Deuxième partie La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE II - L'enfance - La puberté - 1935 - 1949

Extrait IV - La puberté - deuxième partie

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L'année suivante, maman travaillant dans le centre de Paris et ma grand-mère paternelle n'étant pas disponible, je restais à la cantine le midi. Le jeudi midi, je me faisais ma "petite popote" comme le disait papa qui avait fait la guerre. Pour n'être pas seule, mon amie Nicole étant dans le même cas que moi-même, nous allions une fois chez l'une, une fois chez l'autre et nous mettions notre repas en commun. Parfois nous faisions sauter les crêpes ou frire des beignets, c'était la joie. Nous faisions nos devoirs ensemble et comme Nicole avait un peu de difficultés avec l'arithmétique, je lui expliquais les problèmes et l'aidais également pour les compositions françaises. Nous récitions mutuellement nos leçons. Lorsque le travail était fini, nous nous promenions dans le parc voisin et commun à nos logements bien que ceux-ci soient situés à l'opposé.

Nous papotions à l'infini sur tout et rien, comme toutes les fillettes de cet âge. Les garçons commençaient à nous intéresser ! Par la fenêtre de la cuisine de l'appartement de ses parents nous regardions furtivement un garçon de notre âge, sympathique et assez mignon... Nous échangions des sourires. Il nous semblait qu'il était toujours assis à sa fenêtre quand nous étions présentes... Nous lui donnâmes un prénom, Max. Nicole se rendit compte au bout de quelques semaines que Max était infirme et circulait dans le quartier en fauteuil roulant. Nous n’osions plus regarder par la fenêtre parce que, nous ne voulions pas lui donner de fausses joies. Nos craintes étaient également qu'il pense que nous nous moquions de son infirmité. C'était stupide de notre part, nous étions puériles, notre amitié sincère lui aurait peut être apporté un réconfort.

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Durant cette période encore fort troublée de l’après-guerre ou tout état encore difficile à trouver dans le commerce et où les vols étaient fréquents dans les appartements situés au rez-de-chaussée. Nous ne fûmes pas épargnés du passage de ces visiteurs nocturnes ! La fenêtre de la cuisine donnait sur la cour intérieure de l'immeuble et en se faisant la courte échelle c'était un jeu d'enfant de l'atteindre. Ce fut d'autant plus facile cette nuit-là pour nos voleurs, que mes parents ne fermaient jamais les volets de fer destinés à protéger cette ouverture. Nous entendons parler de vols, mais nous pensons toujours que ce ne sera pas chez nous-mêmes !

Toujours est-il que je fus réveillée par un bruit, j'ouvris les yeux et vis un faisceau lumineux traverser la porte vitrée du salon/chambre, voilée d'un rideau. Tout endormie me je posais de vagues questions à son sujet, mais je retombais rapidement dans le sommeil n'entendant plus rien de suspect.

Au matin se furent les cris de maman qui me réveillèrent ! Les provisions, et ce jusqu'au camembert, avaient été pillées. Toutes les chaussures qui se trouvaient rangées sous le réchaud four à gaz, avaient disparues ! De nombreux outils, appartenant à papa qui était bricoleur, avaient également été emportés, et c'est l'un d'entre eux, tombant du rayonnage dont j'avais dû entendre le bruit.

Le gros problème pour moi, était que je n'avais plus une paire de chaussures à mettre, n'en ayant que deux à cet âge ou le pied change si vite. Mes parents étaient dans une phase "peu argentée". Papa imagina une solution qui, après plusieurs essais infructueux, donna un résultat. Il prit une de ses propres paires de chaussures d'une très belle qualité et la proposa, chez quelques chausseurs du quartier, en échange d'une paire pour moi-même. Il racontait notre mésaventure de la nuit et faisait une allusion discrète à nos actuelles difficultés financières. Il évoquait aussi pour moi, la nécessité d'aller en classe, autrement qu'en pantoufles, ce qui était le cas quand je l'accompagnais pendant cet humiliant périple.

