Deuxième partie - La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE II - L'enfance - La puberté - 1935 - 1949

Extrait II - L'enfance - deuxième partie

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Après cette accalmie, quelques faits marquants me reviennent en mémoire. J'avais en classe une petite camarade qui se nommait Claire. Claire était menue et pâlotte, douce et gentille et je l'aimais bien. Elle manquait souvent, et les sœurs nous demandaient de prier pour elle, mais nous ne connaissions pas la cause de cette commisération.

Hélas, la mort faucha cette jeune vie à la suite d'une leucémie. J'étais considérée comme faisant partie de ses amies et je tins à son enterrement l'un des cordons du drap de satin blanc et or jeté sur le cercueil. Son doux regard clair est resté gravé en moi. A certains moments, j'y rencontrais la détresse d'un être blessé dans sa chair et la tendresse d'une petite fille qui ne demandait qu'à être aimée et à vivre.

Marie Canessa était blonde, blanche, rose et bleue comme le sont les enfants du Nord. Elle était dans ma classe, mais je la fréquentais peu. C'était surtout lorsque nous nous rendions aux abris pendant les alertes que je la rencontrais. Si je me souviens d'elle avec précision, c'est parce qu'elle portait des petits anneaux d'or aux oreilles. Ce détail, pour moi, a toujours été, je ne sais pourquoi, le comble de la vulgarité lorsque je voyais une enfant en porter. A tel point que je n'ai jamais voulu me faire percer le lobe des oreilles, renonçant malgré ma coquetterie, à porter de jolies boucles, seulement réalisées pour les oreilles percées.

Etait-ce les allées et venues fréquentes, le bruit des bombardements, l'ambiance grise et lugubre et les bancs de parpaing froids de l'abri qui furent en cause ? Je lui demande pardon du fond de moi-même, d'avoir fait cette association curieuse et insolite avec la vulgarité et sa personne, dans ces circonstances.

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Tout ce qui était artistique me passionnait et je demandais à mes parents de commencer l’apprentissage du piano ainsi que la danse rythmique pour débuter et, si tout allait bien, la danse classique. La situation s'était améliorée à ce moment-là parce que maman avait repris son métier de comptable, et cela me fut accordé.

Dans cette même période, Taty Jeannette, la sœur de papa, m'offrit un chiot, mon plus cher désir depuis toujours, mais pas celui de maman hélas ! Il est vrai que maman était très prise par son travail et la maison à tenir. Elle n'avait pas le temps de sortir le petit chien et ne me laissait pas le promener seule. Etant une mère très craintive, tout m'a toujours été interdit à l'extérieur par peur de l'éventuel accident. Ce fut encore bien pire lorsque je fus malade.

Le chiot, délicieuse boule noire et blanche, un papillon, race très intelligente, fut confié à une voisine qui habitait dans l’escalier situé en face du nôtre. J'eus le droit de venir le voir assez souvent. Cette dame était toujours enfermée dans son appartement tous volets clos, à la suite de la perte d'un jeune enfant, elle ne voulait plus voir le soleil. C'est son mari qui sortait Kiki.

Cette personne possédait également un piano et elle m'autorisait à venir faire mes gammes et exercices quand je rendais visite à mon ex petit chien. La place manquait pour mettre un piano à la maison et mes parents n'avaient pas les moyens d'en acheter un, aussi allais-je souvent chez ma tante qui habitait le même quartier. Elle avait été, ainsi que mon oncle et parrain prisonnier des Allemands à cette époque, une bonne pianiste et bien qu'elle ne continua pas à jouer, elle avait conservé le piano de tonton Pierre.

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Papa était ingénieur dans le domaine thermique, il travaillait dans une société au début de la guerre, ensuite il monta une fonderie à son compte. S'il m'est arrivée de dire plus haut que la vie était parfois difficile financièrement à la maison, c'est que papa avait tendance à mener une double vie. Il avait hérité de la génération précédente certaines habitudes qu'avaient les hommes, d'avoir foyer et maîtresses et de dépenser généreusement quand il avait de l'argent et cela parfois au détriment du ménage. Sur le plan de la nourriture, il faisait en sorte de donner l'argent qui était nécessaire. C'était à la manière de l'époque, au jour le jour, ce qui était fort pénible, mais pour le reste, maman a toujours eu des problèmes. Heureusement que ma grand-mère, couturière, nous habillait et que nous achetions des tissus pas très coûteux à la Butte Montmartre. Parfois c'était par l'intermédiaire de Taty Jeannette qui en faisait plus ou moins le commerce que nous obtenions de bons prix. J'ai le plus souvent porté les vêtements de ma sœur aînée et plus tard transformé ceux de Jacqueline ou maman pour moi-même, la couture me plaisant beaucoup.

