Deuxième partie (suite) - La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE III - L'adolescence - Le mariage - 1950 - 1955

Extrait II - L'adolescence - deuxième partie

Grape vine

Bit01z37 jeune fem fdb tUn bond en avant dans le temps me semble nécessaire, car pour la Mickaëla du siècle prochain, la vie courante allait son train. La jeune femme vivait cette routine journalière comme dans un rêve, bien réaliste cependant du fait de son métier dangereux et imprévisible. Cela peut paraître contradictoire, mais si ses sens étaient aux aguets et son attention sans faille, son esprit restait pénétré de la vie de celle dont elle faisait plus ample connaissance chaque jour et prendrait bientôt la relève.

Elle avait eu, récemment, une conversation intime avec Eddie qui, ayant lu le cahier remis une vingtaine de jours plus tôt, s'étonnait que le récit entrepris commence au tout début d'une vie. Il était impatient de rencontrer, au cours de sa lecture, les points communs annoncés par Mickaëla lors de leur tout premier entretien.

Ce soir-là, il avait convoqué la jeune femme dans son bureau sous un prétexte réel de travail. Après avoir traité avec elle des points concernant une affaire en cours, il lui demanda de venir prendre un verre avec lui.

Elle n'avait aucune raison de refuser cette invitation, puisqu'elle faisait partie de leurs conventions d'échanges. Eddie lui proposa de passer la prendre devant chez elle, dans la demi-heure qui suivait. Mickaëla le vit arriver dans les temps prévus ! Très courtois, il sortit de son véhicule pour lui ouvrir la portière ! S'installant ensuite à ses côtés, il l'entraîna par une relativement courte traversée de la ville vers un charmant café situé dans un quartier calme et aéré de cette dernière. Il n'y avait pas de collègues en vue, l'homme avisé avait su choisir la discrétion !

S'il avait manifesté son impatience dans les premières minutes de leur entretien, ils avaient néanmoins pris le temps d'être confortablement installés dans des fauteuils placés devant un feu de cheminée, leurs verres posés sur une table basse. C'est avant même de boire une longue lampée de sa bière brune, qu'Eddie avait posé la question à Mickaëla. Cette dernière absorba une gorgée de son cassis à l'eau, tout en observant son interlocuteur. Rien dans son apparence ne trahissait le policier. Il était en civil et ne portait aucune arme visible. Il la regardait avec une réelle complaisance, mêlée de sympathie et elle sentait que ce n'était pas feint. Après sa méfiance des premiers jours, elle se surprenait toujours en constatant comme elle se sentait bien lorsqu'ils se retrouvaient ainsi en tête-à-tête, loin de leurs soucis journaliers.

Eddie se fit sans doute la même réflexion intérieure, car il n'attendit pas sa réponse pour ajouter :

"Mon impatience n'a pas vraiment de sens, puisque plus le récit sera long, plus j'aurai la chance de vous revoir souvent ! "

Mickaëla sourit, mais ne lui dit pas ce qu'elle ressentait elle-même ! Elle réfléchit à sa question avant de répondre songeuse :

-"Je suppose que le récit que je reçois, a un but pédagogique pour moi-même et ceux qui le liront. Il s'agit de la vie d'une personne toute simple qui évolue selon les événements qui se présentent à elle, comme pour tout un chacun. A un moment de sa vie, un fait particulier, une constatation, fait basculer cette dernière dans une autre dimension et sa vie passée et présente doivent témoigner que cette dimension est accessible à tous. C'est pourquoi cette vie semble relatée par le menu car elle est celle d'un être humain qui peut être, vous ou moi et aussi cette autre que nous allons apprendre à connaître."

Eddie écoutait presque religieusement les paroles sortant de la jolie bouche rose de Mickaëla. Ce regard rappela soudainement à la jeune femme celui d'Augusto … Il y eut en elle une réaction d'autodéfense à la douleur du souvenir. Elle ne devait pas s'attacher à cet homme, sinon elle retomberait dans l'erreur signalée par la Shekhina. Pourtant elle sentait ce besoin d'appui, de tendresse et constatait que pour lui c'était réciproque. Que faire pour ne pas se laisser entraîner dans une aventure qui ne mènerait pas au but de la mission !

