Deuxième partie (suite) La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE III - L'adolescence - Le mariage - 1950 - 1955

Extrait III - Le piège s'entrouvre

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Jacqueline et Jacques me suggérèrent, à peu près dans la même période, de participer au bal du Génie Maritime qui aurait lieu dans quelques mois. Mon beau-frère désirait me présenter à des condisciples de sa promotion et ma sœur pensait que j'y trouverais là un bon mari avec une promesse d'avenir aussi brillante que la sienne.

Je ne leur dis pas non. Je devais envisager de prendre des cours de danse et toujours peu argentée, je complotais avec Taty Jeannette d'une toilette adéquate. Le projet portait sur une robe longue en tulle plissé ciel... Je me faisais un peu l'impression de Cendrillon à la recherche du Prince Charmant !

La date de l'anniversaire d'Anne-Marie approchait et je me dis que cela serait l'occasion de m'entraîner ! J'avais dix-sept ans et n'avais jamais fait la moindre sortie en boîte. Pour cette occasion et également pour me rendre aux cours de danse, je me confectionnais une robe de taffetas écossais, noir, rouge, vert avec le croisement d'une fine rayure jaune et blanche. Le corsage était agrémenté de larges manches serrées sur l'avant bras, sorte de "manches gigot" de conception moderne, la jupe taillée en parapluie, tournoyait avec aisance et quelque indiscrétion suivant la rotation. J'étais très fière du résultat. Je la portais, avec une ceinture de velours noir extensible pour laquelle Taty Jeannette me donna une boucle en vieil argent lui appartenant lorsqu'elle était jeune fille. En cette occasion j'étrennais avec mes premières chaussures noires à talons hauts.

Lors de la journée d'anniversaire, je fis la connaissance d'un jeune Américain d'origines bretonnes qui venait faire ses études à Paris et habitait depuis quelques jours chez Madame et Monsieur de L…, nos voisins du deuxième étage. Ces derniers étaient des nobles désargentés, lui, était contractuel. Ils étaient en grande partie soutenus et entretenus par des membres plus aisés de la famille. Elisabeth de L…, bretonne d'Auray, était roturière. Cette femme dont la corpulence me rappelait ma grand-mère paternelle, portait admirablement la toilette. Elle était assez érudite, un peu extralucide et peignait de merveilleux oiseaux qu'elle essayait de vendre dans des expositions et y parvenait de temps à autres. Son appartement était vétuste comme le nôtre et de plus, mal entretenu ce qui déplut à John qui n'y resta pas longtemps. Je le compris aisément !

Je le déplorais d'autant plus que nous avions sympathisé tout de suite. Jean ou John L. B… et moi-même, avions conversé, sur la Bretagne et de choses et d'autres, tout l'après-midi et dansé pratiquement exclusivement ensemble, au grand dam des autres invitées qui me regardèrent de travers. Je parle des amies des garçons, qui se demandaient pourquoi elles n'intéressaient pas l'Américain ? Quant aux garçons, ils avaient l'air de se demander ce qu'ils avaient perdu en ne s'occupant pas de moi-même jusqu'ici ? J'étais ravie de cette situation, l'avouerai-je, mais surtout beaucoup plus intéressée par cet échange qui nous donnait l'impression de nous être toujours connus. Je lui promis, en le quittant, de lui prêter le livre "Visage de la Bretagne" à la prochaine occasion. Malheureusement elle n'eut jamais lieu, car une altercation avec sa logeuse occasionnelle le fit quitter le surlendemain le quartier. Comme Madame de L… était le seul lien possible et qu'il ne souhaitait probablement pas le renouer, et que de mon côté, je n'avais aucun moyen de le retrouver, la brève rencontre en resta là, mais elle m'avait permis de constater qu'une jeune fille sérieuse intéressait un garçon qui, apparemment, l'était aussi.