Ce jour-là, j'ai compris combien mon papa m'aimait, car il était très fier et la démarche qu'il entreprit, lui coûta encore plus qu'à moi-même, terriblement ! En y réfléchissant, avec le temps, ne se sentait-il pas coupable quelque part ! Les chaussures, qu'il échangeait, étaient pratiquement neuves, achetées par "relations", elles étaient faites d'un magnifique cuir brun doré. Le commerçant, qui finalement, accepta la transaction ne perdit pas au change. J'obtins des souliers brun clair, lacés qui faisaient plus "jeune fille" que ceux que j'avais portés jusqu'à ce jour. Ce n'était pas pour me déplaire, bien que papa, qui s'y connaissait bien en qualité de cuir et de textile, déclara que celle des semelles laissait à désirer.

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Parler de textile me fait penser combien papa aimait les costumes bien coupés. Dès que l'état de ses finances le lui permettait, papa allait choisir l'étoffe chez "David". Ce tailleur tenait boutique sur le trottoir opposé à l'entrée de l'immeuble où nous habitions. Lequel était située à l'angle de l'avenue de la Porte Brunet et du boulevard d'Algérie. Papa m'amenait souvent lors de ses choix et en suite pour assister aux essayages. Il n'aimait pas être seul, en bon représentant du signe des gémeaux qu'il était. Cela me satisfaisait d’aller avec papa. J'avais l'impression de l'avoir à moi seule et que ma présence lui était indispensable. L'ambiance de l'atelier et du magasin, avec ces tissus et costumes en instances, me plaisait. David était Juif et je ne sais pas comment il avait échappé aux dures réalités de la guerre. Papa parlait me semble-t-il assez longuement avec lui de choses et d'autres dont je ne me souviens pas. Par contre, j'entendis que David lui dit une fois, dans l'intention évidente de lui faire plaisir :   

 - "Votre fille a le type israélite".                                   .
Je suppose que mon ascendance Vénète était la cause de cette comparaison ! Ces navigateurs, peuplèrent la Gaule dans la région actuelle de Vannes (Morbihan). Leur flotte fut détruite par César, et certains éléments du peuple hébreux, s'expatriant à cause du même César, peuvent avoir des points communs avec eux. La statue de sainte Anne, mère de Marie, est bien source de miracles à Sainte Anne d'Auray et Marie si proche de mon cœur.

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Je situe au Noël 1947 un souvenir instructif et douloureux qui me confronta, en me laissant un goût d'amertume, aux tristes réalités de la vie.

Jacqueline était invitée chez ses futurs beaux-parents pour le réveillon. Mes parents se rendaient chez des "amis" de papa. Grand-mère commençait à perdre la tête et se couchait tôt. Taty Jeannette et tonton Pierre, du fait de leur commerce, finissaient tardivement leur journée du 24 décembre et ne réveillonnaient pas vraiment, ouvrant leur magasin le lendemain matin.

De ce fait j'étais seule ce soir-là. Je dînais avant le départ de mes parents et demandais un livre à papa pour passer la soirée. Il me prêta "La vérité sur Bébé Donge" dont je ne me souviens plus le nom de l'auteur. Je dois dire que la lecture de ce livre me surpris. La vie de cette femme à l'apparente froideur sexuelle envers son mari, et que ce dernier trompait copieusement, m'apparut comme une frustration de mon espoir de joie de Noël. Cette histoire qui développait intérieurement et intellectuellement les causes de sa frigidité, par la vision enfantine de ses parents, durant une relation intime de ceux-ci, me semblait un conte désabusé. L'enfant, vierge de douze ans, que j'étais, trouvait ce récit réaliste, sans doute éventuellement vrai, écœurant et triste. Car enfin, n'était-ce pas par faute de dialogue et d'Amour vrai que ces deux êtres se trouvaient séparés !

