Deuxième partie (suite) La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE III - L'adolescence - Le mariage - 1950 - 1955

Extrait IV - La déconvenue

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Le dancing était encore peu fréquenté à l'heure où nous y arrivâmes. Peut-être était-ce parce que c'était en semaine ou qu'il était trop tôt. Nous nous installâmes devant un jus d'orange, bien sagement, face à face. Etant débutants, nous aurions préféré nous noyer dans la foule pour passer inaperçus, mais comme les danseurs étaient rares, nous n'osions pas nous lancer, sauf dans une danse pratiquée durant plusieurs cours. Nous nous risquâmes donc au son d'un tango, essayant de nous rappeler toutes les figures. Après une série de cette danse, lui succédèrent une série de rumbas, puis de boléros, suivis de paso doble, soudain les lumières se tamisèrent pour un bouquet de slows, danse que nous n'avions presque pas pratiquée ensemble, le professeur nous ayant séparé.

Le contact fut soudain une révélation de nos corps, car la pression que Georges exerçait pour me rapprocher de lui était supérieure à celle permise par le "maître" qui exigeait une distance respectueuse à conserver. Il faut croire que trop de sagesse ne m'avait pas préparée à cette promiscuité intense et qu'un certain tempérament sommeillant en moi-même, ne demandait qu'à s'éveiller. Toujours est-il que la vague de chaleur qui m'envahit me laissa pantelante d'incertitude sur la nature du sentiment que me provoquait cette sensation, était-ce physique uniquement ou s'y mêlait-il un sentiment plus subtil et auquel j'aspirais comme le summum de la félicité dans un couple, l'Amour !

Lorsque nous nous assîmes de nouveau, Georges en profita pour s'installer à côté de moi. Mon émoi ne lui avait pas échappé et ses lèvres cherchèrent les miennes, tout en m'enveloppant de son bras. Je me laissais faire distraitement car le lieu me semblait soudainement trop peuplé pour ce genre de relation. Mon recul ne le surpris pas et il me proposa de partir. J'étais venue pour danser et il me connaissait mal pour croire que j'abandonnerais mes projets aussi facilement, sous couvert du trouble provoqué. D'ailleurs le premier moment passé, je m'en voulais de m'être laissée aller à cette langueur. Je bus une gorgée de jus de fruits et lui proposai de retourner sur la piste, ce que nous fîmes. Les mêmes types de rythmes s'égrenèrent. Cependant une valse musette, musique dont j'ai toujours eu horreur, nous fut proposée. Comme nous n'avions, jamais valser ensemble, ni même eu le temps d'apprendre, nous préférâmes regagner notre table. Je crois que c'est la raison pour laquelle je n'ai jamais été capable de valser, car nous ne retournâmes plus aux cours de danse à partir de ce soir-là.

Georges regarda sa montre. Pour lui qui commençait ses journées de bonne heure, celle-ci devait lui paraître longue, bien que son jour de congé fut précisément le lendemain et qu'il pourrait dormir plus tard. Je lui proposai donc de rentrer, mais juste à ce moment, une nouvelle série de slows débutèrent et il m'entraîna impérativement, avec une idée bien arrêtée dans la tête : reproduire le trouble qui le faisait avancer dans ses projets. Ce serait mentir que de dire que je n'étais pas consentante, cette sensation de fondre littéralement ne m'avait pas déplu. Je dois reconnaître que je ne restais pas de marbre à son contact et que je ne fuyais pas ses lèvres cette fois-ci.

Nous rentrâmes en échangeant de nombreux baisers durant le trajet. En arrivant dans notre quartier, il me proposa de faire un tour dans le parc. Je ne refusais pas et nous trouvâmes refuge dans les préaux de ciment qui dominaient le plateau du jardin de la Butte du Chapeau Rouge. Il n'y faisait pas très chaud, cela ne sentait pas bon, mais tout à notre symphonie naissante des cœurs et des corps enivrés, nous ne nous rendions compte de rien. Les gestes restèrent cependant plutôt chastes, même si parfois ses mains s'égarèrent, je le rappelai vite à la raison. Cependant, ne perdant pas le nord, il me demanda quelle était ma réponse à sa demande ? Tout éperdue dans ce premier émoi, ne sachant si je devais l'attribuer à un sentiment plus profond, je répondis, oui. Quand je considère ce oui, sur le papier, je suis effrayée qu'un si petit mot puisse nous mener aussi loin pour nous perdre !