Ils semblèrent ressortir de leur méditation et posèrent simultanément leur regard sur les flammes dansantes, s'y enfonçant de nouveau plus profondément. Un long silence s'en suivit, ponctué seulement par les battements de l'horloge ancienne qui trônait sur la cheminée. Eddie, le premier, refit surface et lui murmura doucement la conclusion de ses réflexions internes :                          
- "J'aimerai vivre avec vous ! "                                                    .
Mickaëla leva vivement les yeux sur lui ! Elle était à la fois étonnée de la rapidité avec laquelle il arrivait à la même constatation qu'elle-même et s'y attendait malgré tout.                                                        .
- "Attendez, dit-elle, de connaître ce personnage dont je rapporte la narration, pour comprendre que j'ai un rôle à jouer qui se rapporte à cette femme dont je suis le prolongement."
A cette réflexion, insolite pour Eddie, celui-ci ouvrit de grands yeux étonnés, un peu narquois !                                                                       .
- "Le karma en question, interrogea-t-il ? "                                           .                                                                                          
- "Oui, l'un des karmas, le précédent. Je crois que notre avenir en dépend ! C'est comme s'il existait deux dimensions, selon le tournant que prendra la vie de cette femme, je basculerai moi-même dans l'une ou l'autre de ces dimensions et mon entourage avec moi. Vous aussi, ajouta-t-elle, l'air très sérieux et soucieux ! "

Si ce n'était le sentiment très tendre qu'il sentait poindre en lui-même pour la jeune femme, Eddie aurait réagit violemment à ce genre de réflexion. Mais il était conscient que parfois les êtres peuvent se révéler différents et cependant complémentaires et ne voulait pas risquer de perdre une petite chance de bonheur possible.                                            .
- "J'attendrai patiemment la suite du récit, lança-t-il, s'efforçant à un ton enjoué et dégagé. J'apprécierai à leur juste valeur les points communs annoncés. Cela devrait me guider vis à vis de mon attitude envers vous-même, si je comprends bien" !
- "Oui, je le crois, assura Mickaëla, ne précipitez rien ! Je peux vous avouer maintenant que j'éprouve de la sympathie pour vous, mais que je ne comprends pas encore quel rôle vous êtes appelé à jouer dans ma vie."

Se remémorant cette conversation, la jeune femme, se dit que la sagesse était de continuer de transmettre à Eddie le récit que la Shekhina de la fin du vingtième siècle lui faisait. Elle reprit son feutre et son cahier et continua de tracer la deuxième partie de l'adolescence d'une certaine Michaella née Micheline L. B…

Grape vine

…Je partis en vacances à Vannes, à quelque temps de cela. Pour me faire pardonner leur refus de sortir avec des jeunes de mon âge, mes grands-parents acceptèrent la proposition de leur nièce Simone et de son époux, l'oncle Albert, de m'inviter à Larmor-Plage dans leur maison d'été. J'y rencontrerai le petit-fils des amis de mes grands-parents, Georges Le M… que je connaissais depuis Boussay et avec lequel j'échangeais quelques lettres d'entretien d'amitié par année.

La vie auprès de Simone, cousine germaine de maman, un modèle de lenteur, très gentille au demeurant, mais plutôt terrorisée, bien qu'assez rebelle de tempérament, par son buveur de vin blanc de mari, était curieuse. Précisément ce dernier était assez spécial, très nerveux et donnant l'impression qu'il se croyait toujours « persécuté », alors que c'était plutôt lui le persécuteur. Il interdisait à sa femme, de mettre du rouge à lèvres, de se coiffer d'une manière autre que celle dont il avait fait le choix, de porter les vêtements qui lui plaisaient etc. Il avait été prisonnier de guerre. A son retour, Simone avait fait une longue maladie durant laquelle il avait été un modèle de dévouement pour la soigner, mais une séquelle créant une incapacité sexuelle depuis sa captivité, faisait régner ce climat de jalousie maladive autour de la pauvre Simone qui était infiniment triste de ne pouvoir avoir d'enfant.

Les horaires de Simone, après cette grave maladie, étaient devenus très fantaisistes et contrastaient avec ceux très militaires de mon grand-père. Lorsqu'elle se levait, elle prenait son petit déjeuner, puis traînait pendant des heures dans le jardin pour s'occuper de ses fleurs, sans avoir fait sa toilette et toujours vêtue de sa chemise de nuit et de son peignoir. Elle arborait sur la tête une sorte de résille qui était sensée maintenir en bon état les bouclettes blondes d'une coiffure inamovible depuis des lustres. Arrivait souvent l'heure de midi sans qu'elle se soit souciée du repas et c'est l'oncle Albert qui remédiait à cet oubli. Il était expert dans l'art du beurre blanc à la Nantaise, mais ce n'était évidemment pas le menu journalier !

Simone faisait les courses l'après-midi et bavardait énormément chez tous les commerçants du village qu'elle connaissait depuis l'enfance, ainsi que la plupart des autochtones.