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Pendant la guerre nous allions en vacances chez mon oncle André et son épouse Anne-Marie, chez lesquels mes grands-parents s'étaient réfugiés. Maman m'y conduisait et je restais le temps des vacances sous la tutelle de mes grands-parents. Maman, Jacqueline et parfois papa, venaient me rejoindre pendant la période de congé de maman, ma sœur allait en camp de vacances le premier mois.

Je dis parfois papa, parce que ce dernier trouvait toujours une bonne excuse pour ne pas être libre tout le temps du congé de maman, étant pris ailleurs. Mais à cette époque, comme maman d'ailleurs pendant longtemps, je gobais tout. Je semble avoir quelque amertume envers mon père, mais c'est son attitude à l'égard de maman qui en est la cause. Sinon je m'entendais plutôt bien avec lui et j'ai de nombreux souvenirs de câlineries de sa part et de celle de ma grand-mère L. B... et aucun de celle de maman !

Je crois que maman a été pour moi-même, plus une femme de devoir qu'une mère affectueuse, tout au moins, avant d'être séparée physiquement de mon père. Il est vrai qu'elle était très amoureuse de son mari, très attachée sexuellement, ce qui lui a valu de se plier à des situations inacceptables. Il s'absentait souvent et lui donnait comme excuses son travail, alors que c'était surtout les copains, les cartes, le billard, tout en consommant passablement au café A Nantes, il lui disait qu'elle n'était pas seule puisque sa belle-mère vivait à la maison… et, partait faire "des parties de pêche aux environs" ! Une des causes de discussions entre ma grand-mère et lui-même, en dehors des questions d'argent, a souvent été les reproches que cette dernière lui adressait au sujet de maman qu'elle avait en considération.

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J'aimais bien les grandes vacances parce que j'étais avec ma cousine Marie-Thé. Nous jouions pendant des heures, à la poupée, à la dînette, à la maîtresse d'école, à la marchande. Nous fabriquions des parfums avec les fleurs, des liqueurs avec les mûres. Nous construisions des maisons grandeur nature dans la buanderie extérieure à la maison, à l'aide de cartons, de grillage, de rideaux, de petits meubles empruntés aux trésors du grenier. C'était une folie de jeux toute la journée et le soir nous nous endormions bien fatiguées de notre activité ardente.

Je me rappelle que cette fameuse buanderie servait également à la voisine et que les jours de lessive nous devions laisser la place libre et dégagée. De ce fait nous devions démonter nos maisons et les reconstruire quand les journées de lessive de ma tante et de la voisine, Léa, étaient terminées.

Un jour, une grande hâte de remonter les murs de notre maison de poupée, nous incita à regarder dans l'immense lessiveuse qui tenait tout un coin de la buanderie. Nous nous disions, voyant l'eau savonneuse restante, que l'une des utilisatrices avait oublié de vider la lessiveuse après son emploi.

Pensant lui faire gagner du temps, nous décidâmes ma cousine et moi-même, de vidanger l'énorme engin de tout le liquide contenu. Mal nous en pris, ma tante vit l'eau qui s'écoulait, se précipita chez la voisine pour lui dire qu'elle avait dû mal fermer le robinet d'évacuation des eaux.

Cette dernière s'écria qu'elle n'avait pas encore commencé sa lessive et seulement mis à dissoudre du savon de récupération en plus de l'affreux savon de la ration de guerre. Elle attendait que ce mélange soit bien liquide pour y mettre à bouillir son linge. Vous dire comme nos oreilles teintèrent, n'est rien que de l'entendre ! 

