre et quand je m'insurgeais contre cette action que je jugeais un peu puérile, elle me rétorqua :                       .
- "Tu sais, si tu sors avec Claude, il faut t'habituer, ce sera autre chose du même genre, en plus osé ! "

Un peu étonnée, parce que très naïve, je compris de fil en aiguille, qu'elle en était très amoureuse et avait dû concéder un certain nombre de libertés au fameux tombeur ! ... Ce qui me consolidait dans ma résolution de ne pas donner de suite à ses propositions qui ne me paraissaient pas très saines. J'avais un certain idéal, puisé dans ma foi, et j'entendais mener à bien mes études avant de penser aux garçons.

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Cette année-là, papa m'amenait au cinéma du quartier, le Danube, presque tous les mercredis soirs, c'était sa contribution à mon "éducation", ma seule distraction et également l'unique et rare moment de proximité et d'éventuel dialogue avec lui. En l'absence de maman, il était le plus souvent avec ses copains et sa maîtresse Thérèse C... , devenue sa secrétaire à la fonderie. Il estimait faire son devoir de père en me sortant un soir par semaine, quand le film n'était pas trop osé, encore qu'il fut assez mauvais juge dans ce domaine ! Le plus triste, bien que sachant pertinemment qu'il m'aima à sa façon et que je garde le souvenir des tendres câlins de ma petite enfance, est, qu'il était difficile d'avoir un échange valable avec lui. Nous échangions quelques propos succincts sur ma scolarité, pour laquelle il me faisait confiance, parce qu'il voyait bien que je travaillais sérieusement sans avoir besoin que l'on m'y poussa.

J'aurais cependant aimé mieux le connaître et comprendre pourquoi notre foyer familial en était arrivé là, mais il écartait toute allusion à ce sujet. Evitant de parler de l'état de santé de maman, et de sa mère, n'étant, pas très fier de son comportement envers elles, il repoussait toute intrusion dans ses propres problèmes, lesquels étaient nombreux dans son activité relativement récente. Nous échangions seulement quelques commentaires sur le film en sortant du cinéma, le temps de regagner notre domicile. Malheureusement je n'ai gardé aucun souvenir marquant de ces tête-à-tête. J'ai souvent eu l'impression qu'il vivait à cent lieux de nous-mêmes, que ses grands centres d’intérêts étaient, la bonne chair, certaines femmes, les copains et les cartes, tout en consommant, apéritif, vin et alcool plus qu'il n'aurait fallu. De temps à autre, il semblait se souvenir de sa famille qu'il gâtait quand il avait de l'argent, sans discernement, comme pour se faire pardonner. En réalité, je n'ai jamais eu l'impression d'avoir un vrai père ! De même, j'ai eu longtemps la sensation d'avoir une mère qui était submergée, hélas, la pauvre, par les problèmes d'un mari volage et dépensier à l'extérieur, dont elle était très amoureuse physiquement et donc jalouse à juste titre. Je suis plutôt restée introvertie, mais je crois que tout l'environnement de mon enfance et adolescence y a fortement contribué.

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Cette année-là également, Taty Jeannette, organisa une rencontre avec des amis qu'elle fréquentait dans la bonneterie, lesquels avaient un fils d'une année ou deux mon aîné, plus ou moins copain de Jacques D... Le but louable de ma tante, sachant combien mes vacances d'été à Vannes, entre mes grands-parents maternels se trouvaient dépourvues de contact avec toute jeunesse, était de me faire connaître ce garçon de façon "officielle" pour qu'il soit accepté par ces derniers. Maurice R… allait en vacances, lui aussi chez sa grand-mère, à Vannes, depuis l'enfance et avait de nombreux amis qu'il y retrouvait chaque été. C'était une aubaine pour moi-même de trouver ainsi une équipe de jeunes Bretonnes et Bretons avec lesquels je sympathiserai ! C'était compter sans les craintes de maman et de ses parents qui se sentaient responsables lorsque j'habitais sous leur toit... Pour aller, éventuellement, faire des randonnées ou se baigner à Conleau à quelques deux kilomètres de Vannes, la bande de jeunes empruntait le vélo comme moyen de transport, aussi mes grands-parents déclarèrent-ils bien avant la date du départ en vacances, qu'ils n'accepteraient pas les risques de ces "folles équipées". Ce qui fait, qu'avant même d'avoir vécu, les perspectives de vacances de mon âge, disparurent à mon grand regret. Il est vrai que je n'avais pratiquement jamais fait de bicyclette de ma vie, sauf les rares fois, lorsque j'allais une semaine ou deux chez mon oncle André, frère aîné de maman et que ma cousine Marie-Thé me prêtait sa bicyclette. D'où la crainte justifiée de mes grands-parents, qui de plus ignoraient ce dernier détail. Maman refusant de me voir monter sur n'importe quel engin à roues ou roulettes - j'aurais pu tomber, n'est-ce pas ! - je ne m'étais pas vantée de "mes exploits". J'ai anticipé sur les grandes vacances à venir, en narrant ce qui précède, car avant ces dernières, il y eut le mariage de Jacqueline. Dans l'attente du retour de maman, prévu très peu de temps avant cette cérémonie, ma sœur était fort occupée à la préparer.

Il y eut bien des soucis pécuniaires à ce sujet, je ne saurais rentrer dans les détails. La cérémonie religieuse eut lieu à l'église Saint François d'Assise, notre paroisse, ceci pour la tradition, car ni l'un, ni l'autre, n'avaient la foi, ni ne pratiquaient... La réception se fit au restaurant proche des Buttes Chaumont. Je crois me souvenir d'avoir porté une robe de taffetas crème, me semble-t-il, c'est assez confus dans ma mémoire, à dire le vrai !

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Table des matières

- Chapitre III - L'adolescence - Le mariageII

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre III - L'Adolescence - première partie
"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

 

Date de dernière mise à jour : 20/04/2020