Beaucoup plus tard, je sus par l'intermédiaire de maman qui le tenait de notre voisine, amie de la famille de John, que ce dernier était attaché diplomatique à l’Ambassade des USA à Paris, marié et père de famille.

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Je commençai donc à suivre les cours de danse au Pavillon le Doyen, proche des Buttes Chaumont, lieu de réception du mariage de ma sœur. Maman qui ne voulait pas que je circule seule le soir à proximité de ce parc, m'accompagna le premier soir. Pendant que nous attendions le bus 75 pour nous y rendre, nous constatâmes la présence de deux jeunes gens qui patientaient également et furent bientôt rejoints par leur père. Ce dernier revenait de parquer sa voiture au garage voisin, leur souhaita une bonne soirée et leur dit en les quittant :                                    
- "Dansez bien mes petits !"                                    .
Maman me regarda d'un air entendu et me dit :                            .
- "Si ces jeunes gens vont aussi aux cours de danse, tu pourrais aller et revenir avec eux, leur père a l'air d'un homme bien !"

J’acquiesçais et constatais qu'effectivement, ils descendaient au même arrêt de bus que nous-mêmes et nous les retrouvâmes dans la salle de danse.

Le maître de danse et son épouse nous prévinrent que la première leçon et la suivante seraient consacrées au tango, puis enchaînèrent en nous démontrant les différentes figures de cette danse, ensuite proposèrent aux jeunes gens d'inviter les jeunes filles pour une tentative d'évolution.

Nous vîmes alors l'aîné des deux frères qui avaient fait route avec nous-mêmes, traverser toute la largeur de la salle et se précipiter dans notre direction, s'incliner devant maman et lui demander la permission de m'inviter. Cela fit bonne impression à cette dernière, elle acquiesça de la tête, alors se tournant vers moi-même, il m'invita. J'acceptai et partis faire ce premier essai au bras de mon compagnon. Vite, vite, lent. Vite, vite, lent, nous répétait le professeur inlassablement durant cette évolution qui marqua le début de mon entrée dans ma vie de femme.

Nous échangeâmes nos noms, prénoms et adresses et au retour maman leur demanda s'ils acceptaient de m'accompagner le soir de cours ? Ils répondirent affirmativement avec empressement et maman fut bien soulagée de voir s'éloigner la corvée qu'elle avait voulue s'imposer. Elle avait encore besoin de beaucoup de précautions et il faisait bien froid le soir, pour elle, d'attendre ainsi le bus et cette sortie l'obligeait à se coucher tardivement.

Georges et Jacques B…, mes chevaliers servants d'un soir, m'attendaient à l'arrêt du bus, la semaine suivante et en cheminant nous devisâmes de nos activités réciproques. Georges était pâtissier et ses horaires très matinaux le faisaient vivre un peu en marge de la société. Il avait fait son apprentissage en Suisse où il y avait de la famille. Jacques travaillait avec leur père qui venait de reprendre une entreprise de fournitures pour confiseurs et pâtissiers. De mon côté, je leur expliquais, qu'après avoir terminé mes études de comptabilité, je comptais bien trouver du travail mais que mon père était hostile pour me lâcher dans la nature !

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Ma grand-mère maternelle vint passer quelque temps à la maison. Fait exceptionnel et dont elle garda, hélas, un fort mauvais souvenir, car un triste matin, nous fûmes réveillés par un coup de sonnette strident à sept heures et nous vîmes débarquer, un commissaire et deux policiers en civil munis d'un mandat de perquisition. Ils enquêtaient sur la situation financière de la fonderie. Le règlement des charges sociales n'étant pas effectué depuis des mois, ils venaient constater au foyer, si mon père n'avait pas caché de l'argent, sans doute ou des documents, car ils fouillaient méticuleusement tous les meubles. Grand-mère et moi-même, qui couchions dans le salon qui servait de chambre la nuit, restâmes à moitié cachées sous les draps tant nous avions honte de cette visite impromptue qui nous surprenait sans être habillées décemment.