Malgré l'heure divine qui était au pardon, j'en voulus à mon père d'avoir fait ce choix pour une nuit de Noël. D'autant que je savais fort bien que cette soirée se passait chez sa maîtresse et qu'il y emmenait maman, au grand déplaisir de celle-ci. Je me posais la question, a-t-il voulu me faire comprendre la raison pour laquelle il a toujours trompé maman ? Je pensais qu'il n'existait pas de similitude, puisque maman avait toujours été subjuguée et disponible pour lui et avouait ouvertement sa satisfaction physique. Alors, il existait vraisemblablement une autre raison  que je crus comprendre beaucoup plus tard, lors d'une des joutes oratoires auxquelles ils se livraient. Auxquelles j'assistais impuissante, après le mariage de ma sœur en 1950. Mais cela me semble trop intime pour la relater de son vivant.

J'étais affligée par cette lecture qui éteignait ma joie religieuse d'enfant tournée vers l'absolu et le beau. Je laissais mon esprit vagabonder de douze mois en arrière et retrouvais le scénario du premier janvier de cette même année. Certaines des mêmes personnes, que celles assistant au réveillon de ce soir de Noël, étaient présentes pour dîner à la maison. Ce soir-là, je sauvais la tristesse de la situation que vivait maman, en me donnant en spectacle. Chantant, à cheval sur un manche à balai "Le gros Bill" ou récitant des poésies dont celle du "Petit chat noir effronté comme un page" avec l'accent anglais, non garanti. Après de joyeuses agapes, car papa voyait toujours de façon "grandiose" les repas de gala, cette diversion avait égayé la soirée. Celle-ci était devenue lugubre, à la suite de quelques piques acérées, tous ayant bien bu, qui avaient traversées l'espace et refroidies l'ambiance.

A cette époque je pressentais que tout allait mal entre mes parents, mais je ne comprenais pas encore la profondeur de la dégradation de la situation, ni la nature de la cause.

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Jacqueline qui avait abandonné la scolarité à seize ans parce que l'étude ne la passionnait pas, allait à l'école de coiffure et travaillait dans un salon de notre quartier. Elle obtint le C.A.P. de coiffure Elle fréquentait depuis l'âge de onze ans, Jacques B… dont les parents habitaient au quatrième étage du même escalier dans l'immeuble où nous logions. C'était son copain de toujours. Il était depuis tout jeune amoureux d'elle, et elle n'a pas toujours été chic avec lui... le faisant "tourner en bourrique" comme disait notre grand-mère.

Fils unique, il était très gentil avec moi, me considérant comme une petite sœur. Je suis confuse lorsque je me souviens de n'avoir pas compris la tendresse de ses gros câlins, mais il faut dire que je calquais mon comportement sur celui de ma sœur à son égard.

J'ai le souvenir d'un jour où elle était au lit, malade. Jacques avait escaladé la grille qui clôturait la cour en longueur qui nous séparait du jardin - nous habitions au rez-de-chaussée - pour lui porter des vers de sa composition. Jacqueline, que la fièvre rendait de méchante humeur, ne voulait pas le voir, ne se sentant pas en beauté sans doute. Je servais donc d'intermédiaire entre la cour et le lit et devais rapporter les paroles peu amènes qu'elle me donnait à lui répondre. Voyant qu'il n'aurait pas la chance de l'entrevoir, il me demanda de lui remettre son poème. Ce que je fis. Jacqueline s'en empara, et sans le lire le déchira en menus morceaux et le jeta dans le pot de chambre qui était à côté de son lit, en cas de vomissements, je crois. Moi, pas conciliante, je revins à la fenêtre lui dire le sort qu'avait subi sa poésie. Ce n'était vraiment pas bien de ma part non plus ! ...

Jacqueline quitta la coiffure pour les assurances, un travail de bureau, moins fatigant pour les jambes et aux horaires plus réguliers. Reconnaissant, enfin, en Jacques B… un garçon digne de son amour et de sa considération, ma sœur envisagea sérieusement le mariage avec lui. Elle se fiança avec un futur "Génie Maritime" qui sortit Major de sa promotion.

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En 1948, l'état de santé de maman nous causait beaucoup de soucis. Elle travaillait au "Syndicat des bois aux mines" comme comptable. Chaque matin, avant de prendre le métro, elle montait s'occuper de sa belle-mère dont l'esprit commençait à s'égarer et dont les malaises cardiaques plus fréquents l'obligeaient à garder la chambre.