Le lendemain, je dis à maman que Georges avait réitéré sa demande et que je lui avais répondu affirmativement. Elle fut un peu surprise, trouvant que mon acquiescement était prématuré. L'après-midi, puisqu'il avait congé, Georges vint à la maison et lui demanda si elle était consentante à ce mariage ? Maman lui répondit que pour sa part elle n'y voyait pas d'inconvénient, mais qu'il fallait qu'il présente une demande officielle à mon père. Nous convînmes que, dès que nous saurions quel soir papa serait présent, nous organiserions un apéritif. Ainsi ils feraient plus ample connaissance l'un avec l'autre et au cours de cette entrevue Georges lui demanderait ma main.

Ce qui fut fait. Papa lui répondit que c'était à son propre père d'effectuer la demande dans les règles et que comme cela nous aurions le temps de juger si nous étions faits l'un pour l'autre. Je sentais bien que papa, d'emblée, était hostile, mais la plupart des pères ne le sont-ils pas dès qu'il s'agit de donner leur fille ?

Il est vrai, qu'à part Jacky et son père que j'avais aperçu le soir du premier cours de danse, je ne connaissais pas le reste de la famille de Georges. Cette lacune fut comblée lorsque je fus invitée à prendre une tasse de thé par sa maman, le jour de congé de mon amoureux, la semaine suivante. Je fis par la même occasion la connaissance, de ses deux jeunes frères, Jean-François et Michel auquel était donné le même diminutif que le mien, Michou, dont j'avais horreur et qui me permit d'y échapper ainsi dans ma future belle-famille, par la suite ; ainsi que celle de sa petite sœur Marie-Laure qui n'avait que quatre ans, fille très désirée dans cette famille qui comptait déjà quatre garçons et qui avait dix huit ans d'écart avec son frère aîné.

Il m'est resté un certain malaise de cette première rencontre avec sa maman. Elle me semblait à la fois faussement aimable, inquisitrice et gênée. Suissesse d'origine et Vaudoise, je n'ai compris son attitude de "pâté froid" que depuis que je vis moi-même en Suisse dans ce Canton. Elle me demanda à brûle pourpoint, pourquoi j'étais plutôt attirée par Georges que par Jacky ? ! Elle avait une nette préférence, visible, pour son second fils et Georges qui n'en souffrait pas, assurait-il, m'avait raconté au préalable le pourquoi.

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Le père de Georges qui se prénommait Auguste, était né en Suisse, d'un père français dont la famille vivait dans ce Pays depuis deux générations et d'une mère Valaisanne. La famille était profondément catholique pratiquante, alors que celle de sa mère, Laure, était protestante. Cette dernière, fut de ce fait, non acceptée par les parents d'Auguste, et pour pouvoir vivre leur amour librement, ils préférèrent quitter Lausanne pour tenter leur chance et vivre ensemble à Paris. Auguste trouva une place de contrôleur et Laure d'ouvreuse, dans un grand cinéma parisien. Au bout de quelques mois, Laure se trouvant enceinte, ils tentèrent d'obtenir le consentement des parents d'Auguste qui restèrent inflexibles.

Vinrent les moments de l'accouchement et Laure vécut l'enfer des filles mères de l'époque, non acceptées et montrées du doigt. Les infirmières, des religieuses cependant, de l'hôpital où elle se rendit pour accoucher, la firent passer de services en services, disant qu'il n'y avait pas de place pour elle, lui faisant monter et redescendre plusieurs fois des escaliers alors qu'elle était dans les douleurs de l'enfantement. Elle en gardait un affreux souvenir de honte et de mépris qu'inconsciemment elle attribuait à la venue hors des normes de l'enfant, auquel elle en fit supporter le poids, sans s’en rendre compte sans doute.

Le bébé reçu le prénom de Georges, qui était celui du frère de son père, lequel devint son parrain. L’oncle Georges agit en médiateur durant cinq années auprès de ses propres parents, pour obtenir, enfin, leur consentement à l'annonce du deuxième enfant du couple repoussé.

Ne pouvant élever son enfant parce qu'elle devait reprendre son travail, Laure le confia à sa propre mère à Lausanne, où il vécut choyé, mais non cajolé, par sa grand-mère et ses jeunes tantes. Il ne revint habiter avec ses parents qu'après la naissance du petit frère Jacques.

