Deuxième partie - La part de la Lumière - 1935 - 1955

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CHAPITRE II - L'enfance - La puberté - 1935 - 1949

Extrait III - La puberté - première partie

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Dans l'immeuble où nous habitions, j'avais deux petites amies, Anne-Marie D... et Claudie S... avec lesquelles j'avais plaisir à jouer à la poupée, à l'infirmière, à la marchande. Nous nous déguisions également, ce que j'ai toujours beaucoup aimé, nous jouions aussi à des jeux de société.

La maman d'Anne-Marie était juive et je l'ai vu porter l'étoile de David pendant la guerre, mais heureusement son mari ne l'était pas et tout se passa bien pour elle-même.

Madame D était brune, l’œil noir, vive et gaie, elle avait un débit d'élocution assez bref et peut-être un léger cheveu sur la langue. Je l'aimais bien, parce qu'elle m'invitait souvent à venir jouer avec sa fille, d'une année mon aînée. Anne-Marie apprenait le piano, et ce dernier était placé dans l'entrée de leur appartement. Nous qui habitions le rez-de-chaussée "profitions" de ses gammes et exercices ! Maman, qui avait pratiqué durant neuf ans de cet instrument étant fillette, disait qu'elle progressait bien lentement. Cependant, c'est certainement son exemple qui me tenta lorsque je demandai moi-même à apprendre à en jouer.

Je me souviens d'un jour où une aventure désagréable survint alors que je jouais avec cette amie. Nous étions dans l'entrée où se situait le piano. Assises au sol nous devions refermer vivement nos jambes disposées en compas à 90° sur une balle de tennis, avant que cette dernière ne pénètre dans le triangle ainsi formé. Lorsque l'une ou l'autre ne réussissait pas à temps la fermeture cela nous faisait rire aux éclats ! Comme toujours me donnant avec ardeur aux jeux, je riais de si bon coeur que je contins une envie de faire pipi, jusqu'au moment ou un éclat de rire plus violent déclencha la catastrophe et je me "répandis" sur le tapis avec confusion ! Heureusement la gentillesse de Madame D... me secourut. Cependant ma honte était d'autant plus grande, que Jacques, le frère d'Anne-Marie de deux ans mon aîné, était présent et que j’en étais amoureuse depuis ma plus tendre enfance.

Chaque année pour l'anniversaire d'Anne-Marie, sa maman faisait une fête à laquelle j'étais conviée avec plusieurs de ses camarades de classe et autres amies. Son frère invitait également ses copains. Cela donnait de joyeuses réunions où, plus jeunes nous participions à des jeux de société, nous goûtions et dansions un peu. Avec la progression des années, la danse et le flirt prirent le dessus, en ce qui concerne la plupart des éléments du groupe qui se voyaient régulièrement, ce qui n'était pas mon cas.

J'ai eu bien des moments de joie avec mon amie Anne-Marie. Malgré l'écoulement sournois des années et l'absence de contact depuis fort longtemps, je lui garde au fond du coeur une grande tendresse.

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Quant à Marie-Claude S... dite Claudie, plus jeune que moi-même de deux années, elle était une enfant unique et gâtée par ses parents et grands-parents, lesquels étaient à ses ordres ! Je les ai entendus, appeler "B.O.F." pendant la guerre…à l'époque je ne savais pas ce que cela voulait dire. Comme Claudie aimait bien que nous jouions ensemble, elle était rarement autoritaire avec moi-même, réservant ses caprices pour les siens, les faisant "tourner en bourrique" (expression bretonne de ma grand-mère paternelle).

Avec Claudie je jouais aussi à la marchande et à la poupée. Nous nous déguisions fréquemment. Parfois même, avec quelques autres amis du "jardin", nous organisions des petites scènes de théâtre sur les bancs du square, jouant à tour de rôle, les uns pour les autres, sous la garde de sa grand-mère qu'elle nommait Magné.

Avec cette dernière, nous allions promener sur les fortifications leur chien Dinkey, un Cocker noir vieillissant. Nous ramassions des escargots et des coccinelles que nous conservions dans des boîtes percées de trous et nourrissions avec de l'herbe et des feuilles de salade. Magné nous rapporta même des vers à soie que nous gardâmes un certain temps, cueillant des feuilles de mûrier dans les buissons qui foisonnaient à ces endroits non encore aménagés. Nous n’eûmes, hélas, pas la chance de voir éclore un bombyx !

