Deuxième partie (suite) - La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE III - L'adolescence - Le mariage - 1950 - 1955

Extrait V - Les fiançailles

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Je continuais à monter dans la chambre de Georges un soir par semaine en sortant de chez Taty. Nos relations physiques donnaient apparemment satisfaction à mon compagnon qui semblait très amoureux, je me laissais emportée par sa fougue en espérant que finalement c'était cela l'Amour !

Maintenant, mon amoureux venait dîner de temps en temps à la maison, et pratiquement tous les soirs me rendait visite après dîner au lieu d'avant, ce qui lui permettait de rester plus longtemps, il avait droit à la tisane de tilleul menthe... Maman se couchait tôt et nous étions ainsi en tête-à-tête une petite heure quand papa ne rentrait pas.

Nous allions fréquemment à la messe avec ses parents.

- Ce côté religieux pratiquant de sa famille avait joué favorablement pour moi qui désirais tellement fonder un foyer ou la foi serait présente.

 J'avoue que j'avais un peu de mal à saisir celle de Georges, je me demandais si ce n'était pas tout bonnement de l'habitude ou le désir de plaire à son père. Il me semblait sans volonté devant ce dernier, au contraire de Jacky, qui lui, discutait respectueusement, mais donnait son avis plus clairement.

Par rapport à ma foi, j'étais catastrophée de ma conduite et je n'osais plus aller me confesser, ni communier. Comme ses parents ne savaient pas que je communiais fréquemment au préalable et qu'eux-mêmes ne le faisaient pas systématiquement, j'espérais que nous ne serions pas questionnés sur cette abstention et qu'elle ne nous amènerait aucun commentaire.

Les fêtes passèrent plutôt tristement du fait de la situation financière et de la tension familiale. Heureusement nous allâmes chez Jacqueline et Jacques, à Vincennes, pour le jour de Noël et nous eûmes de ce fait la joie de dorloter notre petite Dominique qui allait avoir ses deux ans au mois de mars suivant. Les cheveux bruns, l’œil noir et vif, menue, très remuante, elle désespérait ses parents dès qu'il était question de nourriture, car elle la refusait systématiquement et c'était un prodige de la lui faire absorber. Il fallait faire des mimiques, jouer du tambour, détourner d'une manière ou d'une autre son attention pour lui enfourner les bouchées subrepticement et qu'elle daigna mastiquer occupée par autre chose. Elle a bien changé depuis et son bon coup de fourchette lui a valu quelques rondeurs dont elle aurait préféré se passer, qu'elle a dominées momentanément lorsqu'elle a décidé à quarante quatre ans de laisser enfin entrer un homme dans sa vie.

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Je commençais mon travail "d'employée de bureau" et me familiarisais avec les différents produits vendus. C'était la saison de Pâques qui se préparait et les représentants, aux nombres de quatre, partaient avec une collection présentée dans de nombreuses valises, dont certaines, contenant la porcelaine, la verrerie ou la céramique, étaient très lourdes.

Cette saison était courte et il fallait livrer en temps et en heures, ce qui n'était pas toujours facile, les fournisseurs eux-mêmes tardant dans leurs livraisons. Je me souviens qu'ayant maintes fois calmé les clientes ou les clients qui téléphonaient furieux de ne pas avoir reçu leur commande ou leur reliquat, mon patron, dès qu'il prenait un appel de ce type, me le refilait prestement, en me disant ensuite :
- "Il vaut mieux que ce soit vous qui répondiez,  (avec votre voix d'ange), les excuses passent tout de suite mieux."

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Les mois s'écoulèrent, les vacances d'été approchaient, Georges avait trouvé une saison à faire à Grandville, pour les mois de juillet et août. Il me parlait de fiançailles, alors mes parents lui rappelèrent qu'aucune demande officielle n'avait été faite. Georges se décida donc à réclamer cette démarche à son père, lequel aurait bien voulu y échapper et fit quelques plaisanteries sur les gants blancs qu'il n'avait pas.