Ma tante expédia ma cousine à la prière du soir à l'église du village, trois soirs de suite. Pour ma part, je fus menacée de rentrer chez mes parents à pieds si je ne faisais pas les plus sincères et plates excuses à la voisine. J'étais l'aînée des deux étourdies et c'est à moi que cela revenait. Cela ne me plaisait pas du tout parce que c'était de bonne fois que nous avions vidangé la lessiveuse. Cependant, il me fallut bien reconnaître qu'en temps de pénurie de savon, j'avais entraîné inconséquemment ma jeune cousine de dix-huit mois ma cadette, dans une mauvaise action.

Cette histoire de savon perdu, me rappelle mon désir d'avoir un petit frère. Espoir auquel maman répondait invariablement : "que cela n'était pas possible en temps de guerre parce qu'il n'y avait pas assez de savon pour laver les couches ! "

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Quelques mois après ces mémorables vacances et après la rentrée scolaire, je fis une primo-infection. Adieu piano, danse et même scolarité, je dus m'arrêter pendant un an et demi.

Un ganglion lymphatique situé à la base du cou avait gonflé. Je fus soumise aux rayons x, soutenus par des ultraviolets. Je subis une petite intervention chirurgicale, qui consistait au passage d'un séton pour le drainage du liquide ramolli par les rayons.

Au cours de ce traitement qui nécessitait un déplacement dans le centre de Paris, maman prise par son travail, ne pouvait pas toujours se libérer pour m'y accompagner et parfois c'était papa qui m'y amenait. Mais il n'aimait pas trop tout ce qui touchait à la maladie. Il trouva, un jour, le moyen de se défiler en demandant à l'épouse de l'un de ses copains de me conduire aux « rayons » et de m'accompagner ensuite au cinéma pour voir le film « Bamby » de Walt Disney, qui venait tout juste de sortir dans les salles du centre.

Je fus émerveillée par le charme de ce film. J'ai toujours beaucoup aimé les dessins animés ! J'en garderais un beau et bon souvenir, si ce n'est l'état, incompréhensible pour moi-même, dans lequel je trouvai maman à mon retour ! Elle était en larmes, allongée sur le lit, ma sœur la consolant avec des paroles obscures pour moi-même. Elle ne me parla pas pendant des heures, après m'avoir cependant dit :                            .
- « Comment as-tu pu aller au cinéma avec cette femme ? »                       .  
Ce à quoi je répondis étonnée :                             .
-" Mais c'est papa qui a décidé cela, au moment ou il nous quittait, au café où nous nous étions retrouvés avant la séance de rayons. Pourquoi est-ce mal ?"          
Mais elle ne me répondit rien ! Les larmes de maman coulaient de plus bel et il me sembla qu'elle murmurait :                                .
- " Il ne me prendra pas ma petite, en plus... "                        .
Maman ne dîna pas à table avec nous ce soir-là.

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Je devais beaucoup me reposer parce que j'avais également un voile au poumon gauche. Maman essaya de me faire partir à Hendaye par un organisme social. Mais finalement, nous n'y eûmes pas droit. Je ne me souviens pas pourquoi ! Je restais donc une partie du temps avec ma grand-mère paternelle qui m'amenait chez les personnes pour lesquelles elle faisait de la couture à domicile

Ces personnes étaient gentilles et compréhensives. Je jouais un peu avec les fillettes plus jeunes que moi-même, ou lisais des journaux de Mickey appartenant aux enfants. De fait, pendant cette période de ma vie, j'ai beaucoup lu des bandes dessinées et imitant ma grand-mère, cousu un nombre impressionnant de vêtements en tous genres pour mes poupées. Je tricotais et faisais du crochet également, la peinture m'attirait aussi, mais ce n'est que plus tard que je m'y essayais.

Parfois je restais coucher avec ma grand-mère et s'était la fête. La chambre qu'elle occupait n'avait pas l'eau courante qu'il fallait donc recueillir avec un broc au robinet situé sur le pallier. De même pour les trois W.C., de la façon turque, communs pour les sept chambres, dont une chambre double, sises à cet étage. Le vidoir pour les ordures ménagères était également commun et souvent bouché, parce que parfois les locataires y jetaient des bouteilles ou même des parapluies.