Maman pleurait en disant :                                .
- "Il m'aura tout fait !"                                .
Mon père blême, s'insurgeait d'un tel procédé et que l'on puisse penser qu'il aurait pu détourner de l'argent ! Il avait bien des défauts et était un piètre gestionnaire, certes, mais ce n'était pas un voleur. Il avait été déclaré en faillite frauduleuse parce qu'il n'avait pas réglé les cotisations sociales depuis la création de son entreprise. Négligence et manque de rentrées de fonds s'étaient conjugués pour engendrer cette situation explosive.

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Sur ces entrefaites, Nickel, le chien de garde de la fonderie ayant mordu l'adjointe du maire de la commune où était situé cet établissement, lorsque cette dernière était venue pour la suite donnée à cette affaire, papa le ramena à la maison. Ce fut moi qui devins préposée à ses sorties. Comme c'était un chien non dressé, toujours attaché, il ne savait pas marcher en laisse, aux pieds, et c'était très pénible de le maintenir lorsqu'il croisait l'un de ses congénères. M'en étant ouverte à mes chevaliers servants, Georges, rentré le soir à dix-neuf heures lorsque je le promenais, s'empressa de me proposer ses services que je ne refusai pas, étant donné mes difficultés. Je le rencontrais donc désormais tous les soirs en compagnie de son copain d'enfance, Clément, dont la vue était faible. C’était un garçon calme, posé et très gentil, toujours "tiré à quatre épingles", mais il vendait de la mercerie !

Pendant cette période de troubles causés par les déboires financiers de mon père qui nous mettaient dans une situation exsangue, la présence de grand-mère contribua à nous sortir de l'impasse sur le plan de la vie journalière, car elle nous aida de ses deniers. Cependant sermonnée par mon grand-père, qui de son vivant avait jugé et fait le tour de son gendre, elle n'accepta pas de renflouer le gouffre sans fond de son affaire, malgré la demande expresse qu'il lui fit. Il aurait fallu qu'elle vende sa maison et réalise tout ce que mon grand-père avait péniblement accumulé pendant des années de travail acharné et maman s'y opposa énergiquement également, pour une fois. Elle avait raison, car c'est en partie cela qui l'aide à vivre maintenant, quarante-quatre ans après et depuis vingt-quatre ans.

J'étais contente de rencontrer des copains le soir, car la journée s'écoulait tristement dans l'ambiance morose des catastrophes. Je souhaitais trouver du travail, l'actualité le rendait plus que nécessaire, mais mon père disait :

 -"Il faut trouver par relations", ne voulant pas des risques du hasard ! ... Je ne désirais pas parler de nos difficultés à mes nouveaux copains, mais je leur demandais, malgré tout, s'ils connaissaient quelqu'un qui cherchait une débutante en comptabilité et ils me dirent qu'ils se renseigneraient.

Je reçus à quelques temps de là, une convocation pour aller chercher mes diplômes qui me seraient utiles pour présenter un curriculum vitae.

Georges me proposa de m'accompagner son jour de congé, rue Mabillon où je devais retirer ces documents. J'acceptais, et, pour mieux connaître ses goûts, l'entraînai regarder les vitrines des antiquaires du quartier. Parce que j'aimais les choses anciennes, il me prétendit que lui aussi...

- Nous entrâmes à l'église Saint Sulpice que nous n'avions jamais visitée, ni l'un, ni l'autre. La statue de Marie posant le pied à la fois sur la tête du serpent et le globe terrestre me reste dans le souvenir comme un des deux faits marquants de cette journée.