L'oncle Georges et sa jeune épouse Germaine avaient été de bons avocats pour le couple illégitime, et le petit Jacky né de parents mariés, permit à sa mère de le mettre au monde dans de meilleures et honorables conditions, ne laissant pas, lui, de souvenirs de persécutions à sa maman. Cette dernière, la situation financière s'étant améliorée, l'éleva. Le contact d'une mère avec son bébé, puis son jeune enfant progressant dans la vie étant le meilleur pour l'être humain, les rapports furent plus chaleureux et spontanés que ceux qu'elle n'eut jamais avec son aîné que Laure n'avait pas bercé sur son sein, ni vu passer de la tendre enfance à la cinquième année.

Ce qui n'empêcha pas Georges, toute sa vie, et c'est à son honneur, d'adorer ce jeune frère et de ne pas lui tenir rigueur de cette différence observée. Il eut, cependant, des moments dans sa vie où il sentit cette différence dans l'attitude de sa mère. Quand il vit qu'elle se répercutait sur moi-même, et il en souffrit plus pour moi que pour lui-même qui était aguerri, en ayant l'habitude de longue date.

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Pour en revenir à la question que me posa la maman de Georges, concernant ses deux fils, lors de ma première visite chez elle, je lui retournais la question, sans répondre au préalable, en lui demandant pourquoi elle me la posait ? Laure me dit, devant son fils aîné, qu'elle considérait son fils Jacques, comme plus élégant, plus brillant, plus attentif auprès d'une femme et qu'elle pensait que nous étions mieux assortis. Je pouvais prendre cela pour un compliment à mon égard, dans un sens. Cependant, je trouvais que c'était plutôt dur à entendre pour Georges Aussitôt, révoltée par cette attitude inconsciente et blessante, je volais à son secours dans un élan que je supposais être de l'Amour. Je lui rétorquais que les attirances ne se discutaient pas et que son aîné avait, lui-même, des qualités, était prévenant et gentil à mon égard ainsi qu’à celui de maman. Son métier de pâtissier ne lui permettait pas d'être tiré à quatre épingles, comme son frère, et que je sentais bien, certaines lacunes dans sa conversation, mais que cela pouvait certainement évoluer. Bref, puisqu'elle l'enfonçait, je m'enferrais à le défendre. Lorsque je repense à la question qu’elle formula, je me dis que ce jour-là, je n'ai suivi que mon bon cœur. Que c'est plutôt une sorte de pitié provoquée, pour avoir entendu une mère dénigrer son propre fils, qui m'a poussée à réagir. Je crois qu'avec Georges, j'ai toujours confondu la pitié et l'amour. J'aurais sans doute pu lui répondre que Jacky ne me déplaisait pas. Sachant que son cœur était pris ailleurs, cela aurait été le trahir, car il n'en avait rien dit. D’ailleurs, ce n'est qu'en y réfléchissant, maintenant, que je réalise que mon parcours sentimental aurait pu de toute façon être tout autre, si le besoin de fuir l'enfer du foyer familial ne m'avait pas incitée à répondre trop vite à la suggestion de l'amour supposé et du contact physique repoussé jusqu'ici.

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Il faut dire qu'avec ma naïveté dans ce domaine, je me sentais engagée par le seul fait d'avoir accepté quelques étreintes baladeuses, sans plus en réalité, ce qui m'amena à accepter une évolution qui n'était pas dans mes idées premières.

Nous prétendions toujours aller au cours de danse. En réalité, depuis la soirée en boîte de nuit, nous passions cette heure-là sous le préau glacial du parc à nous embrasser et risquer des caresses toujours plus osées. Comme la saison s'avançait, et qu’il faisait de plus en plus froid Georges me dit un soir :
- "Nous ferions mieux d'aller dans ma chambre" :                     .
L'heure était tardive, je m'esquivais en lui disant :                                    .
- "la prochaine fois."

Ainsi chaque soir, à la suite de cette promesse, venant à la maison "faire sa cour" comme disait maman, me pressait-il, discrètement, d'accepter de venir dans sa chambre pour être abrités du froid hivernal, le prochain soir de cours. J’acquiesçais et au lieu d'aller au parc, ce fameux soir, nous montâmes au septième, non pas ciel, mais étage de l'immeuble où était située la chambre de bonne dans laquelle il dormait.