Nos parents ne se connaissaient pas et je crois que les siens, peu familiarisés avec les coutumes françaises, considéraient ce protocole avec inquiétude, y ayant échappé du fait de la situation déjà expliquée. Cependant je soupçonnais papa d'avoir une idée derrière la tête pour insister sur une demande en mariage en règle.

A plusieurs occasions, il m'avait fait la réflexion que Georges n'était pas le garçon qui me convenait, car lui connaissait mes goûts et mes aspirations et il était étonné que je persévère. Tout au fond de moi-même, j'abondais dans son sens, mais ne voulant pas lui avouer que je m'étais donnée des raisons de ne pouvoir me désengager, je lui prétendais qu'il avait tort. Grand-mère et maman trouvaient Georges gentil garçon, mais étaient proches de l'opinion de papa. Ma tante à laquelle je disais qu'il était d'une famille pieuse, unie, que c'était important comme modèle pour lui et pour moi-même qui souffrais de la discorde continuelle dans laquelle vivaient mes parents, m'avait prétendu que ce que j'imaginais était illusoire, que par une amie fleuriste, elle savait qu'un drame avait failli se dérouler dans cette famille. Georges interrogé, m'avait répondu qu'il se souvenait seulement d'un jour, avant la naissance de Marie-Laure, où sa maman avait voulu se jeter par la fenêtre... mais il n'en connaissait apparemment pas plus et s'il y avait eu des torts, il ne savait pas de quel côté ils étaient.

Pour en revenir à la fameuse demande en mariage officielle, le père de Georges se fit tirer l'oreille plus d'un mois avant de se décider à réclamer un entretien à mes parents. Cependant, Georges souhaitait, qu'avant son départ en saison, la demande soit faite. Sachant qu'il allait me quitter deux mois, lui qui était fort jaloux, pensait que cela m'empêcherait de changer d'avis, ce qui signifiait qu'un doute subsistait en lui-même, si le consentement de mon père n'officialisait notre situation.

Rendez-vous pris, le père et le fils se présentèrent donc un samedi après-midi pour faire la demande.

Après les présentations et un échange courtois, il fallut bien aborder le sujet qui les amenait là. Le père de Georges d'un air gêné dit enfin :

- "Je crois que nos enfants ne nous ont pas demandé nos avis pour se choisir mutuellement, qu'en pensez-vous ?"

 Et là, papa lança l'offensive en disant que pour sa part, il me considérait comme trop jeune, inexpérimentée, n'ayant pas fréquenté d'autres garçons pour comparer. Il affirma qu’il considérait Georges comme un brave, gentil et sérieux garçon, mais qu'il pensait que nos goûts étaient très différents, et que des fiançailles un peu longues étaient nécessaires pour nous laisser réfléchir si nos choix réciproques étaient judicieux". Il ajouta :                             
-"Qu'il venait de traverser une période difficile et qu'il n'avait pas de dote à me donner."

Georges était dans ses petits souliers, et ne prononçait pas un mot, comme toujours lorsque son père était présent. Ce dernier dit qu'il comprenait parfaitement les arguments de papa, qu'il m'appréciait dans mon travail et tout de go, ajouta qu’il me trouvait trop bien pour son fils, que lui-même s'était marié sans que des questions de dote n'aient été évoquées - et pour cause - et qu'il jugeait bon, lui aussi, que nous attendions une année ou deux.

Au moment précis où il donnait son jugement sur moi-même par rapport à son fils, je me suis demandée, mais pourquoi ne laisses-tu pas tout tomber ? La honte, du fond de moi-même, resurgit. L’idée de devoir me présenter, un jour, devant l’homme que j'aimerais "de la manière dont j’envisageais l'Amour", avec le rouge au front d'avoir perdu ma virginité, m'arrêta net.