L’autre de ces faits qui stigmatisèrent ma vie découle de l'échange que j'eus avec Georges ce jour-là. Nous nous promenâmes dans Paris, après avoir récupéré les diplômes, traîné chez les antiquaires et visité l'église. Nous marchâmes, suivant le chemin du retour, jusqu'aux Tuileries tout en devisant. Je me rendais bien compte, par de petites réflexions, telle que celle qu'il me fit en sortant de Saint Sulpice que Georges commençait à être amoureux de moi :                    .                                          
-"Sais-tu qu'en entrant dans l'église, je nous imaginais en mariés remontant la nef vers l'autel ? "                                                                .
Pour ma part, il ne m'était pas indifférent, mais étant très néophyte dans ce domaine, je me dis qu'il fallait que je prenne une précaution, en exprimant ce que j'entendais trouver chez l'homme que j'épouserais.

Ainsi lui expliquai-je que j'étais totalement vierge et que je m'étais depuis toujours, promise d'offrir cette virginité à l'homme que j'aimerais et que j'épouserais, mais qu'en retour j'attendais la même pureté de ce dernier.

A l'époque actuelle cela semble complètement aberrant pour la plupart des jeunes. Il y a quarante-quatre ans,(écrit en 1999) pour moi, cela allait de soi et correspondait aux critères de ma foi. C'était très important et je ne voulais pas me tromper. J'ajoutais que je m'abstiendrais de poursuivre une éventuelle fréquentation en vue de mariage, dans le cas contraire.

Georges avait presque cinq ans de plus que moi-même, que pouvais-je attendre qu'il me répondit ? Il m'affirma que lui-même répondait à ce critère et naïvement je le crus.

Cependant cette conversation resta inachevée ce jour-là, car il était grand temps de rentrer promener Nickel, et nous reprîmes le métro à la station Chaussée d'Antin. J'étais trop jeune, alors, pour remarquer une certaine gêne dans la réponse de mon compagnon.

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Nickel n'avait jamais été aussi heureux de sa vie que depuis qu'il vivait à la maison. Moi qui avais toujours rêvé d'avoir un chien, étais aux petits soins et il me rendait bien cette tendresse. Il devint un peu trop entreprenant au bout de quelque temps. Cela, plus le fait qu'il eut un jour un élan de jalousie envers ma nièce Dominique, la blessant à la joue, très proche de l’œil. Ce qui fit déclarer à mon beau-frère qu'il ne mettrait plus les pieds dans cet appartement tant que le chien s'y trouverait, et que papa résolut de s'en séparer. Il le donna une personne de ses relations qui vivait à la campagne et où il fut certainement plus heureux qu'en appartement. Maman en fut particulièrement soulagée parce que ce n'était pas un chien de salon. Bâtard, le poil roux, une quarantaine de kilos, il tenait du Barouge et du Berger allemand, mais je l'aimais bien et j'eus de la peine de le voir partir

Cela ne fit pas l'affaire de Georges et de Clément, car je n'avais plus de raison pour sortir le soir. Aussi, un soir de cours de danse, où son frère Jacques ne put s'y rendre, parce rentré trop tardivement du travail avec leur père, me proposa-t-il, après le cours, de faire un tour dans notre parc en passant par la partie non terminée et non close. J'acceptai et nous marchâmes d'un bon pas en devisant, bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelle un bavard ! Arrivés sur le plateau, endroit où je faisais, petite fille, des pâtés de sable dans le carré réservé à ces jeux, il me proposa de nous asseoir sur un des nombreux bancs qui étaient situés sur le pourtour. Ce que nous fîmes, mais nous constatâmes rapidement qu'il ne faisait pas très chaud et comme par hasard, il m'entoura de son bras. J'aurais sans doute dû le repousser, mais j'en avais assez d'être une petite jeune fille timorée et son geste ne me semblait pas trop porter à conséquences, jusqu'au moment où ses lèvres commencèrent à effleurer ma joue, puis gagnèrent du terrain en direction de mes lèvres. Je me sentais à la fois consentante et prise au piège. Confuse à la pensée de mon inexpérience, mais réconfortée par l'idée qu'il m'avait dit être dans le même cas de virginité que moi-même, je me dis que je verrais bien !