Maman avec un dévouement sans limite s'est penchée sur ses problèmes journaliers avec une infinie patience. Papa, fuyant toujours la maladie comme la peste, avait toujours de bonnes excuses pour ne pas monter voir sa mère. De plus, les problèmes domestiques lui étaient complètement étrangers, en dehors de cuisiner, art dans lequel il excellait, à condition d'avoir trois marmitons sous ses ordres, maman, Jacqueline et moi-même.

Maman veillait que grand-mère ait la nourriture et l'eau nécessaire pour la journée, vidait le seau hygiénique, retapait le lit, aidait à des ablutions rapides et mettait le petit déjeuner en route si nécessaire. Puis elle redescendait bien vite pour s'assurer que j'étais prête au départ, pour l’école, partait ensuite pour son travail, non sans avoir préparé celui de la femme de ménage. Celle-ci venait deux fois par semaine, maman ne pouvant faire, ménage, lessive et repassage en plus de tout le reste. Elle se sentait très fatiguée, mal soignée par le "médecin de famille" comme je l'ai déjà dit.

J'admirais beaucoup l'attitude de maman pour la mère de ce mari infidèle, qui était la cause de son état de santé en grande partie. Le chagrin, la rongeant depuis plusieurs années, avait offert un terrain favorable à la maladie. Pour compenser sa tristesse je travaillais du mieux possible en classe pour qu'elle n'ait, au moins, pas ce souci-là.

Dans l'intention de lui changer les idées j'avais le 13 janvier 1949 conté une "Matinée de mai" que je retrouvais en 1995 en rangeant à la cave les vêtements d'été :

"Dans la rosée d'argent qui couvrait le gazon soyeux de la pelouse, un tout petit grillon bâillait au ciel bleu teinté de mauve et d'or pâle, en rêvant qu'il dormirait bien couché sur la mousse fraîche baignée par un rayon furtif et tiède de soleil polisson.

"Plus loin, sur une corolle de pivoine pourpre, formant étoile d'or sombre sur ce fond éclatant, une petite abeille matinale butinait et buvait au calice odorant. Voletant légèrement, de la Reine des fleurs à ses sujettes et courtisanes, Dame Abeille déployant, dans l'air embaumé, ses ailes d'opales, retourna à la ruche bourdonnante ou l'attendaient ses sœurs.

"Près du ruisseau au filet argenté, un zéphyr parfumé amena Demoiselle Libellule folâtrer avec Messieurs les Papillons. Parmi leurs costumes blancs, jaunes, orangés et marrons, on ne voyait qu'une paire d'ailes semblable à un voile très fin, danser, tournoyer, voleter à la surface limpide de l'eau qui gazouillait joyeusement dans le frais matin clair.

"De la vasque de pierre de la pièce d'eau, s'échappaient, en cascades folles, les joyaux les plus recherchés, dont les poissons malins du bassin s'emparaient pour s'en faire une parure de fête. Celui-ci s'était accaparé le rubis, celui-là le diamant aux mille feux, et cet autre encore, avait gardé pour lui l'émeraude et l'or fin. Celui-ci l'argent, celui-là qui passait en fendant l'onde de ses nageoires, avait pris le jade, les rayons du soleil levant, ainsi que le bronze des petits amours qui entouraient la fontaine. Celui-là enfin, moins favorisé, était blanc rayé de noir et de quelques pierreries oubliées par ses frères. De cette féerie des couleurs, palais merveilleux des poissons, s'émerveillait un rossignol, petit chanteur mélodieux des nuits d'été enchanteresses. Sur une branche basse des acacias en fleurs, il semblait suivre le mouvement et l'agitation furtive des poissons glissant dans l'eau limpide ressemblant à un miroir de jeune fille.