Il n'y avait de possibilité de cuisiner que grâce à un réchaud électrique ou une lampe à alcool à brûler, ce qui devint bien dangereux lorsque grand-mère perdit la tête. Je me souviens de délicieux gâteaux de riz, caramélisés et contenant des raisins gonflés de rhum ! Cependant comme ils étaient faits au lait que je n'ai jamais bien supporté, leur absorption se terminait souvent, par une crise de foie !

Lorsque je descendais les sept étages de l'immeuble, la cage d'escalier faisant caisse de résonance, je m'y plaisais à chanter à tue tête, notamment des airs d'opéra ou d'opérette. C'était un plaisir dont je ne me privais jamais et aucun voisin ne s'en est jamais plaint. Il est vrai que j'y mettais tout mon coeur et qu'un peu de gaieté ne nuit à personne.

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C'est pendant cette période de privations, dues à la guerre, que, pour me suralimenter, mon état de santé étant préoccupant, maman me donnait au lit et au petit déjeuner tous les matins, un œuf à la coque accompagné de mouillettes beurrées, arrosés de café au lait. C'était l'horreur ! Mon dégout du café et du lait, date de ce moment-là, je ne les ai jamais supportés, ni ensemble, ni séparément. L’œuf j'aimais, mais tous les jours ! ... Ces mélanges détonants me fragilisèrent le foie. Cette nourriture était absorbée de force car je me cachais les mains sous les draps et tournais la tête pour refuser. Maman me donnait la becquée pour m'obliger à manger, ce petit déjeuner qui me soulevait le coeur, sur l'ordre de mon père qui jugeait cela bon pour mon état… Il convient de dire, que tant que je vécu chez mes parents, je fus sujette aux crises de foie ! Fins cuisiniers, ma grand-mère paternelle, mon père et sur leur modèle, plus tard maman, ne faisaient pratiquement que de la nourriture "en sauce" et bien que mon palais en fut flatté, mon organisme se révoltait de ces pratiques journalières. Les crises de foie cessèrent dès que je fis une cuisine plus saine et plus simple.

Finalement, sachant que je ne pouvais partir en préventorium, maman demanda à ses parents de bien vouloir m'accueillir à Boussay où ils habitaient toujours malgré le déménagement de mon oncle à Vézins. Mes grands-parents acceptèrent, maman pouvait être tranquille leur fermeté bien connue d'elle ferait de moi une petite-fille hors des dangers de toutes sortes.

Grand-père s'institua mon professeur. Il était un très bon pédagogue, doué en orthographe. Je fis souvent son désespoir car je ne fus jamais à la hauteur dans cette matière. Cependant, c'est bien grâce à lui que, par la suite, ce ne me fut pas un handicap annihilant les bonnes notes que je pouvais avoir dans les autres matières.

La maison, dite bourgeoise, qu'habitaient mes grands-parents, était une vaste et belle bâtisse solide. Elle était devenue bien trop largement dimensionnée pour eux, seuls depuis le départ de mon oncle André et de sa famille, soit cinq personnes de moins. Ils n'en occupaient qu'une partie, ayant toutefois disposé leurs meubles, longtemps entassés dans une seule pièce, lorsque les deux familles cohabitaient, dans tout le rez-de-chaussée de la maison. Toutes les pièces du haut étant fermées à l'exception de celle donnant sur le jardin où je dormais. Cette chambre comportait un lit double recouvert d'une chaleureuse couette de duvet, une table de chevet, une armoire, deux chaises et une table de toilette avec cuvette et broc de Clamecy.

Pendant la guerre il n'y avait plus d'eau courante dans la maison. Il fallait aller la chercher au puits dans le jardin voisin auquel nous accédions par une porte contiguë. Le propriétaire de cette maison possédait la propriété voisine dont faisait également partie la maison habitée par la fameuse Madame Léa. Quand il fallait puiser de l'eau pour sept à huit personnes et même dix quand maman et Jacqueline venaient, imaginez le nombre de seaux d'eau à transporter. D'ailleurs, cela faisait partie des griefs concernant ma vidange intempestive de lessiveuse ! Cependant, quand la réparation fut possible, je ne connus jamais qu'un assez mince filet d'eau dans la cuisine. Les salles de bains n'existaient pas dans cette maison. Il faut dire que Boussay était un tout petit village de campagne dominant la Sèvre nantaise.