L'appartement de ses parents, bien que confortablement composé de trois chambres, salon, salle à manger et dépendances habituelles, n'était pas assez grand pour qu'il y eut sa chambre et ses parents avaient obtenu, étant considérés comme "famille nombreuse" une chambre dite "de bonne" pour lui-même. Cette pièce était, comme celle qu’occupa ma grand-mère paternelle, située sous les toits, et jouissait en plus d'un confort relatif, ayant un petit lavabo alimenté par de l'eau froide seulement. Les wc étaient sur le pallier, ainsi que le vide-ordures ménagères. Sommairement meublée d'un lit, d'une table, d'une chaise et d'un petit placard, Georges y passait peu de temps, se couchant tôt, ainsi il ne dérangeait pas sa famille par ses levés matinaux, d'autant qu'il se douchait chez son employeur après son travail. Cette chambre n'était pas située dans le même immeuble que l'appartement habité par ses parents, installés dans un groupe immeubles voisins appartenant également à la RIVP, mais d'une classe supérieure. C'était cependant dans cet escalier du 22 Avenue du Général Brunet que Georges avait passé sa jeunesse, le précédant logement de sa famille y était situé au deuxième étage. C'est sur le toit des garages de ce même 22, que Michel Serrault, à peine plus âgé que Georges, donnait parfois des "spectacles" aux petits copains du coin, lesquels y participaient également.

Ce soir-là, émue de me trouvée totalement seule avec mon amoureux et toujours timorée sur les échanges sexuels, je me laissai aller cependant assez loin pour penser que c'était irrémédiable. La présence de préservatif et le fait que l'emploi de cet objet annihile tout romantisme et rendait la pénétration d'une vierge difficile et peu gratifiante pour elle-même, si elle semblait, toutefois, en avoir satisfait l'auteur, aurait dû me détourner de poursuivre sur cette pente…

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Sur ces entrefaites, maman me demanda si je voulais toujours aller au bal du Génie Maritime. Je n'y pensais plus. Cependant, ayant accepté la demande en mariage de Georges, effectivement, ce bal devenait inutile. Lorsque je lui en reparlai, il se montra fort jaloux en me disant que cela ne lui ferait pas plaisir si je m'y rendais. Jacqueline nous annonça qu'elle attendait un bébé pour le mois de juillet et étant au courant des projets sous-jacents, nous dit que si je ne désirais plus me rendre à ce bal, ils ne le fréquenteraient pas cette année, puisqu'elle était enceinte. Ainsi les perspectives du bal étant éliminées, je n'avais plus de raison de continuer les cours de danse, mais alors il devenait difficile de voir mon "futur" seul un soir. Il m'arrivait de me rendre chez Taty Jeannette et tonton Pierre après le dîner, un soir de la semaine, de temps à autre, je pris soudain l'habitude, qui leur fit plaisir, de les visiter chaque semaine, la veille du jour de congé de Georges, ainsi, après une heure passée à bavarder avec eux, je montais retrouver Georges dans sa chambre.

Mes progrès sexuels me firent constater que j'avais du tempérament, ce qui convenait tout à fait à Georges. Malheureusement ces maudits préservatifs étaient franchement désagréables et rendaient me semblait-il mon partenaire trop rapide, ce qui ne m'apportait pas de réelles satisfactions. Il compensait par les caresses, sachant bien rouler la pâte, il avait de bonnes mains, et ce plaisir nous était commun.

Il y a peut-être d'autres raisons à cette satisfaction aux caresses, parce que le corps s'éduque à ce qui le contente dès le plus jeune âge et je me souviens que petite fille, papa me gratouillait le dos et caressait les fesses et que j'aimais bien cela. Devenant pubère, je n'avais plus accepté cette démonstration de tendresse, la jugeant malsaine, alors qu'elle était anodine et affectueuse, ce qui avait peut-être contribué à nous éloigner.

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Il m'arrivait d'aller au devant de Georges le soir, à l'heure où il rentrait de son travail souvent accompagné de Clément et de Michel deux de ces copains d'enfance avec lesquels il aimait jouer au baby-foot. Il les délaissait depuis notre rencontre et les deux autres le lui reprochaient.

Un soir que j'allais ainsi au devant de lui, je rencontrai Clément à mi-chemin qui me dit :

-"Georges fait une partie de baby-foot avec Michel au café habituel, puis-je bavarder avec toi".

J'acceptai, car Clément était un charmant garçon et nous fîmes un bout de chemin ensemble vers nos habitations. Arrivés à la porte de mon immeuble, il me proposa de longer le parc pour poursuivre notre conversation. Malgré l'air un peu vif, nous continuâmes donc notre promenade et je compris rapidement qu'il voulait me dire quelque chose de personnel.