"Dans l'air saturé de parfums, chargé d'effluves odorants que la nuit avait transportés dans ses voiles, une senteur pénétrante engourdissait l'âme et l'esprit. Sous un nid de feuillage, berceau de verdure, un plant grimpant de superbes roses thé, exhalait son capiteux parfum. Enrobant le corps d'une tiédeur délectable, endormant l'esprit et les sens, berçant la nature endormie, mais l'invitant à sortir de sa torpeur mélancolique, l’enivrant de clarté lumineuse et rayonnante d'un soleil de mai."

A l'occasion de la fête des mères cette même année, il y eut un concours. Sous la forme d'une composition française, faite en l'honneur des mamans, pour exprimer la tendresse que nous éprouvions pour celle qui nous avait mise au monde. Maman eut la joie de constater que ma rédaction remporte le premier prix de la classe. Je gagnai trois cent cinquante francs de l'époque avec lequel je pus lui acheter des fleurs. J'avais treize ans et huit mois, comme l'indique la feuille datée du 26 Mai 1949 que j'ai retrouvée accompagnant le conte précédent. En relisant ce texte, je me demande si les enfants de notre époque, au même âge, écriraient aussi naïvement ?

- A midi vous rentrez à la maison. Le repas est préparé et maman vous sert... vous la regardez…vous pensez à ce qu'elle fait pour vous : Faites-nous part de vos réflexions.

"Rentrant de classe le midi, comme l'on est heureuse de voir sa maman ouvrir la porte, vous embrasser, vous demander avec intérêt, le programme de la matinée.

"Donc ce midi, en regardant maman servir le repas, j'ai pensé à toutes ces choses dont la maman s'acquitte, comme si elle nous les devait.

"Que ferions-nous sans elle, lorsque, tout petit enfant, elle nous soigne, nous élève et nous apprend à connaître la vie, avec ses joies, ses peines, ses espérances. Que ferions-nous, pauvres petites épaves, ne sachant rien, abandonnées, sans tendresse... Nous ne le savons pas, car nous avons la joie d'avoir une maman.

"Je méditais ainsi, en savourant un plat préparé par ses mains veinées par le travail, ce plat préparé avec amour pour chacun, qui, tout en réparant nos forces, nous montre combien elle nous aime.

"Mais bien vite, mes réflexions sont interrompues par sa chère voix, qui, attentionnée, s'inquiète de mon silence. L'heure du départ a sonné ; quittant maman sur un baiser, je retourne, joyeuse en classe, réchauffée de sa chaude affection."

- Ce conte, n'est-il pas, l'image du paradis perdu ? Ces réflexions naïves de petite fille ne sont-elles pas le rêve de tout être humain, se sentir aimer et compris à jamais... Peut-être est-ce pour cela qu'Il m'a choisie ?…

Pour cela et aussi parce que plus tard un 31 Octobre 1950, le thème proposé pour une composition française étant "un rêve" choix entre "si j’étais fée, ou si je gagnais le gros lot" je répondis en ces termes :

-"Si j'étais fée ! " Mot magique qui vous transporte dans le domaine des rêves, que de fois nous le prononçons devant les misères douloureuses que nous coudoyons par la ville !

"Si j'étais fée ! " D'un coup de baguette magique, je transformerais tous ces taudis, dont Paris est infesté, en de larges et vastes bâtisses, bien éclairées, où les enfants pourraient se développer, loin des ces antres microbiens ! Je transporterais par les nuées, tous ces enfants chétifs et pâles qui grouillent dans les ruelles sombres et sont condamnés à une vie de misère, vers des cieux plus propices, à la lumière, au bon air, à la vie enfin !

"Si j'étais fée ! " J'irais en secret user de mon pouvoir bienfaisant, pour apaiser les cœurs en révolte et mettre la paix, le bonheur dans les foyers en discorde. Je partirais par les monts, les plaines, les cieux, au secours de l'alpiniste qui s'égare, l'aviateur en détresse, la mère en larmes qui implore de l'aide pour son enfant affamé !