J'ai des souvenirs mémorables des "cabinets", comme l'on disait à l'époque, il y en avait un dans la maison, mais du fait de l’absence d'eau, il était inutilisable. Nous devions, le jour, nous rendre dans le jardin où il y avait deux "tinettes" côte à côte, d'où remontaient de nauséabondes odeurs et ressortaient l'été de nombreuses mouches bourdonnantes. C'était l'horreur ! La nuit il fallait monter un seau hygiénique dans la chambre et le vider le lendemain matin dans les affreux endroits cités plus haut.

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Heureusement ces souvenirs malodorants sont largement compensés par les ineffables moments de bonheur passés avec ma cousine. Là, je reviens de nouveau sur la période où mon oncle habitait cette maison. Il y avait un grenier fabuleux, dont je sens encore l'odeur. Mon oncle y entassait des déchets de salpa et de cuir dont il se servait pour faire des gros confettis que les acheteurs collaient sous les chaussures pour en prolonger l'usage. Tonton André était directeur de fabrication à l'usine de chaussures du pays, et avec ces déchets, il fabriquait hors de son travail et avec l'aide de mon grand-père et de mon cousin Pierre, ces fameux ronds qui se vendaient bien pendant la guerre.

Dans ce grenier nous construisions aussi à l'aide de rideaux tendus ou drapés, des maisons de poupées comportant plusieurs pièces, le lieu étant vaste, puisqu'il recouvrait toute la maison. Nous le transformions également en théâtre et les vieilles malles qu'il renfermait, contenaient des vêtements démodés qui faisaient nos délices, le déguisement étant l'un de nos passe-temps favoris. Quelques petites souris passaient bien par-là certaines fois, nous poussions alors des cris d'effroi, mais le plaisir du jeu nous aidait à surmonter nos craintes, il faut bien que tout le monde vive ! ... Et elles se plaisaient bien dans les déchets destinés à la fabrication des rondelles protectrices pour les semelles !

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Un de mes bons souvenirs, c'est le chien Toto, chien de chasse roux, aux poils rudes, qui appartenait à mon grand-père et qui compensait un peu la perte de mon petit Kiki. Il était le plus clair du temps au chenil parce qu'il creusait des trous dans le jardin, dont grand-père avait transformé les pelouses en jardin potager. En cette période de pénurie, c'était bien utile.

Un autre genre de souvenir de chien me revient en mémoire ! L'aînée de mes cousines et son amie, la nièce de Léa, m'avaient, un jour, attachée à un banc du jardin entourant la maison, en me disant : "Tu es un chien, abois." Au début ce fut un amusement et me prenant au jeu, j'aboyais bien, puis je me lassais. Mais elles ne me détachèrent pas pour autant, se moquant de moi qui commençais à trépigner de colère. J’étais paraît-il très coléreuse étant enfant, tapant du pied si cela n'allait pas comme je voulais. Cela m'a passé, je me suis le plus souvent dominée, et je n'ai pas le souvenir de cela dans mon enfance, à part ce jour là. Toujours est-il que je tirais de toutes mes faibles forces sur la grosse corde. N'arrivant pas à la détacher, je pleurais et vociférais, mais rien ne les touchait, et les parents étaient au loin, apparemment, puisque nulle âme compatissante ne venait à mon secours. Marie-Thé, elle-même, se sentant en infériorité avec les grandes, n'osait rien dire. Cependant, je crois qu'elle alla chercher mon cousin Pierre. Il me détacha avec beaucoup de difficultés et dût même, pour y parvenir, couper la corde qui commençait à me rentrer dans la cheville, tant je tirais. Cependant mon sauveteur me conseilla de ne rien dire aux parents. Je crois que c'est ce que je fis pour le remercier de son aide.

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J'avais un tout petit coin de jardin, grand comme un mouchoir de poche, dans lequel poussait une superbe touffe de myosotis bleu roi, dont j'arrosais amoureusement le pied. La beauté de ces petites fleurs me transportait au paradis.