Ce fut tout vu ! Malgré la lune qui brillait romantiquement dans un magnifique ciel étoilé, je ne trouvais pas ce contact extraordinaire, mais je pensais que nous manquions sans doute de pratique. Après quelques autres échanges, je finis par lui dire que nous n'étions pas sérieux d'agir ainsi, que cela ne correspondait pas à ce que j'attendais de lui comme attitude, qu'il était trop pressé, que nous ne nous connaissions pas assez pour prendre ces libertés. Bref, je me défilais voyant qu'en plus ses mains se seraient facilement égarées. Il s'excusa, arguant qu'il était très amoureux, que je lui plaisais beaucoup, qu'il attendait tous les moments où il me rencontrait comme le meilleur de sa vie... etc. Pas très doué pour le "baratinage" amoureux, il fit de son mieux pour me convaincre d'accepter de ne pas lui en vouloir et de le revoir. Je lui dis que j'y réfléchirais et nous nous quittâmes avec quelque retard sur l'horaire habituel. Heureusement, grand-mère et maman dormaient déjà et apparemment, papa n'était pas rentré.

Avant de m'endormir j'essayais de faire le point. Je n'étais pas contente après moi-même et me posais des questions sur l'opportunité de continuer des relations avec ce garçon qui m'avait brusquée, pensais-je. Etait-il ou non proche de mon idéal masculin ? Les yeux bruns ainsi que les cheveux, pas très grand, cependant me dominant d'une tête. D'après ses dires, les jambes musclées du coureur cycliste amateur qu'il avait surtout été pendant son apprentissage à Vevey, quand il vivait proche de son oncle, lequel lui avait trouvé cette place. Une vague ressemblance avec Jacques D..., mais avec moins de prestance et d'aisance, me l'avait peut être rendu sympathique d'emblée. Cependant ce qui "péchait" chez lui, c'était son peu d'instruction. Pas très doué pour les études, son père l'avait expédié faire l'apprentissage de pâtissier en Suisse, voyant qu'il n'en tirerait rien d'autre.

Quant à moi-même, j'aimais la lecture, la poésie, l'écriture, la peinture, le chant. Je n'étais pas très compétente en matière musicale, n'ayant pu continuer le piano, et aussi parce que nous ne possédions pas même un tourne-disque à la maison et que je ne pouvais me rendre aux concerts. Pour les mêmes raisons d'économie et faute de pouvoir être accompagnée, je n'allais jamais au théâtre, la radio et le cinéma étaient donc, avec la littérature, mes seuls moyens de connaissances. Ceci pour expliquer que malgré la modestie de ma propre instruction, sortant de classes techniques, je me rendais compte que Georges ne la possédait même pas et comme je souffrais de mon peu d'érudition, je me disais que la sienne serait pesante, à moins de s'améliorer et d'évoluer ensemble.

Etait-ce être "amoureuse"que de se poser déjà toutes ces questions ? Je n'en étais pas certaine. Il me semblait qu’à côté du sentiment connu depuis l'enfance pour mon voisin, l'émoi que j'avais ressenti pour Jean V... et même la franche camaraderie avec Georges L.M... , ce que je ressentais actuellement était peut être une certaine attirance physique que j'avais sans doute toujours réprimée, par rapport aux trois autres, et que je laissais prendre le dessus, l'âge aidant, la sensualité faisant le reste.

Ces premiers baisers me posaient questions et je n'avais pas les bonnes réponses. Je résolus d'attendre tranquillement la semaine suivante et le prochain cours de danse pour situer plus clairement ma réaction.