La maman de Claudie n'était pas en bonne santé. Malheureusement, le Docteur D…, que nous considérions nous-mêmes comme un médecin de famille, ne pris pas au sérieux son état de santé. Il ne la soigna pas à temps pour une tuberculose et nous vîmes s'éteindre lentement cette femme splendide. Il est fort probable que c'est à son contact que je contractais moi-même le bacille de Koch. Je fis une primo-infection et à ma suite, sournoisement mais sûrement, maman fut elle-même contaminée. Ce même médecin, la fit également traîner deux années !                  .
Il lui parlait de crise de foie, de malaises dus à l'estomac, lorsqu'elle se plaignait de sueurs, de vertiges, de fièvre basse mais constante. Ce n'est que tardivement qu'il pensa à la contrôler en la passant à la radioscopie. Il constata alors, avec stupeur, qu'elle était atteinte aux poumons. Un examen plus approfondit révéla un décollement de la plèvre. Pour maman, qui avait déjà fait une pleurésie lorsque j'avais trois ans, les risques étaient gros. Elle dut subir un pneumothorax, faire un long séjour en sanatorium et être traitée par insufflations pendant de nombreuses années.

Là, j'anticipe, car cette maladie se situe de 1948 à 1950 et qu'avant même cette erreur de diagnostique concernant maman, je fus moi-même victime du peu de compétence du Docteur D... lequel m'interdit de faire de la gymnastique et par le fait même, de la danse. Pourtant j'aurais aimé reprendre cet art, mais il avait constaté la présence d'un spina-bifida du sacrum inférieur. Ce mot barbare indiquant, paraît-il, que j'avais une vertèbre entrouverte à la base de la colonne vertébrale ! Depuis, le corps médical m'a affirmé que cela n'aurait pas dû être une cause d'arrêt d'exercices physiques.

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J'avais également une camarade nommée Liliane C…avec laquelle je jouais le plus souvent au "jardin" situé devant l'immeuble où nous habitions. De temps à autre, cependant, nous allions l'une chez l'autre. Je me souviens que c'est elle qui fit en grande partie mon éducation aux choses intimes de la vie. Cela se passait chez ces parents et ce fut dit de façon fort désagréable, en persiflant avec une autre de ses copines, toutes deux mes aînées et ce, avant que je ne sois réglée et que je ne sache même de quoi elles parlaient. Elles chantonnaient en ricanant : " Blanche... Comme une planche ! " Ceci en échangeant de petits regards complices. J'enrageais, ne comprenant pas pourquoi elles me traitaient ainsi. C'est ce qui incita maman à me donner les explications dont je parle plus loin.

Une autre fois, venant à la maison, elle me dit à brûle pourpoint :

-"Sais-tu comment on fait les bébés ?"

 J'ouvris de grands yeux, parlai de choux, de rose, de cigogne…Elle ricana, fouilla avec frénésie dans la valise d'habits de sa poupée, exhiba la tétine d'un biberon, s'empara de ma poupée Françoise, lui plaça la tétine entre les cuisses et la précipita contre sa propre poupée en disant :

- "Ma chérie, mon amour, laisse-toi faire, tu verras c'est très bon".

J'étais ébahie, il va sans dire et je lui demandais comment elle savait cela et si elle était vraiment certaine de ce qu'elle avançait. Elle m'assura qu'elle en était sûre, qu'elle l'avait vu faire…Des ragots de quartier, quelques années plus tard, me firent comprendre d'où lui venait, si jeune, toute cette science !

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Je reviens sur le sentier du retour aux souvenirs de plus petite enfance. Je revois ma grand-mère paternelle me désigner une charmante fillette qui jouait un peu plus loin de nous dans l'allée où nous aimions nous installer.
- "Vois-tu, me dit-elle, cette petite mignonne-là serait une bonne compagne de jeux pour toi, veux-tu que je parle à sa grand-mère ? "
J'étais très timide et acceptais avec enthousiasme la proposition. Les deux aïeules échangèrent quelques mots lorsque nous quittâmes le jardin. Rendez-vous fut pris pour la prochaine sortie. Assez curieusement, pendant plus d'une semaine, je ne lui ai jamais demandé son prénom et nous continuâmes à l'appeler la petite Mignonne, jusqu'au jour de la rentrée scolaire où j'eus l'heureuse surprise de la trouver dans la même classe que moi-même. Elle s'appelait Mireille, originaire de la région de Millau, mais n'avait pas "l'accent".