"Ah ! Si j'étais fée ! " Je protégerais le sommeil des tout petits, quand la maman absente tremble pour son trésor ! Je les doterais de qualités merveilleuses et de dons, afin qu'ils sachent acquérir le bonheur dans la vie! Je donnerais la main à l'aveugle, soignerais le blessé, guérirais le malade incurable ! Je partirais à la conquête de la joie, pour la verser ensuite dans le foyer de chacun. Je procurerais le travail qui donne le pain quotidien au chômeur malchanceux.

"Ma baguette, de joie, danserait, volerait, bondirait, par ce beau pays de France, au secours des opprimés, mes frères qui souffrent et demandent la vie !

"Je relèverais du nid l'oiseau tombé et protégerais les animaux méconnus.

"Je serais aussi, la justicière de ceux qui oppriment et profitent de leur puissance à mauvais escient, je prendrais aux riches, aux opulents pour donner à ceux qui gagnent péniblement la nourriture de leurs enfants. Impitoyablement, je punirais ceux qui volent et tuent et restent impunis !

"Si j'avais ce pouvoir prodigieux ! Malheureusement ce n'est qu'un rêve ! Je prouverais aux Hommes, que l'on peut vivre heureux, dans la paix et la joie, quand on sait accepter l'opinion d'autrui et l'aider sur le dur chemin de la Vie ".

Je retrouve ce texte pour lequel j'obtins quinze sur vingt, meilleure note de la classe, avec les mentions de Mademoiselle C… :

-"Bon travail - pensées généreuses - présentation agréable".

Ce que mon professeur n'indiquait pas c'était le nombre de fautes d'orthographe, ma bête noire, j'écrivais : "appaiser-secour-chaumeur-annimaux-essient-oppignon" ! Serait-ce à ma décharge de dire que nous avions beaucoup de travail à la maison ? Je commençais toujours par ce que j'aimais le moins faire, pour être bien certaine de ne pas faiblir quand l'heure tardive m'ensommeillerait. De ce fait, les compositions françaises étaient ce que je faisais en dernier, sans brouillon, en direct en me relisant à peine...
- A la lecture de cette rédaction, totalement oubliée, je constate que mon idéal n'a pas changé depuis mes quinze ans. J'en ai soixante passé maintenant, et  je comprends mieux, de nouveau,  pourquoi le Seigneur m'a choisie !

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Pour revenir à 1948, les vacances arrivèrent et je partis chez mes grands-parents maternels qui s'étaient installés à Vannes depuis quelques années, dans la maison dont mon grand-père avait héritée de l'une de ses sœurs. Il avait préféré venir habiter Vannes, sa ville de naissance, plutôt que de retourner à Lorient dans sa maison qui avait été aux mains des occupants et qu'il vendit.

Chaque jour de beau temps, mes grands-parents m'amenaient au bord de la mer qui n'était pas très loin, soit à Landrezac, soit à Penvins. La plage à cette époque était pratiquement à nous seuls ! C'était agréable, mais je ne risquais pas d'y rencontrer des camarades ! La lecture, l'écriture, la rêverie ou tricoter, étaient plutôt mon lot, ainsi que la recherche de coquillages pour faire des colliers. Tout cela n'était pas très réjouissant pour une enfant de douze à quatorze ans. Cependant, mes grands-parents étaient si gentils et j'avais tellement l'habitude de la solitude depuis ma maladie, que je m'en contentais ! Tout ce qui comportait un éventuel risque m'était interdit par crainte du pire ! Je le comprends mieux avec le recul, le décès de mon oncle Jean, dans la fleur de l'âge, rendait d'autant plus craintifs mes grands-parents et maman.

Ayant été "interdite" de natation durant plusieurs années, je n'étais pas spécialement douée pour ce sport, de plus les vagues étaient parfois fortes sur ces plages. Ni grand-mère, ni grand-père n'étaient nageurs, donc étant seule, je pataugeais seulement sous le regard inquiet de ma grand-mère qui me frictionnait dès mon retour. Parfois nous allions voir les régates dont mon grand-père était friand. Il en avait fait bon nombre avant la guerre lorsqu'il avait son voilier à Larmor-Plage.