C'était sans compter sur celles de Georges. Le lendemain soir, rentrant d'une course faite dans notre quartier, je le trouvai redescendant l'escalier extérieur de notre immeuble, une boîte à gâteau à la main. Nous nous arrêtâmes au milieu des marches, il me tendit la boîte avec un sourire à la fois confus, repentant et charmeur et me dit :                         .
- "C'est pour toi, je sais que tu aimes la pâte d'amande, je t'ai fait une amandine".
Je ne pouvais rester ainsi au milieu de l'escalier avec cette boîte à la main et je lui proposai de venir jusqu'à la maison. Il me dit qu'il y était déjà passé, mais que ne m'y trouvant pas il allait au-devant de moi quand nous nous étions croisés. J'avançais vers l’entrée, mais il ne semblait pas vouloir retourner chez mes parents et il me retint par le bras dans l'entrée de l'immeuble avant que je n'aie eu le temps de sonner à la porte de l'appartement.
- "Je voudrais que tu m'excuses pour hier soir, je n'ai pas été correct, mais je suis très amoureux de toi. Veux-tu être ma femme ?"                       .
La demande était surprenante, abrupte et prématurée, cependant je la sentais sincère, mais j'aurais aimé quelques délais… J'avais bien envie de le planter là, avec son gâteau, mais il ne méritait pas cette attitude-là non plus. Voyant ma gêne, il me dit :                                     .
- "Prends le gâteau, tu me répondras plus tard"                     ..
Il me vola un rapide baiser et parti brusquement. Je restais avec ma boîte à gâteau dans les mains, abrutie par la situation inconfortable d'avoir accepté ce gâteau qui me semblait un gage de possession. Je sonnais rageusement à la porte de l’appartement.

Quand grand-mère et maman ouvrirent la porte et constatèrent que je portais le fameux gâteau, elles s'exclamèrent en chœur :                    
- "Tu as rencontré Georges !  Il paraissait tout excité et confus de ne pas te trouver,  pourquoi ce gâteau ?"                                        
J'étais ennuyée de devoir parler de la veille au soir, et un peu outrée de la brusquerie de la demande en mariage, sans doute pas assez romantique pour mon goût. Je leur dis tout de go, sans mentionner la soirée précédente, que Georges venait de demander ma main !

Elles se regardèrent médusées et se tournant vers moi, me dirent presque ensemble :
- "Alors tu as accepté puisque tu as pris le gâteau ?"

A mon tour d'être interloquée, car je n'avais pas vraiment eu le choix de réfléchir ou de réagir étant donné la rapidité avec laquelle la scène s'était déroulée et le baiser volé.

Je leur dis que je tenais la boîte dans les mains au moment de sa déclaration, mais qu'il ne m'avait pas laissé le temps de réagir et était parti brusquement. Je ne parlai pas du baiser, par pudeur sans doute et leur demandai d'une toute petite voix, si l'acceptation de ce gâteau, en la circonstance, pouvait avoir une conséquence ? Toutes deux me dire que j'aurais peut-être mieux fait de ne pas le prendre si je n'étais pas d'accord, mais que cela ne devait pas m'influencer.

J'ouvris enfin la boîte et constatais que l'amandine était joliment décorée d'un cœur et de roses rose en sucre effilé. Nous admirâmes le travail et trouvâmes le gâteau délicieux. En le dégustant au dessert, je n'échappai pas aux questions de papa et dû lui donner quelques détails sans aborder la demande en mariage. Papa me dit d'un air mi-figue, mi-raisin ?:                                            
- "Tu as un amoureux alors ? Tu aurais pu attendre le bal du G.M. ! "

Le soir suivant, un coup de sonnette furtif et voilà mon amoureux derrière la porte. Me doutant que ce soit lui, j'allais ouvrir. Dès le pas de la porte, il me demanda si j'avais aimé son gâteau. Je ne pouvais lui répondre que, oui, mais j'eus brusquement l'impression qu'il prenait ma réponse valable pour une question qu'il n'avait pas formulée, car il me dit :                         
- "Je peux t'embrasser alors ?"

Heureusement, maman arriva à ce moment précis, ce qui tourna court pour la réponse, mais j'étais ennuyée parce que n'ayant rien pu dire, je craignais qu'il pense à une acceptation définitive de ma part. Cela ressemblait à un quiproquo dont je me serais moi-même faite la victime.