C'est vrai que Mireille était mignonne, avec ses grands yeux gris et bruns et sa bouche ronde. Elle était petite, à la fois menue et la bouille ronde et de ce petit corps charmant, il était surprenant d'entendre sortir une curieuse voix grave, un peu rauque. Mireille apprenait le violon. Comme elle était musicienne et mon amie, sœur Elie qui était notre professeur de chant, décida de nous faire chanter conjointement l'Ave Maria de Gounod pour la fête de l'école. Cette prestation s'effectuerait devant monsieur le Curé, notre invité d'honneur. Connaissant ma timidité, mais appréciant ma voix de soprano, sœur Elie s'était dit qu'à deux et entre amies, elle avait plus de chances de mener à bien son projet.

J'étais aux anges, car j'ai toujours aimé chanter à gorge déployée, et la présence de mon amie me rassérénait effectivement dans la perspective de paraître en public. C'était sans compter sur la "grosse" voix de Mireille ! Ayant bien appris le chant, tout étant apparemment au point, huit jours avant la fête, sœur Elie nous déclara que la voix de Mireille ne convenait pas pour ce chant. Elle jugeait préférable que je chante seule. J'étais dans mes petits souliers ! Comment reculer ? J'étais désolée pour Mireille, qui le prit très bien cependant. A croire qu'elle était "de mèche" avec sœur Elie depuis le début, ce que je n'eus pas la curiosité de demander, étant très naïve à cette époque.                                   .
-.Dieu merci, le jour venu, malgré le trac, tout se passa bien et je mis toute mon âme à chanter Marie, la mère de mon Sauveur.

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Lorsque je repris l'école, après ma primo-infection, je me trouvais dans la classe de sœur Louis. Cette dernière, très jeune, était à la fois rieuse, gaie et sévère à bon escient. Elle était vêtue d'une longue robe grise, sur laquelle se juxtaposait un vaste tablier blanc cassé, froncé à la taille, avec une sorte d'empiècement plat, montant au-dessus de la poitrine et la dissimulant. Elle portait également, un petit châle de la couleur du tablier, me semble-t-il, et la cornette blanche, amidonnée, qu'elle rejetait fréquemment d'un petit geste énergique et gracieux sur l'épaule. Au bout d'un ruban noir, un médaillon représentant la colombe d'argent, effigie de l'Esprit-Saint, était suspendu, et de la taille pendait un gros rosaire de bois brun.

D'autres sœurs, dites sécularisées, ne portaient pas l'habit, la guerre avait, je crois, suspendu la prononciation de leurs vœux définitifs, leurs cheveux étaient tirés en chignon et elles étaient vêtues de noir.

J'ai aimé la scolarité à partir de cette classe. Je devais avoir onze ans et je retrouvais mon amie Nicole que j'avais connue avant d'être malade. A cette époque elle était accompagnée de son petit frère Jean-Louis dont l'image d'enfant reste gravée dans ma mémoire car il portait un bonnet chat en laine tricotée qui me plaisait particulièrement. L'évocation de ce bonnet, quelque trente ans plus tard, lorsque je le rencontrai fortuitement chez sa sœur, l'agaça un tantinet !

Sœur Louis nous apprenait à prier pour obtenir l'aide du Seigneur dans nos difficultés journalières. Elle nous disait de lui faire confiance et, par exemple, de bien relire attentivement plusieurs fois nos données de problèmes en disant :"Mon Dieu, aide-moi" .                          
Je suivis ses conseils et devins bonne en arithmétique à partir de ce moment-là. L'orthographe chez moi, laissa toujours à désirer, mais je fis quelques progrès en étant attentive en grammaire. Cependant, les consonnes doubles et l'accord du verbe avoir, me jouèrent des tours toute la vie.