Le meilleur moment de mes vacances était toujours la venue, pour une quinzaine de jours, de ma cousine Marie-Thé. Elle nageait comme un poisson et me tentait bien, mais il aurait fallu quelques cours de natation pour améliorer mes performances qui ne furent jamais brillantes. Nous nous rendions souvent à Conleau, la piscine d'eau de mer de Vannes, située à l'embouchure du golf du Morbihan. Grand-père nous y conduisait souvent seul, en voiture et nous attendait avec patience. Il ne se lassait jamais de regarder la mer. Grand-père avait passé une bonne partie de sa vie sur ses flots, avant de faire le choix "des bureaux" et de devenir un administratif, pour faire plaisir à ma grand-mère qui ne voulait plus le voir voyager. Ceci à une période que je ne situe pas.

Marie-Thé et moi-même échangions nos petits secrets durant ces courtes vacances communes et nos fous rires remplissaient la calme maison de bruissements inhabituels. Nous allions parfois rendre visite à deux autres sœurs de notre grand-père qui vivaient ensemble depuis le décès de leur mari. Leur maison possédait un grand jardin avec beaucoup d'arbres fruitiers et l'été les framboisiers donnaient leurs délicieuses baies à foison. Nous faisions une razzia dans leurs buissons. Cela rendait la visite "aux grand-tantes" moins pénible ! Une autre raison de notre acceptation, sans trop rechigner, de ces fameuses visites "barbantes" aux grand-tantes, était le fait que tante Madeleine avait rapporté d'Indochine, où elle avait passé plusieurs années de sa vie avec son second mari, jusqu'au début de la guerre du même nom, un certain nombre de costumes locaux qu'elle nous permettait d’enfiler. Le déguisement ayant toujours été notre passe-temps favori, nous nous y adonnions avec délice et photographies pour en conserver le souvenir...

Nous rendions également visite à une quatrième sœur de grand-père qui était religieuse dans l'ordre des Filles de la charité créé par saint Vincent de Paul. Tante Anna s'appelait en religion sœur Gabriel comme l'Ange annonciateur. Maman l'appelait "tante bonne sœur" et j'ai longtemps cru que c'était son prénom ! Je possède toujours la statuette de la Vierge à l'enfant, en biscuit et marbre, qu'elle reçut pour son jubilé de religieuse et dont elle me fit cadeau pour ma communion solennelle.

Mes grands-parents avaient des amies de longues dates qui leur rendaient visite chaque été depuis la fin de la guerre. Elles étaient la femme et la fille d'un compagnon de pêche de grand-père dont le mari, le père, était mort pendant la guerre. Les deux femmes vivaient à Marseille où le mari de la fille, Hélène, était en poste dans la marine marchande. Elles revenaient chaque été à Larmor-Plage en souvenir du "bon vieux temps", pour y passer les vacances en compagnie de leurs petits-enfants et enfants, Denise et Georges. Depuis Boussay où j'avais fait leur connaissance, Georges, d'un an mon aîné, était devenu un bon copain. Je ne le voyais, hélas, que deux à trois jours par an, mais nous échangions des courriers tout au long de l'année. Ma famille entrevoyait favorablement un mariage plus tard... Maman était l'amie d'enfance d'Hélène et de Renée sa belle-sœur et elles avaient beaucoup de bons souvenirs communs. Jacqueline de l'âge de Denise avait, elle aussi, partagé de bons moments avec cette dernière. Georges aurait bien aimé que je vienne passer quelques jours à Larmor-Plage, mais mes grands-parents ne voulaient pas prendre cette responsabilité quand j'étais seule avec eux sous leur toit, et maman réagissait de même, papa avait l'esprit ailleurs… Jacqueline de sept ans mon aînée était tout à ses amours

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Pendant que tout évoluait autour de moi, je préparais simplement le certificat d'étude primaire et envisageais mon avenir sans avoir d'avis éclairés de mes parents. L'état de santé de maman se dégradant de mois en mois, elle se posait de sérieuses questions, sans réponses valables de la part du médecin. Papa avait, comme toujours, des soucis d'argent avec la fonderie qu'il avait créée au Bourget. Il était, pour raison de travail tardif et de maîtresse devenue secrétaire, très souvent absent de la maison. Grand-mère perdait de plus en plus l'esprit et devait être surveillée de près. Jacqueline prévoyait son mariage et sortait avec son fiancé ou allait souvent dans sa famille. Je me trouvais donc devant une fin d'étude primaire et un choix à faire pour le secondaire. Mes notes étaient bonnes et j'aurais aimé faire "philo", étant attirée par la littérature plutôt que par les mathématiques.