Quelques dates furent proposées pour les fiançailles et celle du dimanche proche de mon anniversaire fin septembre, fut retenue. La conversation évolua dans divers domaines entre nos deux pères, tout en consommant champagne et petits fours secs. Soudain, je ne sais pourquoi, Malraux fut nommé et je dis que je venais de terminer "La condition humaine", que cette lecture m'avait étreint les tripes et s'était chargée de me faire voir un certain visage de la vie. Le regard surpris, que le père de Georges me jeta, me fit saisir que lui-même venait seulement de comprendre la réflexion de mon propre père sur mes goûts par rapport à ceux de son fils. Voilà qu'il s'insurgeait que je lise ce genre d’ouvrage à mon âge ! J'allais avoir dix-huit ans à l'automne ! Je me dis que son côté Suisse ressortait, qu'il voyait les femmes derrière leur marmite et sans cervelle... Mon sang ne fit qu'un tour et je m’apprêtais à lui répondre vertement, lorsque je surpris le regard éploré de Georges qui ne tenait jamais tête à son père. A l'exception de Jacky qui disait ce qu'il pensait, tout le monde chez eux, courbait l'échine devant lui. C'était mal me connaître, j'étais douce et patiente dans mon travail, mais il ne fallait pas me marcher sur les pieds, mon tempérament colérique de l'enfance reprenait le dessus au quart de tour. Cependant je me calmai, ne voulant pas donner mauvaise impression. Je crois que mon futur beau-père, lut dans la flamme de mon regard ce que j'avais gardé pour moi-même. Il se le tint pour dit à l'avenir et s’abstint de ce genre de réflexion. Je pense aussi que cela ne lui déplaisait pas que l'on montre du caractère.

Durant les mois de séparation nous échangeâmes de nombreuses lettres toutes, terminées par un baiser, au beurre pour Georges et au rouge à lèvres pour moi-même. Je crois que mon amoureux, qui avait horreur d'écrire, a battu son record à vie pendant ces deux mois-là, au rythme d'une lettre tous les deux à trois jours. Mon congé annuel était plus court du fait que mon activité avait commencé en début d’année civile et nous étions allées chez grand-mère à Vannes, maman et moi-même, comme chaque été. Papa nous y rejoignit quelques jours pour le 15 août, en nous annonçant une espérance de travail pour la rentrée de septembre.

Effectivement, il retrouva une activité de surveillance de chauffage pour les immeubles de la SAGI à Paris, et nous respirâmes enfin, après les durs mois passés dans l'attente.

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De retour de sa saison, Georges prit une quinzaine de jours de repos tout en cherchant une nouvelle place. Il avait bien gagné sa vie pendant cette saison et voulait acheter un scooter de la marque Vespa pour ses déplacements aux heures de nuit. Ce mode de locomotion était plus pratique que le métro, emprunté jusqu'ici, l'hiver, ou le vélo, l'été. Il préférait, néanmoins, être certain de retrouver du travail avant de se lancer dans cet achat. D'autant qu'il prévoyait les fiançailles et pensait au choix de la bague et d'un costume et accessoires.

Il retrouva rapidement un poste de chef pâtissier, ayant de bons diplômes et des états de service élogieux. Il acheta donc son scooter 125 cm3 et prépara ses achats pour les fiançailles. De mon côté, Taty Jeannette me proposa un tissu de lainage couleur du ciel et une façon chez sa propre couturière. Il en sortit une robe plissée de biais, avec un corsage ajusté, à l'encolure échancrée en pointe et aux manches longues serrées et fermées au poignet par une rangée de petits boutons. L'effet était assez joli et Taty l'agrémenta d'un collier et bracelet doré, bijoux fantaisie dont elle raffolait.

Nos mères se rencontrèrent quelques fois avant les fiançailles, mais la sympathie n'était pas spontanée. Pourtant maman, elle, l'était, mais ma future belle-mère était spéciale comme comportement ! …

Lorsque mon futur beau-père était venu faire la demande en mariage ou lorsque la mère de Georges s'était rendue à l'invitation faite par maman, j'étais, ainsi que cette dernière, gênée par le triste aspect des papiers peints de l'appartement. Car tout était resté en l'état d'apprêt, comme je l'ai déjà expliqué, depuis la construction de cet immeuble datant de 1938. La situation financière critique ne permettant pas d'y remédier, d'autant qu'il fallait penser à la réception, même dans la plus stricte intimité, nous serions treize, ma grand-mère n'ayant pas voulu se déplacer, je crois que le souvenir de la perquisition, lors son précédent séjour, l'avait dégoûtée de revenir en nos murs, je la comprenais. Treize, les superstitieux pourraient dire que la suite ne fut pas étonnante, à terme ! Comme Dominique était encore petite, papa déclara qu'elle comptait pour du beurre.