Le meilleur moment de la journée, pour moi-même, était lorsque Georges venait me chercher pour rejoindre sa famille sur la plage. Il avait, hélas, perdu son papa d'une angine de poitrine récemment et sa maman, Hélène, amie d'enfance de la mienne, avait bien du mal à surmonter son deuil. Le bon air de la Bretagne, Larmor-Plage, lieu de sa rencontre avec son mari, l'aidaient à reprendre quelque appétit et des forces. Bien entourée par sa propre maman, veuve également, sa fille Denise, amie d'enfance de Jacqueline, et son fils qui était son second grand amour, elle reprenait petit à petit goût à la vie.

Nous restions pratiquement jusqu'à l'heure du dîner sur la plage et Georges me raccompagnait chez Simone et l'oncle Albert, afin qu'il ne m'arrive rien de fâcheux en route. Un soir, la rentrée se fit avec un décalage et j'arrivai en retard pour le dîner. Mon oncle s'en prit à Georges, lançant des suppositions injurieuses pour lesquelles le vin blanc, absorbé un peu trop copieusement, était sans doute en partie responsable. C'était bien à tort, car Georges était le parfait chevalier servant, pur et sans reproche et notre retard fut expliqué par sa maman le lendemain, mais l'oncle ne voulut rien entendre ! Sans doute par suite de réminiscences de sa propre jeunesse, jugeait-il les autres d'après lui-même.

Toujours est-il, qu'Hélène me raccompagna elle-même les quelques soirs que durèrent encore mon séjour, qui fut le premier et le dernier chez ces parents. S'étant imaginé je ne sais quoi, l'oncle Albert se pensait responsable du pire et avait eu peur des réactions de mon grand-père qui heureusement connaissant Georges et moi-même et confiant dans les dires d'Hélène, me gronda pour le retard, lui qui ne les supportait pas, mais me fit grâce de commentaires pour les suppositions erronées de l'oncle. L'année suivante, ce dernier invita ma cousine Annick qui ne connaissait personne à Larmor-Plage.

Pendant mon séjour dans la petite citée balnéaire, j'avais pratiquement été tous les soirs au café de la plage, où Simone et mon oncle se rendaient pour bavarder avec le patron qui était leur ami de longue date. Ils consommaient tout en écoutant l'orchestre qui y jouait toute la saison d'été. Pour moi ces soirées étaient longues et plutôt embêtantes, bien que la musique fût assez agréable et qu'il y eut un jeune violoniste blond aux yeux bleus, de type slave qui me faisait des sourires ! .... J'avais trouvé une occupation idiote, mais qui attirait son attention, je mangeais des œillets mignardises. Ces œillets aux couleurs variées et magnifiques, bordaient les allées du jardin de Simone en dégageant une sublime odeur poivrée. J'en apportais un bouquet, un soir, pour profiter de ces merveilles et broutais une fleur par ennui, je constatais qu'elle avait bon goût. Cela amusait la galerie et attirait l'intérêt du violoniste qui venait régulièrement bavarder avec nous lors de ses poses et parfois boire un verre. Ce soudain intérêt explique, peut être, les craintes injurieuses de l'oncle vis à vis de Georges, m'ayant sans doute jugée allumeuse, mot qu'à l'époque j'ignorais totalement ainsi que son sens.

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La rentrée scolaire de 1950-1951 fut bien triste pour moi sans mes amies. Je mis quelques temps avant de retrouver une ou deux compagnes sympathiques et travaillant bien, car pour moi, il était hors de question de fréquenter la bande des quelques-unes pour lesquelles, seules les histoires de garçons comptaient. Au constat de leurs notes scolaires bien piteuses, je pensai que j'avais eu raison de mes sages choix, car nous avions beaucoup de travail personnel à fournir et je n'étais pas rapide. De ce fait, je disposais de peu de liberté, continuant à visiter ma grand-mère certains jeudis à Saint Antoine.

Mon beau-frère Jacques qui avait terminé l'Ecole du Génie Maritime, major de sa promotion, était parti faire le service militaire à Cherbourg en tant qu'aspirant officier, et ma sœur l'y avait rapidement rejoint. Maman devait prendre soin de sa personne, faire des insufflations régulièrement à la suite du pneumothorax qui l'avait sauvé. La vie à la maison, seule entre mes parents qui se disputaient fréquemment, n'était guère agréable.

Je me souviens d'un certain soir, l'envoi par mon père, d'un saladier de fromage blanc en direction de la tête de maman. L'objet heureusement ne l'atteignit pas, mais atterrit sur le mur, au-dessus du poste de radio sur lequel son contenu se déversa, car maman d'un geste prompt en avait détourné le cours. Nous en fûmes maman et moi-même pour notre frayeur et notre horreur d'une semblable situation qui peut montrer, hélas, l'ambiance dans laquelle nous vivions.