Le conseil de la petite sœur aux yeux bruns, pétillants et vifs, est toujours resté gravé dans mon coeur et je m'en suis servie en maintes circonstances, notamment quand du haut d'un escabeau, collant du papier peint ou fixant de la tenture murale, je serrais les fesses parce que j'avais le vertige... Devant l'ordinateur lorsque des problèmes importants d’une mauvaise mise au point par l'analyste ou le programmeur, m'obligeaient à tout reprendre à zéro. Lors d'interventions chirurgicales. Devant les trous de trésorerie béants aux moments des échéances difficiles !

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C'est aussi cette année-là que, rentrant du catéchisme, le jeudi matin, Mireille, Nicole et moi-même rencontrâmes, sur le chemin qui nous menait, de l'école saint Joseph située au Pré Saint Gervais, aux frontières du XIX ème arrondissement de Paris ou nous habitions toutes trois, un exhibitionniste !

Il n'y avait pas de "périph" à l'époque. Le chemin que nous prenions journellement pour nous rendre à l'école des sœurs, en banlieue frontalière, passait au milieu d'un terrain vague. Ce vestige, faisant partie des anciennes fortifications, était destiné à être transformé en jardin public, comme le square du Chapeau Rouge, mais les travaux d'aménagement avaient été interrompus par la guerre. Ils mirent bien des années après la fin de cette dernière, pour être achevés. Cette modification se fit bien après que le boulevard d'Algérie, où ma famille habitait dans un immeuble situé à la Porte Brunet, ait été enfin ouvert à la circulation.

Ce jeudi là, devisant joyeusement toutes les trois en revenant du cours, nous vîmes avancer vers nous un homme qui se drapait dans son pardessus. Arrivé à quelques pas de nous, il ouvrit son manteau et toutes voiles dehors, nous montra ses attributs virils tout à l'air. Nous fûmes surprises et choquées ! L'homme nous dévisagea avec un grand sourire et murmura quelque chose en passant à notre hauteur. Tacitement nous nous resserrâmes les unes contre les autres et accélérâmes le pas pour quitter au plus vite cette partie désertique de la rue, peu fréquentée par la circulation automobile.

Cette première approche du corps de l'homme, encore inconnu pour nous-mêmes, nous fit faire des commentaires assez stupides tels que : "Nous avons vu sa pomme d'arrosoir ! " Je compris soudain, le geste de Liliane C… avec la tétine de biberon qu'elle avait placée entre les jambes de ma poupée. L'éducation sexuelle des enfants laissait bien à désirer !

A la suite de notre récit, nos parents s'inquiétèrent. Ils demandèrent une dispense au curé, qui s'occupait de l’école des sœurs, pour nous autoriser à suivre le catéchisme dans notre propre paroisse, pour éviter ce passage isolé le jeudi matin. En semaine, il y avait toujours des parents qui circulaient sur ce trajet aux heures de la rentrée scolaire. Pour les sorties, midi et soir, une maîtresse accompagnait les rangs d'élèves au-delà des fortifications, pour les petits parisiens se rendant dans cette école religieuse de banlieue, écoles rares dans le coin.

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L'autorisation nous fut accordée et nous nous rendîmes désormais à la paroisse de saint François d'Assise dont nos domiciles dépendaient.

Les réunions étaient "sympa", organisées par l'abbé Pierre R… jeune, brun, l’œil lumineusement bleu, dynamique... Cela nous changeait de notre cher curé vieillissant, mais très gentil. Le jeune abbé était aidé dans sa tâche de catéchiste, par une jeune fille nommée Marie-Geneviève, coiffée très "vieux jeu" pour notre goût. Laquelle rougissait facilement quand l'abbé s'adressait à elle et dont quelques méchantes langues prétendaient qu'elle était amoureuse du bel abbé ! Certaines autres rumeurs glissaient sous le manteau : "que c'était réciproque et qu'il s'en passait de belles"… Ragots colportés par la "célèbre Liliane C..." c'est tout dire !

Ce qui est certain, c'est que les séances de "caté" étaient plus gaies et plus attrayantes. Nous assistions souvent à des projections de diapos, l'abbé nous racontait la vie des apôtres, ses voyages aux lieux saints.

Nous avions obtenu également l'autorisation de faire "pointer" notre carte de fréquentation à la messe, soit à la paroisse de saint François d'Assise, soit à l'église de la Sainte Famille, au Pré-Saint-Gervais, dont notre école dépendait.