L'appartement que nous habitions comportait trois pièces principales. Une chambre, celle de mes parents, et le séjour double. Une entrée avec placard, une cuisine mal aménagée, un couloir menant aux WC, salle de bains et penderie, ainsi qu'à la chambre déjà citée, laquelle s'ouvrait également sur la salle à manger. Heureusement que la double pièce était largement ouverte sur elle-même, ce qui permettait de faire un buffet sur la table de salle à manger et de s'asseoir dans le salon, sur les fauteuils, chaises ou lits divans, celui qu'occupait Jacqueline étant resté en place depuis son départ de la maison.

La salle à manger était meublée de chêne rustique brun de fabrication moderne mais de qualité car papa connaissait le bois. Outre les cosys dont les divans étaient recouverts de cretonne vert-tendre fleurie, le salon comportait un bahut long, une table de jeux dont le plateau s'agrandissait en l'ouvrant, deux fauteuils de cuir et deux fauteuils cabriolet recouverts de tissu brun chaud, les doubles rideaux étaient assortis aux dessus de lit. Le parquet des deux pièces recevait des tapis dont l'un était marocain. Certes, cet ameublement n'avait pas la splendeur de l'appartement que mes futurs beaux-parents avaient complètement restructuré, aménagé à leur goût et meublé de jolies copies d'ancien, de style Régence, ils en étaient très fiers, raison pour laquelle la comparaison m'était pénible.

Avec l'aide financière de grand-mère, nous fîmes une belle réception, car si mon père avait des défauts, par contre lui savait recevoir et était toujours fastueux dans ce domaine, qualité et quantité étaient ses maîtres mots. Il était un fin gourmet, cuisinait lui-même admirablement quand il le voulait et était très difficile dans ses appréciations pour la préparation faite par les autres.

Tout avait été préparé minutieusement, nappage, bouquets, diversité des plats, mais curieusement, moi qui suis plutôt gourmande, je suis incapable de me rappeler la composition de ce buffet chaud-froid, me semble-t-il, arrosé de champagne millésimé, comme il se doit.

La maison fut agréablement fleurie par les invités et la corbeille du fiancé. La bague que je reçus fut un modeste solitaire enchâssé dans un anneau mêlé de platine et d'or, et j'offris simplement une jolie cravate de soie à mon fiancé. Tout se passa relativement bien. Marie-Laure très attirée par Dominique, dont elle était seulement l'aînée de deux ans, joua beaucoup à la poupée avec elle. Les jeunes frères s'ennuyèrent bien un peu, mais mangèrent avec délectation. Les adultes échangèrent des propos, à la fois futiles et de bon aloi. Vers huit heures trente la famille de Georges prit congé, prétextant l'école pour les plus jeunes le lendemain. Nous restâmes une petite heure en famille, puis chacun regagna ses pénates.

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Une fois de plus la vie reprit sa monotonie quotidienne... Les livraisons de la saison de Noël commençaient et nous allions être sur les dents pendant deux mois et demi, puis la préparation des collections chevaucherait la fin de la saison d'hiver sa présentation demanderait beaucoup d'attention et de soins puisqu'elle était l'un des atouts de la vente. Les valises contenant les porcelaines, les cristaux, les céramiques seraient douillettement garnies de bandes de carton recouvertes de coton ou de mousse, puis gainées de satin aux couleurs chatoyantes se mariant avec les tons du thème proposé. En principe, ce travail de gainage m'incombait puisque j'aimais bien la décoration et la présentation. De ce fait, lors des salons de la confiserie qui se tenaient chaque année, j'assurais la présentation des objets comportant une composition de nœuds de fleurs ou de fruits, exposés dans les vitrines du stand. C'est ce qui me plaisait le plus dans mon activité.