A partir de ce jour-là, mes parents ne s'adressèrent plus qu'extrêmement rarement la parole. Le plus souvent par personne interposée, moi-même. Jugez du climat qui régnait durant les rares repas où papa daignait apparaître, ne prévenant pas toujours de ses absences le soir. Ce qui fait que nous attendions fréquemment de vingt heures à vingt heures trente, souvent plus tard, selon la nature du repas prévu, car il était difficile sur la qualité et la composition des plats et certains se faisaient à la dernière minute, avant de nous décider à dîner toutes les deux seules. Je reprenais mon travail scolaire ensuite, maman elle, se couchait relativement tôt, ayant encore besoin de beaucoup de repos.

Je me donnais à fond à mes études et les notes étaient satisfaisantes. J'avais peu de distractions. Anne-Marie me conviait parfois à une sortie avec deux autres de ses amies sympathiques comme elle-même. J'en étais heureuse, mais refusais souvent sous couvert de devoirs scolaires, mais en réalité, les soucis pécuniaires en étaient la véritable cause. Papa me donnait un peu d'argent de poche, mais bien que je tins très rigoureusement mes comptes, ce dont mon père, qui tenait mal les siens, était très satisfait, c'était bien insuffisant pour suivre les nombreuses et diverses sorties d'Anne-Marie : goûters, séances de cinéma, théâtre, musées, concerts, m'étaient interdits faute de moyens. Ce que j'économisais, servait tout juste à acheter de temps à autre : un rouge à lèvres, une crème de soins, quelques pelotes de laine pour tricoter un pull ou quelques fournitures de couture, plus utiles qu'une sortie. Car j'avais pris l'habitude, pratiquement depuis l'enfance, ayant les conseils de ma grand-mère couturière, de me bricoler des vêtements dans ceux de ma sœur ou de maman, afin de les personnaliser.

La maman d'Anne-Marie n'était pas dupe et parfois elle faisait l'invitation elle-même en me disant : "c'est moi qui te l'offre", mais elle me savait trop fière pour accepter fréquemment. Toutes les familles de "l'escalier" connaissaient nos problèmes familiaux et où ils avaient mené maman sur le plan santé. Cependant, dans l'ensemble, tous étaient discrets et je n'en parlais moi-même jamais, j'avais trop honte de l'attitude de papa.

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L'appartement où nous vivions depuis 1938, avait gardé depuis cette date les papiers dit "d'apprêt" destinés à recevoir ceux choisis par le locataire. Ils étaient beiges et crème, jaunis par les années de guerre durant lesquelles nous allumions un feu qui ne réchauffait que la double pièce principale, grâce à un poêle appelé Salamandre. En les regardant, maintes fois, au cours de ces années, j'y découvrais des personnages ou des paysages et mon imagination vagabondait, tout en rêvant qu'un jour, ils seraient changés et que l'appartement prendrait un air de fête en arborant un nouveau papier clair et une peinture plus gaie. Papa, dans ses moments de splendeurs passagères et ses rêves fous d'association pour la fonderie, nous racontait comment il le transformerait pour le rendre plus agréable et accueillant. Cela ne fut toujours que vœux pieux et inaccessibles du temps de ma présence. L'argent, quand il en avait, filait toujours ailleurs et ses futurs associés, après lui avoir fait miroiter leur aide, le laissèrent monter la fonderie, mais également choir et tout le reste s'en ressentit, jusqu'à la faillite.

Durant les deuxième et troisième années aux cours techniques commerciaux, j'ai d'autant plus souffert de cet état défraîchi des lieux, que lorsque j'allais chez Anne-Marie ou chez Monique, l'une de mes nouvelles camarades, tout y était clair et agréable à l’œil et j'avais honte de les recevoir à la maison. Le ménage était fait correctement, mais l'aspect des murs et des boiseries avait tellement vieilli que cela paraissait sale et donnait une apparence de tristesse au reste.

Ma nouvelle camarade, dirai-je, et non vraiment amie, Monique L… avait des parents plus jeunes que les miens et elle m'en parlait toujours avec ravissement, tant ils paraissaient s'aimer et bien s'entendre. Je ne pipais mot, l'écoutais et pleurais souvent en arrivant à la maison ou le soir quand maman était couchée et ne pouvait s'en rendre compte. J'étais contente pour ma petite compagne de classe qu'elle connaisse une vie différente de la mienne et je comprenais sa joie d'en parler, mais cela retournait pour moi, le couteau dans la plaie et je me disais, comme lorsque je communiais, je voudrais être une bonne épouse, une bonne mère et avoir un bon mari qui partage ma foi et soit fidèle ! .... Rêve, idéal, que me réservait l'avenir ? !