Maman l'invita à entrer au salon et lui fit, ainsi que grand-mère, compliment de la finesse et du décor de son gâteau. Un certain silence gêné s'établit durant un court instant que maman rompit en lui offrant de prendre l’apéritif, ce qu'il accepta volontiers, puis une fois servi et s'étant éclairci la voix, se tournant vers elle, lui demanda d'un air interrogateur :                         
- "Micheline vous a-t-elle dit ?"                                   ..
Grand-mère et maman me jetèrent un regard furtif et acquiescèrent de la tête sans rien dire. Georges se retourna vers moi ... Je fus, sauvée par l'apparition de papa, assez exceptionnellement tôt, comme s'il avait deviné que quelque chose se tramait dans son dos. Georges, moins osé en présence de mon père, n'insista pas à mon grand soulagement. Après avoir échangé quelques banalités sur son métier, suite aux compliments de papa pour l'amandine que ce dernier avait appréciée en gourmand qu'il était, mon amoureux prit congé avec regret, mais l'heure était plutôt réglementaire chez ses parents habitués à souper à l'heure suisse.

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Je ne le revis qu'au cours de danse suivant où nous étions passés du tango à la rumba, puis au paso doble, nous abordâmes le slow ce soir-là. A croire que le ciel se mettait de la partie pour facilité les travaux d'approche de Georges ! Cependant, le maître, comme il se faisait appeler, trouvant que nous dansions trop souvent ensemble pour faire des progrès, nous sépara dès la deuxième évolution, et je vis que Georges était furieux. Un élève demanda soudain au professeur de nous faire valser, ayant besoin de cette connaissance pour une soirée, Jacques se trouvant à proximité de moi à ce moment-là et son frère à l'autre bout de la salle, ce dernier lui jeta un regard impératif pour qu'il ne laissa personne d'autre m'inviter. Je me trouvai donc à tournoyer assez lamentablement avec Jacky pour les premiers rudiments de la valse, lorsque ce dernier me fit remarquer l'air renfrogné de son frère en ajoutant :                      .                             
- "Il ne va pas faire long feu à ce cours s'il est séparé de toi ! "                  .
Ce propos concrétisait bien les sentiments que Georges me portait. Il me paniquait un peu, car je craignais que Georges ne renouvelle sa demande en mariage, au retour, devant son frère et je me sentais toujours dans l'incapacité d'y répondre.

En sortant du cours, il faisait froid, nous devions être en novembre, et nous dûmes attendre le bus en plein vent. Je frissonnais après avoir eu chaud en dansant et Georges me couvrit d'un bras protecteur en disant :
- "Nous avons fait des progrès, nous devrions aller danser en boîte à la place du prochain cours, que diriez-vous - il s'adressait également à Jacky - du Mimi-Pinson ?"                                    .
Je ne connaissais pas ce dancing, puisque je ne sortais jamais, lui, par ouï-dire seulement. Jacky opina pour cette solution, en disant qu'il inviterait une jeune fille qu'il commençait à fréquenter. Je me dis qu'il fallait bien que je me lance un jour hors du cours, toujours en vue de ce bal du G.M., et j'acquiesçais donc. La fraîcheur aidant, je rentrais vite à la maison sans qu'une autre question ne fut évoquée et sans que Georges ne fit, peut être à cause de son frère, une tentative pour m'embrasser. Assez curieusement, j'en eus presque du regret, en me disant qu'il faudrait tout de même bien que je me rende compte s'il me faisait de l'effet ou pas ? …

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Grand-mère ne voulait pas rester jusqu'à Noël et partit dans cette période-là, en me disant :                              .  
- "Ce garçon à l'air gentil et sérieux, que lui as-tu répondu ? "                    .
- Rien, pour le moment, lui rétorquai-je."                          .
Voyant mon air un peu fermé, très discrètement, elle n'insista pas.