Images myosotis 2 1 C'est là, dans cet endroit délicieux, qu'un jour de mon enfance, j'ai ressenti mon premier contact avec le monde d'en haut. Agenouillée, la tête penchée, en admiration devant les délicates corolles bleues qui me regardaient comme autant de petits yeux bienveillants, et comme toutes fleurs, reflet de la Beauté à l'état pur, mon esprit prit son envol. J'eus la sensation de planer très haut dans le ciel, ressentant une bienfaisante chaleur et me sentant enveloppée d'une vigilante tendresse. Ce moment béni, est resté, à jamais, gravé dans ma mémoire, comme l'approche de l'extase et de la béatitude.

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J'ai fait un retour en arrière, délaissant les propos que je tenais concernant la période ou j'étais en convalescence près de mes grands-parents maternels. Je les reprends donc là où je les avais laissés, car le souvenir de cette période de profonde solitude, sans enfant de mon âge à proximité pendant de longs mois, a été marqué par la lecture, de Jules Verne notamment, qui me passionnait et que je dévorais.

Avec grand-père, je jouais au rami et à l'écartée, c'était une récompense après les cours qu'il me donnait. Avec grand-mère, je faisais parfois les courses au village, je me remémore les bonnes odeurs de pain cuit au feu de bois. Comme je devais faire la grasse matinée, fatigue oblige ! Grand-mère très "lève tôt" avait le plus souvent fait la tournée des commerçants avant que je n'émerge de la couette pour un petit déjeuner tardif. C'était l'après-midi que j'allais avec elle, le long des sentiers campagnards fleuris. Nous descendions, par les petits chemins frais et ombragés, jusqu'aux fermes dont les prés s'étendaient jusqu'à la Sèvres nantaise en contrebas du village. Nous ramenions ce délicieux beurre fait à l'ancienne et pressé dans un linge dans un moule de bois. En bons Bretons, nous en consommions beaucoup, et en expédions également à mes parents, très rationnés à Paris, pendant et après la guerre. A la période des mûres, grand-mère emportait la canne recourbée de grand-père, pour attirer vers nous, les branches élevées et surchargées de ces fruits sauvages et délicieux. Grand-mère en faisait de délectables confitures que je dégustais au petit déjeuner, avec du beurre au-dessous, sur les tartines de ce fameux pain cité plus haut.

Passant par la porte arrière du jardin, nous allions à travers "les cordes". C'était un immense champ, divisé en une multitude de petits carrés de jardins, appartenant à chaque famille du bourg n'ayant pas de terrain personnel. A l'origine ces carrés étaient séparés par des cordes. Ce chemin nous conduisait vers le cimetière, aux abords duquel l'on pouvait ramasser les plus beaux escargots de Bourgogne du coin. Lorsque ma tante Anne-Marie et mon oncle André habitaient à Boussay, nous allions fréquemment en capturer avec ma cousine Marie-Thé, car ils en étaient plus grands dégustateurs que mes grands-parents. Je crois que grand-mère n'appréciait pas le temps de préparation pour les faire dégorger... Je la comprenais et n'aimais pas voir souffrir ces pauvres bêtes. Je préférais les nourrir au lieu de les manger.

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J'allais le dimanche à la messe, au côté de grand-mère qui avait sa chaise et son "prie-Dieu" marqués à son nom. Je l'ai toujours vu prier avec ferveur et ma foi prend naissance en la sienne. A l'inverse de son mari, que la mort de leur plus jeune fils à l'âge de dix-huit ans avait détourné de la foi, qui cependant était grande dans la famille, ma grand-mère maternelle attendait, dans la conviction la plus profonde, de retrouver un jour, au-delà de la mort, son fils, décédé à la suite d'un abcès au poumon.

Mon jeune oncle, que je n'ai pas connu, avait pourtant été soigné au Val de Grâce, à Paris, puisque mon grand-père était officier de marine. C’était en 1928, la pénicilline existait, mais n'était pas encore expérimentée, et son départ avait été foudroyant. Mon grand-père n'avait pas accepté la disparition, dans la fleur de l'âge, du "petit Jean" comme l'appelait grand-mère. Il s'était détourné de Dieu auquel il ne revint qu'à l'heure de sa mort. Cela pour l'Amour de sa femme qu'il ne voulait pas décevoir et qu'il avait tant aimée depuis l'âge de quatre ans, où ils s'étaient rencontrés à Vannes, dans le parc qui domine les remparts de la vieille ville, quand leurs bonnes respectives les y promenaient.