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L'année 1950 vit la promesse d'un bébé fleurir chez ma sœur, pour une naissance prévue en mars 1951. Ce fut une grande joie à laquelle succéda hélas, le brusque décès de notre grand-père, à la suite d'une crise d'urémie qui l'enleva à soixante-quinze ans. J'étais d'autant plus triste que je ne l'avais pas revu depuis l'été précédent. Je devais aller à Vannes pour les vacances de Pâques lorsque se produisit cette brutale et fatale attaque.

Grand-mère, très pieuse, obtint de son mari, hostile, depuis le décès de tonton Jean à l'âge de dix-huit ans, envers tout ce qui concernait la religion, que, par amour pour elle, il reçut un prêtre et la quitta, réconcilié avec Dieu. Je suis certaine que ce Père très bon en aura tenu compte, l'Amour ouvre toutes les portes.

La petite Dominique fut le premier bébé que je tins dans mes bras. J'obtins la promesse que j'en serais la marraine, ce qui me combla de joie, mais hélas, j'ai mal assumé ce rôle, car elle n'a pas la foi et je n'ai pas su lui insuffler la mienne, cependant, je ne désespère pas qu'un jour …

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Je ne sais si la loi des séries existe dans ce domaine, mais l'on dit souvent qu'une naissance remplace, dans une famille, les départs des plus anciens. Ce fut le cas pour deux des nôtres, puisque notre grand-mère paternelle décéda, également durant l'été 1951, à l'âge de soixante-quinze ans. Elle mourut après de cruelles souffrances dans le bas ventre, vraisemblablement un cancer de l'utérus, mais qui ne fut jamais diagnostiqué à cette époque. Elle avait subit après la naissance de son troisième enfant, Taty, que nous appelons Jeannette pour la différencier de sa propre mère qui se prénommait Jeanne, une descente d'organe. L'enfant pesait onze livres à la naissance, la césarienne qui aurait été nécessaire n'ayant pas été pratiquée à l'époque et l'accouchement non provoqué, évidemment, dans les termes normaux, elle avait porté son bébé dix mois. Grand-mère se plaignait d'éprouver comme le rongement d'une bête en ses entrailles. Cette image m'est restée gravée en mémoire, comme la punition d'avoir abandonné son premier enfant.

Après son départ à l'hôpital, la chambre qu'elle occupait au septième étage de l'immeuble, était restée close, contenant ses meubles. Mon père qui ne payait plus les loyers, avait provoqué une pose de scellées. A la mort de grand-mère, la RIVP, organisme qui gérait ces bâtiments, demanda si nous voulions récupérer les quelques meubles qu'elle possédait. Les seuls ayant un peu de valeur étaient un meuble en marqueterie de style japonais et une petite table coiffeuse, plus traditionnelle avec un dessus de marqueterie également, peut être l’œuvre de notre aïeul ébéniste d'art, et dont grand-mère se servait pour ranger ses fusettes de fil et instruments de couturière. Papa dont la situation financière était déplorable, refusa d'effectuer le règlement des loyers en retard, dus pendant l'absence de la locataire. Pensant qu'elle pourrait sans doute revenir après un plus ou moins long séjour à l'hôpital et récupérer sa chambre, notre père, pas très conscient de l'état de santé de sa propre mère, n'avait vraisemblablement pas dénoncé le bail en temps utile. Cependant, il s'était refusé de payer puisque grand-mère n'y logeait plus. C'était sa logique à lui.

D'ordinaire, c'était maman qui s'occupait de ces courriers d'intendance et en son absence, il avait négligé de faire le nécessaire. Malgré les souvenirs qu'ils représentaient, les meubles furent entreposés durant des mois dans un local proche de notre appartement sans que nous ayons pu les revoir, ni reprendre dans la chambre le moindre objet ayant appartenu à notre grand-mère comme souvenir d'elle, jusqu'à ce qu'ils soient emportés, sans doute en salle des ventes.

Lors du décès de ma grand-mère paternelle, j'étais à Vannes auprès de mon autre aïeule, bien seule maintenant depuis le départ de son époux, mais sachant bien s'organiser. Elle qui avait toujours été aux petits soins pour son mari, jouissait maintenant d'une certaine forme de liberté qu'elle n'avait jamais connue jusqu'alors, habituée qu'elle était à la discipline quasi militaire de grand-père.

Maman vint me rejoindre après l'enterrement, accompagnée par papa qui resta auprès de nous quelques jours. Pendant son séjour il nous fit faire une folie de crustacés, fit du charme à sa belle-mère, comme pour lui prouver que sa fille racontait des histoires sur lui ! Puis il nous quitta, sous prétexte de travail urgent, mais nous n'étions pas dupes, il volait vers quelque belle qui l'attendait par-là !