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Désirant enfin profiter du théâtre et des concerts, je décidais de nous inscrire aux Jeunesses musicales de France, espérant que Georges y trouverait intérêt. Ses horaires ne lui laissaient pas beaucoup de loisir pour les veillées tardives et je ne pouvais choisir que les soirées veille de son jour de congé ou le dimanche après-midi.

Mes choix ne furent pas de son goût et il refusa tout net de continuer après les trois premiers essais. Il est vrai que maman, qui nous accompagna à l'un de ces spectacles, eut le même jugement négatif. Je devais avoir des goûts, hélas, bien différents des leurs, puisqu'ils se portèrent en premier lieu sur "Le dialogue des carmélites" de Bernanos. Blanche de la Force n'inspira vraisemblablement pas Georges du tout, car il dodelina de la tête par à-coups.

Le deuxième spectacle, où maman se mit à l'unisson pour protester, était "En attendant Godot" de Samuel Becket. Il faut dire que le nom de Jean-Paul Roussillon m'avait incitée à faire ce choix, parce que sa famille demeurait au Pré-Saint-Gervais, proche banlieue où j'avais des souvenirs de l'école de mon enfance. Je dois reconnaître que ce n'était pas réjouissant pour tout le monde, il fallait être à l'écoute et un peu extravaguer avec les comédiens, pour suivre !

Ma troisième erreur fut "L'éternel mari" de Tchékhov me semble-t-il ? Georges, très jaloux de nature, était furieux, pensant que j'avais fait ce choix, pour lui montrer du doigt son pénible défaut.

Voyant son peu d'enthousiasme pour le théâtre, je proposai les concerts, mais il ne semblait pas vouloir renouveler sa mésaventure de sorties. Nous risquions d'ailleurs d'avoir les mêmes problèmes car nos goûts divergeaient. J'étais attirée par le classique et lui, par la musique plus populaire à la mode du jour, que je ne dédaignais pas forcément moi-même. Il adorait la voix de Juliette Gréco et ma voix de soprano lui était indifférente, ce qui fit que je cessai totalement de chanter, ce qui était l'une de mes rares joies de vivre.

J'aurais aimé rencontrer mon amie Nicole plus souvent, mais Georges supportait mal de me voir sortir avec elle, ne serait-ce que dans les grands magasins, le samedi et goûter ensemble en bavardant, comme toute jeune femme de notre âge en éprouvait le besoin.

Ce fut l'année ou Jacqueline et Jacques envisagèrent de partir habiter à Toulon. Mon beau-frère quittait le bureau Véritas de Paris, pour une activité analogue dans le midi. Patrick, leur fils, naquit en juillet 1954. Du fait de leur départ quelques mois plus tard, nous vîmes bien peu progresser ce petit garçon aux yeux bleus et cheveux châtains frisés qui ressemblait à son papa lorsqu’il était petit garçon et plus tard également.

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Les mois succédaient aux mois sans faits spécialement marquants. Georges prévoyait une saison d'un mois à Carnac et ensuite nous irions au mois d'août chez grand-mère à Vannes. Le scooter nous permettant de circuler aux environs et de lui faire connaître tous les lieux où nous allions en voiture avec grand-père durant mon adolescence.

Nous étions sous le même toit pendant ce séjour, Georges couchait sur un divan situé dans la salle de séjour et moi-même dans ma chambre habituelle. De ce fait aucune possibilité de rapports physiques n'existait et au bout de huit jours, Georges n'y tenant plus, pensa que la nature vaste et sauvage dans laquelle nous circulions pour nous rendre aux plages voisines pourrait être clémente et quelques buissons bordant un champ, un havre pour y cacher nos ébats. Dois-je avouer que cela ne m'enthousiasmait pas. Ces petites routes étaient relativement peu fréquentées, mais il y avait des fermes aux environs, et malgré la couverture posée sur le sol, celui-ci était bien dur sous le poids d'un homme trapu et musclé.