J'allais à la messe avec ma grand-mère quand elle n'était pas souffrante. Le plus souvent je me rendais seule et à la Sainte Famille dont je préférais l'église plus ancienne et l'ambiance générale plus recueillie.

- A saint François d'Assise, l'église était moderne et claire. Il y avait des mosaïques derrière le chœur qui m'impressionnaient et me laissaient pantelante. Il s'agissait "d'une descente de croix." Le Christ ensanglanté gisait dans les bras de Marie. L'expression de souffrance du visage de cette dernière m'étreignait le coeur durant toute la cérémonie religieuse. Je me disais : "Comment peut-on faire souffrir ainsi une maman en tuant son enfant ? " Encore maintenant, je n'ai même pas à fermer les yeux, pour vivre cette douleur. Nul doute que ce que je reçois, depuis plus de dix-huit ans, est en relation directe avec la perception de cette douleur inscrite dans les traits figés dans le carrelage par l'artiste.

Mon année et demie d'arrêt scolaire avait retardé mon entrée au catéchisme. Cependant comme j'étais toujours dans les premières en classe dans cet enseignement, maman obtint de notre curé que je fasse la communion solennelle en même temps que les enfants de mon âge.

Je me souviens que le jour de la cérémonie, j'étais dans les derniers rangs. Parce que j'avais obtenu une dispense, notre curé ne voulait pas me privilégier davantage puisque je n'avais officiellement reçu que deux années d'enseignement religieux et ce malgré mes bonnes notes d'examen. Cela me paraissait injuste, mais j'avais sûrement besoin d'humilité !

Mon vœu le plus cher ce jour-là fut que, plus tard, quand je rencontrerais un garçon pour me marier, il ait la Foi et qu'il la vive intensément en union avec la mienne. Je demandais la grâce d'être une bonne épouse et une bonne mère.
Cette prière je l'ai faite à chaque communion avec d'autant plus d'ardeur qu'au fil des années je comprenais la détérioration du couple de mes parents et en souffrais terriblement.

Le jour de ma première communion, maman avait réuni les membres de la famille habitants à Paris et mes amies pour un goûter. J'étais heureuse de les avoir tous, autour de moi, en ce jour qui semblait débuter une autre vie dont je ne comprenais pas très bien le sens. Néanmoins, j'avais l'impression d'être passée de la petite enfance à un âge intermédiaire, entre l'enfance et l'adolescence.

La présence de Jacques, le frère de mon amie Anne-Marie, y fut sans doute pour quelque chose. Je me souviens qu'il me dit :                        .
- "Tu ressembles à une mariée, ainsi tout en blanc, je me marierai avec toi. Tu es ma petite mariée ! ".

Comme l'enfant que j'étais se trouvait amoureuse du seul garçon de son entourage, je pris ses paroles pour "argent comptant". Très longtemps j'ai pensé naïvement que c'était un engagement qui se réaliserait, d'autant que je lui avais répondu, oui. Sans penser à l’époque que j’étais en contradiction avec mon désir d’un mari partageant ma foi.

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Cette année-là contribua à ma transformation de diverses façons, car ce fut l'arrivée de mes premières "règles". J'avais onze ans. Maman m'avait expliquée ce qui devait se produire, mais je me trouvais chez mes grands-parents, à Boussay, lorsqu'elles survinrent durant les grandes vacances. Sur le moment, ne me rappelant plus les explications données par maman, j'eus un moment de panique au réveil, lorsque je constatais avoir taché le lit, je me dis que grand-mère allait me gronder.

Mais ce fut elle qui me parut inquiète d'avoir des explications à me fournir, et devant son embarras, dès les premiers mots à cet effet, la mémoire me revint et elle fut bien soulagée de n'avoir pas à poursuivre plus avant

A cette même époque, tonton Pierre, le mari de la sœur de mon père, lequel était mon parrain, me mettait "en boite" constamment, plaisantant toujours, avec un goût que je jugeais douteux, sur la poussée vigoureuse de ma jeune poitrine. Je lui répondais, n'appréciant pas ce genre d'agression que c'était la formation et que c'était normal, qu'il n'y avait pas de quoi en parler à chaque rencontre. Evidemment, il ne ratait pas une seule occasion, puisque je supportais mal la plaisanterie et m'attaquait d'emblée en me demandant des nouvelles de "mes formations".