Il commença par me parler de son métier de représentant de commerce en mercerie, de ces revenus modestes mais qu'il pensait faire évoluer en prenant d'autres cartes, de sa vue qui n'était pas très bonne, mais d'une intervention chirurgicale qui pourrait lui apporter une amélioration notoire, de ses goûts musicaux et littéraires, etc. Je n'étais pas très sure du but qu'il poursuivait, ni où il voulait en venir, quand soudain, il me parla de sa maman qui aimerait faire ma connaissance.

Ainsi, Georges n'avait rien dit à son meilleur ami. D'un côté j'étais plutôt rassurée. Comprenant désormais où Clément voulait en venir, je ne pouvais le laisser s'enferrer d'avantage. Il se plaint qu'il me voyait bien rarement depuis qu'il n'y avait plus la promenade du chien. Ce manque qu’il m’exprimait était caractéristique. Je ne savais pas comment lui faire comprendre que Georges tenait la place qu'il aurait aimé prendre. Je dus cependant lui dire avec ménagement que j'étais étonnée que Georges ne nous ait pas rejoints car il me faisait sa cour tous les soirs depuis sa demande en mariage.

Clément accusa le coup sans broncher, fut silencieux un long moment, puis me dit d'une voix blanche, un peu fêlée par l'émotion :                     .
- "J'avais fait un beau rêve d’amour, sans regarder autour de moi, excuse-moi de n'avoir pas compris".                                                     .
Je lui exprimai toute mon amitié et ma compréhension affectueuse, nous revînmes sur nos pas. Je vis une larme au coin de son œil lorsqu'il me quitta en me recommandant de ne surtout pas en parler à Georges, ce que je promis bien volontiers, connaissant la jalousie de ce dernier et son affection pour son ami d'enfance.

A peine avais-je quitté Clément que Georges arriva sur mes talons, presque à la porte de l'entrée commune. Je ne sais pourquoi, je lui proposais soudain, peut être remuée et remise en question par la déclaration de Clément, de venir faire une petite promenade. Une interrogation tournait dans ma tête depuis quelques minutes avec insistance et il fallait que je lui pose sans attendre la question qui me tourmentait. Nous longeâmes le parc comme je l'avais fait avec son ami quelques dizaine de minutes précédemment. Je lui demandais brusquement si la réponse, qu'il m'avait donnée lorsque je l’avais questionné tout au début de notre rencontre concernant son état de pureté, était réellement vraie ? A mon grand désarroi, il me répondit avec un petit sourire entendu qui me fit horreur et que je n'oublierai jamais :                                           .
- "Non, pendant mon service militaire en Allemagne, je suis allé voir les pûtes". !"

-J'eus un véritable haut-le-cœur devant cette révélation brutal, d'autant qu'il ajouta cyniquement :                                                                .
- "Maintenant que nous avons couché ensemble, je peux te le dire, mais j'avais peur de te perdre si je te l'avais avoué le jour où tu me l'as demandé" :

Je reçus cette confirmation comme une douche glacée, j'avais l'impression d'une trahison, moi qui avais été si naïvement confiante, je me sentais soudainement sale et perdue à jamais. Je le quittais le plus rapidement possible et pleurais amèrement dans mon lit ce soir-là. Toutes les questions repoussées se heurtaient furieusement dans ma tête, j'avais envie de rompre immédiatement. Devant moi se profilait le masque de la honte, comment ne pourrai-je jamais me présenter devant un autre homme ? Je me sentais salie, bafouée, indigne, déconsidérée, inconsolable.

Après une nuit très agitée, je me réveillai bien décidée à ne parler à âme qui vive de ma déconvenue, puisque cela aurait été, avouer, à la fois mon manque de sagesse et l'imposture de Georges. Mes parents n'auraient plus eu confiance en moi-même et auraient peut-être provoqué la rupture qui me laissait tachée devant un autre futur mari possible. Je me dis que le vin était tiré, qu'il fallait le boire jusqu'à la lie. Jamais je ne pourrais plus prétendre trouver l'homme chaste et pur pour lequel je m'étais, jusqu'à Georges, réservée. Alors il fallait me faire à cette idée et accepter celle de me marier malgré tout avec celui qui m'avait déflorée. Après tout j'avais été consentante, trompée, certes, mais je n'aurais jamais du aller si loin dans nos rapports. Sous couvert que je devais me marier avec Georges, j'avais dérogé à la règle que je m'étais fixée jusque là, j'en payais les conséquences maintenant.