Maman, du fait de sa longue maladie, touchait des indemnités qui lui faisaient un petit revenu et de ce fait nous n'étions plus autant pendues aux basques de papa pour survivre. Ma grand-mère, libre de ses rentes, nous gâtait un peu.

Les cours reprirent en septembre. L'année scolaire 1951/1952 était celle des examens avec possibilité de poursuite pour préparer les études d'expertise comptable. Nous avions donc tout intérêt à bûcher ferme pour obtenir les résultats escomptés. Mes souvenirs de cette année scolaire sont, précisément, axés sur l'effort consacré et concentré au travail, je me donnais du mal, les notes étaient bonnes, j'étais toujours dans les quatre premières. Cela représentait une routine quotidienne persévérante et sérieuse

L'ambiance à la maison était toujours aussi pénible ! Surtout qu'au retour des vacances, maman avait constaté, par je ne sais quelle subtilité, que la maîtresse de papa avait dû vivre avec lui dans notre appartement, ce qui déclencha de nouvelles disputes et reproches réciproques. Mon père attaquait le domaine des rapports physiques et il m'était bien difficile de juger. Je pense que c'est d'ailleurs pour cela qu'il le faisait, pour me dérouter !

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Au deux tiers de cette année-là, je fis la connaissance de Jean V… Il suivait les cours commerciaux d'une école de garçons et c'est en passant un examen de contrôle dactylographique, en cours d'année que Monique L… et moi-même fîmes cette rencontre. Il avait un copain Robert K… qui habitait à proximité de chez Monique et Jean prit l'habitude de venir au devant de lui, ce qui nous permit de prendre le même parcours ensemble, pour une partie du trajet, à la rentrée de treize heures trente.                                    .
Eux devaient ensuite longer les Buttes Chaumont pour se rendre à leur école, heureusement qu'en nous quittant, ils faisaient de grandes enjambées, car il leur restait peu de temps.

Jean avait les yeux verts et les cheveux bruns. Je lui trouvais un faciès un peu asiatique, peut-être chinois. Il était grand et mince, assez taciturne, mais nous nous entendions bien. De temps à autre le jeudi, quand il n'allait pas aider son père, possédant une petite entreprise de construction, sur un chantier, nous nous promenions dans le square du Chapeau Rouge. Jean habitait dans la même rue que Taty Jeannette. Il avait parfois avec lui deux ou trois camarades de sa rue que je n'aimais guère parce que je les trouvais vulgaires et du genre "sales gosses", toujours prêts à faire des blagues idiotes, du genre cailloux dans les vitres des fenêtres et comme nous logions au rez-de-chaussée donnant sur le parc, Jean eut bien du mérite à obtenir d'eux qu'ils s'abstiennent de casser nos carreaux.

J'abrégeais les promenades lorsque Jean était avec eux parce que la conversation manquait alors totalement d'intérêt. Je pense que j'étais amoureuse de Jean et que je ne lui étais pas indifférente, mais nous étions très jeunes, timides et discrets. Le seul contact dont je me souvienne se fit un jour où nous nous promenions avec sa fameuse bande, hélas, toujours à l'affût pour nous ennuyer. Nous grimpions sur la butte herbeuse dans la partie du parc qui n'était pas encore terminée à l'époque et nous nous asseyions sur l'herbe. Comme c'était très en pente, je glissais et galamment Jean me retint par la main. Le contact dura peut-être un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire, avec un échange de regard qui certainement, bien que très chaste, n'échappa pas à l'un de ses futés copains. Car le jeudi suivant, nous promenant seuls, cette fois là, dans une rue plus éloignée où nous avions peut-être plus de chance de ne pas rencontrer sa meute, Jean me dit à brûle pourpoint :                           
_ "Sais-tu la question que m'a posée, un tel ? - dont le prénom m'échappe totalement - Il m'a demandé si tu étais une poufiasse ? "                  
Jean m'avait révélé cela d'un ton gêné. Moi, ne sachant pas ce que voulait dire ce mot, je le lui demandais ? Son air gêné s'accentua, mais il m'expliqua courageusement qu'il s'agissait d'une fille facile ! Comme j'étais à cent lieux d'un tel propos et surtout d'une action de cet ordre, j'eus un haut-le-cœur et lui dis :
_ "J'espère que tu as su lui répondre de façon négative ?"                         .
_ " Oui, me répondit-il, d'une toute petite voix. "                                   .
J'ajoutai :
_ "J'espère aussi que tu lui as dit ce que tu pensais de lui, je ne veux plus rencontrer une seule fois ce garçon"                         .
Il me le promit. Néanmoins, je restais confondue que l'on ait pu me juger ainsi. C'est seulement maintenant, où j'y repense pour l'écrire, que je me demande, étant donné la brutalité de la question et surtout son arrivée abrupte dans la conversation, s'il n'avait pas tout bonnement cherché à me tester pour son compte personnel, en le mettant sur le dos de l'autre