J'ai le souvenir de ce 15 août où Marie-Thé, qui venait me rejoindre pendant les grandes vacances une quinzaine de jours, et moi-même, accompagnâmes grand-mère à la procession. Celle-ci avait lieu chaque année, à la grotte dite de "Massabiel", creusée dans le roc de la colline surplombant la Sèvres nantaise coulant à ses pieds. Nous partions de l'église en cortège considérable. En premier, venaient les communiants de l'année en robe blanche ou costume solennel de l'époque, puis les prêtres, précédés par les enfants jetant des pétales de roses odorants, suivaient la relique et les bannières de satin chatoyant au soleil et ondulantes sous la chaude brise de l'été. Les fidèles leur emboîtaient le pas en chantant des cantiques. Arrivés devant la statue qui nichait dans la grotte, tous priaient et chantaient en partie agenouillés, pour les plus et moyens jeunes ou debout pour les aînés. Pendant la guerre ces prières étaient dites avec ardeur pour que vienne la Paix, ensuite, pour remercier de la délivrance.

- J'ai une certaine nostalgie de cette ferveur de la foule en procession. Je l'ai retrouvée à Lourdes en 1981 lors du congrès Eucharistique ou Marie m'a donné un bain de jouvence de la foi, un nouveau baptême dans l’eau de Sa source vive.

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Cette Sèvres nantaise, dont je parle plus haut, nous la fréquentions lorsque mes cousins habitaient à Boussay. Toute la famille s'y rendait pour pique-niquer sur ses rives et ma sœur et mes cousins plus hardis que moi-même, s'y baignaient. L'eau était très fraîche, trop pour moi-même, qui devait toujours prendre des précautions. Nous allions à un endroit charmant, nommé le moulin de Bapaume. Une légère dénivellation des rochers faisait chanter et tourbillonner l'onde autour des baigneurs. Je n'étais pas très rassurée car il y avait des vipères qui rampaient dans les hautes herbes du bord, surtout que nous les confondions parfois avec les couleuvres et les anguilles d'eau qui sillonnaient la rivière. Nous aimions bien escalader les coteaux avoisinant en jouant aux sioux, une plume d'oie plantée dans les cheveux, nous partions à la conquête de la nature luxuriante. Ma joie était à son comble les rares fois ou papa nous accompagnait ! Il était le seul des parents à jouer le jeu ... Il était le grand Chef et créait des pistes....

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Etant guérie, après ce séjour auprès de mes grands-parents, mais restant toujours assez fragile, je repris la scolarité à la rentrée de septembre suivant.

Nous faisions des fêtes à notre école, petite pièce, danse, chant, tableau vivant etc. J'ai le souvenir d'une fête de Noël où "sœur Elie me choisit pour être la vierge Mariedans un tableau vivant. Il était présenté accompagné par le chant des anges et des bergers. Marie ne pouvait donc pas chanter, elle devait seulement regarder le petit Jésus amoureusement. Comme j'avais à l'époque une voix de soprano, ma voix faisant défaut, notre organisatrice décida que je serais remplacer par mon amie Nicole et que je monterais sur un escabeau, « vêtue de la robe bleue des anges et arborant de belles ailles blanches », afin de chanter de tout mon coeur.

Malheureusement j'ai toujours eu le vertige de la deuxième marche d'un escabeau et là, il m'était demandé de monter sur la cinquième marche... Impossible de ne pas avoir une voix chevrotante quand on a le vertige dans les hauteurs et que les ailes sont factices. Voyant le résultat, j'obtins de descendre d'une marche... et je dus implorer le Ciel de m'aider à ne pas vaciller à chaque répétition et le Grand jour. Le Ciel tint compte de ma prière et de ma bonne volonté et tout se passa bien ! « L'ange chanta la Gloire du petit enfant Sauveur du monde en dominant sa peur du vide et de la chute. »

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Suite

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Table des matières

- Chapitre II - L'enfance - La puberté -
 

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre II - L'enfance - La puberté - Extrait I - L'enfance - deuxième partie -
« La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine

 

Date de dernière mise à jour : 17/04/2020