Le lendemain, Georges se présenta chez mes parents comme si de rien n'était, parce que pour lui, cela n'avait aucune importance de m'avoir menti dès le premier instant d'échanges, sincères et confiants pour ma part. Il avait abîmé mon beau rêve de chasteté réciproque, mais n'en avait cure.

Oui, je sais à l'époque actuelle cela vous fait sourire, cependant, je pense que quelques-unes et même quelques-uns, dans mes âges, me comprendront...

Je fis de mon mieux pour faire bonne figure, abrégeant la rencontre ce soir-là... Puis la vie reprit...

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Pendant toutes ces semaines qui étaient passées, mes démarches concernant une recherche d'emploi, étaient d'autant plus restées infructueuses, que papa restait hostile à tout ce que je suggérais.

Noël approchait et Georges désirait que je fasse plus ample connaissance avec sa famille et notamment son père que j'avais seulement entr’aperçu le premier soir de notre rencontre. Je fus invitée pour goûter, en présence de toute la famille, un dimanche après-midi où Georges s'était arrangé pour être libéré plus tôt de son travail.

J'étais très intimidée parce que Georges m'avait présenté son père comme un personnage qu'il craignait tout en le respectant et en l'aimant beaucoup. Comme je l'avais ressenti lors de ma précédente visite à sa mère, l'atmosphère était lourde, un tantinet hostile. Sur les visages, un sourire, figé et pas très naturel pour la maîtresse de maison, indéfinissable et finaud chez le maître des lieux, inquisiteur chez les jeunes frères, sympathique mais discret, sur le visage de Jacky, timide et lumineux chez Marie-Laure qui m'adopta très vite et ce fut réciproque.

L'accueil du père, un peu brusque, mais chaleureux à sa manière au bout de quelques instants, me le fit ranger dans le type de caractère ressemblant à celui de mon grand-père maternel, sévère, autoritaire, mais affectueux lorsqu'il était séduit. Donc je savais où mettre les pieds. Nous bavardâmes autour d'une tasse de thé et quelques petits fours. Son papa me fit parler de mes études, de mes goûts, de mes principes religieux auxquels lui-même tenait beaucoup, de ma famille. Rien ne filtra cependant des intentions de Georges à mon égard, mais il était certainement au courant par sa femme, Georges lui, ne lui en avait pas encore parlé directement.

Lorsqu'il était présent, son épouse était pratiquement inexistante, comme si elle redoutait de parler devant lui. Il est vrai que par la suite je l'ai entendue sortir de grosses bourdes, dont il paraissait furieux à juste titre. Je passai environ deux heures en leur compagnie et en prenant congé je fis la promesse à Marie-Laure que je reviendrais, car elle avait partagé ses câlins entre son papa qu'elle adorait et qui le lui rendait bien, cinquième enfant, fille tellement attendue, elle était sa joie et sa tendresse, cela se voyait sur son visage lorsqu'il la regardait, et moi-même, qui ai toujours eu un bon contact avec les enfants.

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J'avais, lors de cette rencontre, parlé de ma recherche de travail et des critères de mon propre père ne voulant pas me voir travailler n'importe où. Le lendemain soir, lorsque Georges vint me voir, il me dit tout joyeux que son père avait dû me jauger, car il lui avait proposé que je vienne le voir au bureau de son entreprise pour m'expliquer le genre de travail pour lequel il recherchait quelqu'une.

Je me rendis donc au 14, rue de Birague, dans le IVème, où se situait la petite entreprise de fournitures pour confiseurs et pâtissiers qu'il venait de reprendre récemment à un ami vieillissant qui était décédé depuis. Les bâtiments d'un vieil hôtel donnant sur la cour pavée à l'ancienne, étaient vétustes, et dégageaient un parfum désuet d'histoire de France qui ne me laissa pas indifférente.

L'intérieur répondait à l'extérieur pour l'état de décrépitude des décorations et moulures malheureusement revêtues de gris sale et à moitié cachées par des rayonnages rudimentaires en bois de caisses de transport. Le bureau répondait au même délabrement et représentait une partie d'un cabinet anciennement carré de style Louis XV.