J'avais beaucoup de traits de caractère en commun avec ma grand-mère maternelle qui s'appelait Henriette. J’aimais le chant, comme elle-même, qui vocalisait encore admirablement à un âge avancé. Mes goûts, comme les siens, me portaient vers la peinture, la littérature, la poésie, l'écriture, les fleurs, la nature dans toutes ses expressions.                                          .
 -Je possédais comme elle, la plus généreuse des grâces, la foi en Dieu.
Je me dois de dire, qu'en cela, mon aïeule avait fortement contribué par son exemple, je ne l'en remercierai jamais assez. Par contre grand-mère n'était pas de celles qui câlinent et embrassent fréquemment leurs petits enfants. Cependant, je me souviens comme d'instants privilégiés, de ceux, où à la plage, ne pouvant me baigner, puisque cela ne m'était pas recommandé par la médecine, je restais allongée sur une serviette de bain à rêvasser en regardant la mer, à côté de mes grands-parents et je lui demandais alors qu'elle me caresse les cheveux. Ce qu'elle faisait avec tendresse, me sachant séparée du reste de la famille et peut être nostalgique de ces absences, car mes grands-parents ne réalisaient pas le quart de la vie pénible que nous supportions à la maison et je n'osais pas en parler, car bien que voyant papa avec des yeux dessillés, je l'aimais.

Si mon caractère était proche de celui de ma grand-mère, physiquement je penchais du côté maternel pour la forme du visage et paternel et même grand-paternel dirai-je, bien que je ne l'aie pas connu, pour les yeux et cheveux bruns, frisants naturellement, visage ovale au teint pâle, sourcils fournis, nez fin et moyennement long.. Comme mes grands-mères et maman également, j'étais coquette, aimant assortir les vêtements avec harmonie et discrètement y ajouter un bijou, fantaisie, en ce qui me concernait. J'ai toujours connu ma grand-mère Henriette sortir chapeautée, à l'unisson de ses toilettes et même avec voilette, mais pour ma part, je n'ai jamais supporté les couvres chef ! C'était un supplice de porter un chapeau de soleil pour me protéger de ses rayons lorsque ma santé m'y obligeait. Pour grand-mère, née au siècle dernier, sans chapeau, pas de distinction et peut être même, mauvaise réputation ! Elle convenait que les temps avaient changé, mais elle-même se sentait nue dehors sans couvre-chef et sans gants !

Je comprenais son envie de quitter le foyer de mes parents, lorsqu'elle regagna son domicile en cette fin 1952. A la suite des événements pénibles provoqués par la faillite et l'incertitude où papa se trouvait de son avenir, l'ambiance était parfois survoltée dans les échanges désagréables que maman et papa reprirent en présence de grand-mère. Papa essayait d'obtenir un concordat, en terminant les commandes en cours, mais les matières premières venant à manquer, sa situation devint de plus en plus critique et la fonderie ferma définitivement.

Tout ceci est enchevêtré dans ma propre aventure sentimentale naissante et je m'y perds un peu avec l'éloignement des années.

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Selon le projet que nous avions conçu, nous devions nous retrouver, les deux frères et moi-même à l'arrêt de l'autobus, le soir de cours de danse suivant. Au premier coup d’œil, je remarquai que Jacky n'était pas présent. Etonnée, j'en fis la réflexion et Georges me dit que son frère avait été retenu par le travail. Nous étions donc sans chaperon ! J'avançai qu'en son absence nous ferions mieux d'aller aux cours, mais Georges fut assez persuasif et nous prîmes le métro pour aller au dancing le "Mimi-Pinson" qui se situait sur les Grands boulevards, me semble-t-il !

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Suite

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Table des matières

- Chapitre III – Exrait III - L'adolescence - Le mariage


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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre III - Extrait III - Le piège s'entrouvre
"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

Date de dernière mise à jour : 22/04/2020