Ce qui me fait penser que j'étais malgré tout assez accrochée, c'est que certains jeudis où Jean m'avait dit, que peut-être, il pourrait se libérer après avoir aidé son père, je passais mon après-midi, tout en travaillant, à guetter son passage dans l'allée qu'il prenait devant chez nous, espérant qu'il finirait suffisamment tôt pour passer vingt à trente minutes avec lui. Ce qui fut très rarement le cas d'ailleurs. Nous échangions juste un regard désolé au passage, mais le plus souvent il était trop tard pour sortir.

Les examens approchaient à grands pas et nos rencontres se résumèrent de plus en plus au court cheminement sur le parcours commun, vers nos écoles respectives. Cependant, un certain jour, ayant attendu Jean en vain, je fus rejointe par son fameux copain à la question insidieuse, qui me dit :

-"Jean s'excuse, mais il était en retard, il est passé par le bas, le chemin étant plus court".

Je ne sais quelle mouche me piqua, était-ce parce qu'il m'avait envoyé ce compère que je ne voulais plus rencontrer ou parce que je ne l'avais même pas aperçu la veille, un jeudi, par la fenêtre ? Voilà que je résolus de le bouder. Et qui plus est, je dis à Robert que je ne voulais plus voir Jean.

Je le croisais pendant les examens durant lesquels je fis connaissance avec un autre Jean qui était l'un de ses camarades de classe. Pour le faire bisquer, je tenais de longues conversations avec ce garçon, lequel habitait, rue de la Solidarité, une rue du XIX ème qui n'avait pas très bonne réputation à l'époque.

Jean H… était blond, aux yeux bleus plutôt naïfs, un peu gauche de manières, menu, vêtu d'un impeccable costume gris, chemise et cravate. Cette tenue, rare chez ses condisciples, me fit penser que, venant de cette rue mal fréquentée, ses parents avaient désiré lui permettre la meilleure apparence possible pour faire bonne impression auprès des examinateurs.

Il était au demeurant charmant, mais son accent, un peu gouailleur de titi parisien, détonait avec son complet de flanelle. Il me raccompagnait jusqu'à la maison durant la période d'examens et ensuite jusqu'à la fin de l'année scolaire. Nous échangions sur nos goûts musicaux et littéraires, nous parlions d'amitié. J'insistais sur ce mot, car bien que l'ayant fréquenté sur un coup de tête, ce garçon m'était sympathique. Il s'en dégageait une certaine pureté que pour rien au monde je n'aurais voulu ternir. Surtout je ne désirais pas le blesser, car je sentais poindre en lui un tendre sentiment pour moi.

Monique, Robert, les deux Jean et moi-même, fûmes reçus à nos examens : CAP d'aide-comptable et de dactylographie, Brevet d'étude comptable.

Les vacances nous séparèrent sans, qu'avant la fin de la scolarité, je n'eusse renoué avec Jean V... tandis qu'avec l'autre Jean, nous nous promîmes de nous écrire pour "baratiner sur l'amitié" me disait-il ! Nous échangeâmes en effet, plusieurs lettres assez poétiques, mais je sentais bien qu'il était nécessaire que j'espace ces courriers, parce que son ton changeait et me semblait devenir trop amoureux et je ne voulais pas le décevoir.

Grape vine

Cet été là, comme les précédents, passé à Vannes chez ma grand-mère avec maman, papa nous y rejoignit et nous annonça que puisque j'avais réussi mes examens, il nous offrait à toutes deux dix jours de vacances à l'hôtel à Larmor-Plage, où maman retrouverait son amie Hélène et moi-même, mon ami Georges, son fils. J'étais ravie, mais me désolais de n'avoir pas de maillot de bains convenable. Je résolus de m'en transformer un, fait de laine jaune, donné par ma sœur. Ayant la poitrine lourde, la laine seule ne me semblait pas assez résistante pour soutenir ces rondeurs et je fixais un vrai soutien-gorge à l'intérieur. Je dois dire que le résultat était assez concluant, mais cela me donnait une poitrine un peu trop provocante pour mon goût et je me trouvais grosse !

Georges avait un copain méridional, un Marseillais à l'accent encore plus chantant que le sien, qui l'avait accompagné cet été là. Georges était breton, mais implanté depuis l'enfance dans le midi où son père, capitaine au long cours de son vivant, avait son port d'attache, il avait pris l'accent de la province d'accueil.