Le père de Georges me montra les différents produits qu'il vendait : paniers de fibres diverses, fantaisies de coton et carton, contenant où pas, représentant des personnages, nains, pères Noël, des animaux, tels que poussins, lapins, coqs, poules, canards... Des porcelaines de Limoges, des céramiques de Gien et d’Italie, verreries diverses, rubans, papiers, décors pour la vitrine, etc. Puis il m'indiqua ce qu'il attendait éventuellement de moi : répondre au téléphone, faire la facturation, le courrier, tenir la petite caisse, recevoir en son absence les clients qui venaient assez rarement aux réassortiments, donner à l'occasion un coup de main à la réception ou à l'emballage des marchandises en cas de grande presse, ce métier étant saisonnier.

J'étais très déçue parce qu'il ne me parlait pas un seul instant de comptabilité. Lorsque je lui en touchais un mot, il me dit qu'il avait un comptable qui venait le samedi matin. C'était un homme qui avait travaillé avec lui lorsqu'il dirigeait précédemment une fabrique de bonbons. Il n'était pas question pour lui de changer son arrangement. Il me proposa dix-huit mille de nos anciens francs par mois, pour commencer, me dit-il. Voyant ma mimique contrariée. il me dit assez rudement !                 .                                       
- "C'est à prendre ou à laisser, voilà ce que je cherche, pas d’autres compétences".
Je lui répondis que j'allais en parler à mes parents et que je lui donnerais la réponse en fin de semaine.

Rentrant avec Georges, je lui fis part de ma déception de ne pas travailler dans le métier que j'avais appris, si j'acceptais cette proposition. Certes, je n'avais aucune expérience, mais je ne risquais pas d'en prendre avec ce travail-là. Georges était atterré, rien qu'à l'idée, que je puisse penser un seul instant, répondre non, à son père. Augurant mal pour ses projets, hélas, nos projets, d'avenir, communs…

Mon père fut outré du salaire proposé, mais reconnut, qu'étant débutante il faudrait patienter un peu et dans son désir de me voir auprès de quelqu'un de confiance, me conseilla, malgré mon amertume, d'accepter :              .  
- "Pour te mettre dans le bain,  disait-il."

Je donnai ma réponse positive au père de Georges le samedi suivant en allant à la messe du soir avec sa famille, pour la première fois. Il fut convenu que je commencerais mon activité après les fêtes de fin d'année. En réalité, il me demanda de faire un certain nombre de factures pour le dépanner avant cette date, à la maison.

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Pendant le déroulement de toutes ces péripéties, papa se débattait avec la faillite, dont il sortit, si l'on peut dire, exsangue et sans travail en perspective. Grand-mère nous aidait, maman avait son allocation de longue maladie, j'étais contente de pouvoir participer faiblement à cette survie.

Durant de longs mois, se trouvant au chômage, mais sans indemnité, puisque étant précédemment dirigeant, papa, pour passer le temps, se mit à fabriquer une magnifique maquette de voilier, longue d'un mètre quatre-vingts. Il fit les plans, puis fabriqua chaque morceau de la coque, les poulies, les gréements, filins, soignant chaque infime détail, coupant les voiles que maman piqua à la machine à coudre. Il était ingénieur et le voyage au long cours de sa jeunesse, effectué sur l'un des rares trois mâts encore en service dans la marine marchande, lui avait permis d'observer les moindres détails et de les transposer. C'était une sorte d'évasion pour ne pas penser à sa désillusion et tenir le coup. Je l'ai vu travailler sans relâche durant des heures pour parfaire son œuvre d'art, puis vers dix-huit heures, il partait voir son cousin et ses amis, jouer aux cartes et consommer quelques verres avec eux au café de la porte de Bagnolet où ces derniers tenaient leurs quartiers. Fréquemment il ne rentrait pas et restait chez sa maîtresse, parfois son retour se faisait en état d'ébriété qui me faisait horreur.

Lorsque je repense à ses jours si difficiles pour lui, je m'en veux de n'avoir pas été plus proche de lui et de n'avoir pas su échanger. Mais je dois reconnaître que j'étais moi-même prise dans la tourmente de ma jeune vie que j'essayais de ne pas juger gâchée et que sa conduite envers maman me freinait toujours dans les élans qui m'auraient poussée spontanément vers lui.

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Suite

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Table des matières

- Chapitre III - L'adolescence - Le mariage

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre III - Extrait IV - La déconvenue
"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

 

Date de dernière mise à jour : 23/04/2020