J'avais, il faut bien le dire, une sympathie limitée pour mon parrain, qui n'en joua d'ailleurs jamais le rôle. En réalité il avait tenu "cet emploi" pour ma tante qui aurait aimée être ma marraine, mais le choix, par mes parents, de ma grand-mère maternelle, l'en avait privée.

Mon oncle Pierre n'était pas agréable de contact, plutôt bourru et n'ayant jamais voulu avoir d'enfant. Il convient de dire, à sa décharge, que son enfance plaidait pour lui. Ses parents, meuniers en Seine et Marne, possédaient un moulin et avaient vu leur affaire perdre de la valeur à la suite d'une industrialisation plus poussée de l'activité sur le plan national. Son père, de désespoir, s'était suicidé en se jetant sous un train, sous ses yeux, laissant sa famille, après une certaine aisance passée, dans une quasi misère. Lui-même était encore bien jeune, sa grand-mère âgée et sa maman malade. Il avait dû assurer, la subsistance des siens et se nourrissait de pâtes à la plupart des repas. Ma tante l'avait connu dans le train de banlieue qui les menait de Villemomble à Paris pour se rendre à leur travail. La nourriture peu variée l'avait fait grossir et les jeunes se moquaient de lui, dans le compartiment du train où ils se retrouvaient chaque jour, en l'appelant "Fatty" ! Papa, qui faisait ce même parcours avec sa sœur, prenait sa défense avec cette dernière.

Il travaillait dans les bureaux du Gaz de France, employé au salaire modeste. Il n'avait pu, du fait de ses malheurs, poursuivre ses études. Cependant, très studieux, il s'était enrichi, au fil des temps, d'un savoir qui semblait sortir tout droit du dictionnaire, ce qui devait être le cas, car il faisait beaucoup de mots croisés.

Il fut fait prisonnier pendant la guerre et envoyé de force, comme travailleur agricole, en Allemagne. Je lui faisais des dessins que Taty lui adressait avec les colis, constitués de douceurs acquises au marché noir, qu'elle lui expédiait. Je n'ai jamais su si mes gribouillages d'enfant lui apportaient un peu de réconfort.

La raison de mon manque de compassion, qu'il méritait sur bien des points, vient du fait qu'il fit avorter ma tante plusieurs fois, parce qu'il ne voulait pas d'enfant, trouvant la vie précaire. Il s'était habitué à un certain confort, retrouvé après son mariage et préférait ne pas se créer d'autres obligations ! Au risque de mettre la vie de sa femme en danger, il pratiquait cet acte lui-même, avec une aiguille à tricoter. Ce qui valut à ma pauvre tante, très jeune, une ablation totale des organes génitaux. A la suite de cette intervention, je ne lui trouvais pas, un comportement normal, bien qu'elle rattrapa à sa manière, ce manque d'amour d'enfant qui lui faisait défaut, sur ma sœur et moi-même.

C'est vrai qu'elle fut très gentille avec moi en maintes circonstances. Très longtemps, j'ai cru que c'était par pur amour pour moi. Le temps en s'écoulant, me fit constater que c'était, hélas, en grande partie, un peu égoïstement, pour combler le vide d'enfant.

Il est vrai qu'elle-même n'avait pas eu de chance dans sa jeunesse. Amoureuse d'un jeune Allemand avec lequel elle devait se marier, ce dernier se tua dans un accident d'automobile.

A l'heure présente, (1999) mon oncle est mort, peu de temps après m'avoir refusé la seule aide que je ne lui aie jamais demandée de ma vie. C'était dans un moment bien difficile de cette dernière, et pourtant, sans enfant, il en avait les moyens. Leur situation financière s'était améliorée, ma tante ayant pris un commerce après la guerre. Ma tante, à la suite du décès de son mari, est dans une maison de retraitées, atteinte de la maladie d'Alzheimer.

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Suite

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Table des matières

- Chapitre II - L'enfance - La puberté -

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Copyright by Micheline Schneider - Chapitre II - L'enfance - La puberté -Extrait III - La puberté - première partie -
"La première et merveilleuse histoire d'Amour du monde ou Hologramme d’une VIE humaine pour une Entité Divine"

Date de dernière mise à jour : 18/04/2020