Je ne recevais aucune autre réponse aux conseils que je sollicitais que "Tu sais bien si tu te sens capable de continuer ? !..." Ma meilleure amie, Nicole, envisageait de passer un concours pour rentrer dans un établissement commercial. Je me dis que j'aurais besoin de travailler rapidement et que le mieux pour moi-même serait certainement d'apprendre un métier qui me permettrait de subvenir à mes propres besoins. L'état des finances de mon père laissaient toujours à désirer pour diverses raisons. Je décidais donc de passer également ce concours.

Je réussis le C.E.P avec mention, ainsi que le concours d'entrée, aux cours commerciaux de la rue des Alouettes, situés à deux pas des Buttes Chaumont, face aux studios de cinéma du même nom.

- Je quittais ainsi les douces lumières de l'enfance pour celles plus brillantes de l'adolescence. Où me guideraient-elles, me brûlerais-je à leurs feux, m'éteignant ensuite, sans espoir de participer à la Lumière ou saisirais-je le flambeau qui ranime la flamme ?

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Bit01z37 jeune fem fdb tCe récit, Mickaëla ne le reçut pas tout d'un bloc. Il se passa une quinzaine de jour avant qu'elle ne frappa à la porte du bureau d'Eddie, un certain matin, pour lui remettre son premier cahier.

Ils s'étaient très peu trouvés seuls ces derniers temps. Les délinquances diverses et affaires criminelles en cours avaient accaparé tous les effectifs à plein temps et mis les compétences de chacun à rude épreuve. Eddie n'avait pas une minute à lui, car c'était sa vie que de participer au maximum à mener à bien les dossiers et enquêtes en chantier.

Lorsqu'il constata, ce matin-là, que c'était Mickaëla qui s'introduisait dans le bureau, après avoir frappé à la porte mais sans attendre sa réponse, cette présence lui arracha un sourire d'accueil chaleureux.

-"Entrez, entrez, lui lança-t-il presque joyeusement, la nuit à été courte pour toute l'équipe de relève, ajouta-t-il, je ne vous ai pas vu, étiez-vous de repos ?

- « Oui, répliqua-t-elle, c'est pourquoi vous me voyez de bonne heure, je reprends à l'instant et je vous apporte une première partie du récit que je vous ai promis."

Elle tendit le cahier à Eddie qui s'en empara en la remerciant et lui dit en le renfermant à clef dans un tiroir de son bureau :

-"Dès que je trouverai le temps de le parcourir, je vous ferai signe, nous en parlerons ensemble. J'aurais tant de plaisir à bavarder avec vous. Pour le moment l'affaire Risome me donne beaucoup de soucis ! Whitney va vous transmettre des renseignements et directives pour l'enquête du dealer que vous surveillez avec Marc. Continuez à noter votre récit quand vous le pouvez, en attendant que nous soyons un peu plus libres."

Mickaëla n'insista pas et partit rejoindre son coéquipier qui s'apprêtait à entrer dans le bureau de Whitney.

Ce soir-là, elle prit le temps d'ouvrir un nouveau cahier. Dès qu'elle posa son stylo sur le papier quadrillé, une floraison de détails coula comme une source, complétant et enrichissant les grandes lignes de ce que la Shekhina lui avait déjà révélé. C'était comme si la Shekhina de la fin du vingtième siècle lui dictait le chapitre suivant.

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Suite

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Table des matières

- Chapitre II - L'enfance - La puberté -

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre II - L'enfance - La puberté - Extrait IV - La puberté - deuxième partie

"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

Date de dernière mise à jour : 19/04/2020