Papa passa deux journées avec nous et invita Hélène, sa famille et ami au restaurant réputé pour son homard à l'Armoricaine. Il était toujours prêt pour des agapes et heureux de pouvoir offrir bonne chair.

Ce furent dix merveilleux jours. Nos parents, je crois, rêvaient d'un mariage entre Georges et moi-même. Je ne lui déplaisais pas, puisque qu'il me comparait à Liz Taylor, alors la petite fiancée de l'Amérique ! De mon côté, je le trouvais plutôt beau garçon, grand, bien bâti, l’œil gris rieur, gentil, très chevalier servant. Trop pour mon goût cet été là, car ayant mené à bien mes études, je me disais qu'il faudrait peut être que je sois enfin moins sage ! Il voulait être vétérinaire, mais ses résultats ne furent pas ceux qu'il avait escomptés à la fin de l'année scolaire. Il lui fallait repasser le Bac et revoir la question de choix pour l'avenir. Lorsque nous nous séparâmes, nous nous promîmes de nous écrire plus souvent, mais aucun mot, ni geste ne furent exprimés, laissant supposer un quelconque projet d'attachement. Peut être que la présence de son ami Gilbert avait empêché qu'une idylle plus sérieuse ne se noua, ma destinée n'était sans doute pas à ses côtés.

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Les vacances passées, je voulus rechercher activement du travail. Je n'avais pas fait le choix de poursuivre plus avant mes études, à tort probablement, en me disant qu'étant donné les difficultés financières de papa, il serait préférable de me mettre rapidement à exercer une activité rentable. Voilà que papa déclara péremptoirement que sa fille n'irait pas travailler n'importe où, qu'il avait une association en vue, toujours la même, qui était comme l'Arlésienne, et que j'allais m'occuper de sa comptabilité.

Me disant qu'après tout, cela me permettrait peut-être de mettre de l'ordre dans ses affaires, j'acceptai cette perspective. Il voulut que je travaille à la maison et me proposa de faire le point sur son compte bancaire. Ce fut notre première friction, car il regardait ce compte avec le débit et le crédit à la façon du banquier et non comptablement à l'intérieur de l'entreprise et ne voulait pas en démordre ! Ce point de vue ne facilitait pas la tenue d'une comptabilité. Je constatais d'ailleurs qu'il tenait juste une sorte de "brouillard de caisse" qui ressemblait à un fourre-tout, mais pas du tout à la comptabilité en partie double que j'avais apprise. Comme cette dernière lui paraissait trop compliquée pour son goût et sa conception des comptes, et qu'il avait des idées très arrêtées et moi aussi, nous convînmes qu'il valait mieux qu'il continu selon ses désirs et à sa façon et que je recherche de mon côté une activité réellement comptable.

Néanmoins, sa conception de la tenue d'une comptabilité, m'expliqua, en partie, pourquoi ses futurs associés ne donnèrent pas l’accord désiré dans les mois qui suivirent. Pourtant, papa en échafaudait des rêves sur cette perspective d'association. Les capitaux frais devaient lui permettre, une meilleure pénétration sur le marché de la pièce de fonderie usinée, en assurant des délais de livraison plus courts, les achats de matières premières suivants mieux la demande, puisque réglés en temps et en heures. La mise en place d'un complément de personnel et le paiement des charges sociales, lesquelles, dans le court laps de temps où j'avais survolé sa comptabilité, m'étaient apparues comme impayées

Etait-il inconscient à ce point ! Il faisait dans la même période, le projet de terminer une maison de l'un de ses futurs associés dont la construction avait été stoppée pour, je ne sais quelle raison, et de la louer ensuite comme habitation. Il nous dépeignait avec un luxe de détails comment serait l'intérieur. Cette maison était située dans notre quartier, sur le chemin que j'empruntais précédemment lorsque j'allais aux cours et je la connaissais de vue, mais depuis trois ans je l'avais toujours constatée dans le même état. Le propriétaire, d'après papa, se trouvait trop âgé pour avoir le courage de poursuivre les travaux en les surveillants et aurait chargé papa de le faire pour lui-même, à l’occasion de l'éventuelle association. Cette dernière ne se faisant pas, tout tomba à l'eau. Les beaux rêves de sortir enfin de cet appartement, qui avait besoin simplement d'un coup de jeunesse et que j'aimais bien jouissant de son exposition sur le parc, ne se réalisèrent pas.

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Suite

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- Chapitre III - L'adolescence - Le mariage
 

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre III - L'Adolescence - deuxième partie
"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

 

Date de dernière mise à jour : 21/04/2020