J'étais contente de revoir mon aïeule, de respirer le bon air de ma Bretagne et de faire connaître à mon fiancé, sa beauté dont il n'avait pas eu le temps de profiter pendant son mois de travail acharné, en pleine saison.

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Les saisons étant mieux rémunérées, Georges désirait que nous commencions, au retour de vacances, à meubler la chambre de bonne qui serait notre home à tous deux une fois mariés. Les logements étaient très difficiles à trouver pour des gens aussi peu fortunés que nous-mêmes.

Nous envisagions de nous marier en juin 1955 et cela nous permettait d'aménager petit à petit cette pièce le plus astucieusement possible étant donnée son exiguïté.

Lors du salon de l'habitation et du meuble, nous choisîmes : un lit-armoire, rabattable dans la longueur et qui ressemblait fermé à un bahut, une armoire modulable dont nous décomposâmes les quatre éléments selon nos besoins. Soit, aux extrémités des penderies, au centre un rangement à étagères et le quatrième élément était composé d'un bloc-tiroirs, en bas, d'un secrétaire ou bar, au choix, au centre et surmonté d'une vitrine coulissante. Une table carrée pouvant se dédoubler, ainsi que deux chaises simples et deux chaises avec accoudoirs, genre fauteuil, à piétement métallique rond laqué noir, complétèrent notre future installation. Il y avait trois ou quatre mois de délai pour le lit et nous avions bien fait de nous y prendre à l'avance.

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Cependant, au fil de l'année qui s'écoulait et me rapprochait de l'issue finale, j'avais l'impression de m'enferrer toujours et davantage dans l'erreur inextricable d'un choix malheureux, dans lequel je m'étais piégée. A trois reprises je tentais de me dégager.

La première fois, je rencontrai Claude par hasard en montant à la poste de la place des Fêtes. Claude, que j'ai déjà cité plus haut, habitait juste en face de ce bureau de poste dont nous dépendions. Il était au volant de la camionnette de l'entreprise de maçonnerie de son père. Me hélant au passage, puis connaissant mon but, il me proposa de m'y déposer. Je grimpai donc à ses côtés et nous bavardâmes des copines et des copains communs, notamment de Josette qui allait se marier car elle attendait un bébé.

Il savait par Anne-Marie que j'étais fiancée et me demanda, où j'en étais, sans ambages. Je dus peut-être avoir un air désenchanté et il ne parut pas dupe de ma réponse affirmant que tout allait bien, car il me dit d'un air entendu :                .
_ "Tu sais, ça tient toujours mes propositions !"                     .
Ajoutant après un léger sifflotement désinvolte :                          .
_ "Je suis toujours sur les rangs, et puis avec moi pas de risque, je ne peux pas avoir d'enfant."                                                                   .
Je l'écoutais et songeais que si j'avais donné suite à ses propositions, je n'en serais peut-être pas à me poser des questions sur la nature de mes sentiments à l'égard de Georges. Etait-ce de l'amour ou la relative satisfaction physique qui me faisait rester avec lui, ou encore mon éternelle crainte d'arrivée non vierge vers un autre homme ?

Certes, avec Claude, cela n'aurait pas de conséquences, mais sa proposition semblait plutôt coucherie que mariage, encore que le sifflotement comportait une subtile nuance qui ne m'avait pas échappé et que l'aveu fait de ne pouvoir avoir d'enfant, état qu'il savait pertinemment que je connaissais, était une façon de dire : mais voilà, il ne faut pas désirer être mère, avec moi pour mari ! Il était assez beau garçon, grand, brun, joyeux luron mais pas très cultivé non plus, alors changer un cheval borgne pour un aveugle, mieux valait s'abstenir !

Cependant une réflexion qu'il me fit sur Jean V... qui prenait le métro, le matin pratiquement un quart d'heure avant moi-même, me laissa rêveuse et me procura l'occasion d'un deuxième rêve d’envolée hors de mes liens actuels.

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Suite

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Table des matières

- Chapitre III - L'adolescence - Le mariage

  I Haut de page : Les fiançailles I

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre III - Extrait V - Les fiançailles

"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

 

Date de dernière mise à jour : 23/04/2020